Un goût d'éternité 7e partie : Anna et Giacomo : 1970 (3).
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Parallèlement, dans une autre sphère spatio-temporelle, à Naples plus précisément, en ce début de l’an de grâce 1763, Antonio della Chiesa affrontait les théologiens, profondément outrés par les écrits du chevalier.
Reprenant les sentiers déjà défrichés par son prédécesseur, Fra Vincenzo,
Antonio parvenait à établir de façon durable une synthèse entre les idées et écrits du moine mort tragiquement et les théories émises par les Tibétains. Pour le Napolitain, il allait de soi que temporalité, intemporalité, atemporalité et divinité étaient étroitement liées.
On conçoit que l’Eglise catholique, qui sentait derrière ces thèses des relents de fagots, désirait et pressait afin d’intenter un procès en inquisition à l’encontre de l’imprudent chevalier.
Or, ce dernier ne parviendrait à éviter le bûcher qui le menaçait que parce qu’il allait mourir assassiné à la suite d’une action menée avec succès par Johann van der Zelden, le metteur en scène occulte et anachronique de cette histoire.
Mais à Los Angeles, en 1995, Stephen, qui s’était mis sincèrement à apprécier Antonio della Chiesa, supportait de plus en plus difficilement l’idée terrible de la fin inéluctable du chevalier dans les conditions que l’on connaît déjà. Le chercheur savait pertinemment qu’il ne pourrait faire fléchir Michaël pour qui, l’exécution du Napolitain était à la fois un fait avéré et nécessaire à la pérennité de la chronologie.
Dans le secret de son cœur, Stephen Möll se sentait coupable de ce crime ou, à tout le moins, de lâcheté. Il avait failli à l’amitié d’Antonio, n’avait pas su ou pu le protéger davantage. Le professeur s’en voulait d’être si impuissant devant la volonté de l’Homo Spiritus. Il n’y avait pas un jour où il ne se morigénait pas.
Johann van der Zelden, quant à lui, avait débarqué en 1763. Il avait fait « fortuitement » la connaissance de sa prochaine victime. Jouant de son charme, il était devenu l’un des meilleurs amis d’Antonio.
Notre « armateur hollandais », pressé par les ordres du Commandeur Suprême, avait donc soudoyé deux spadassins.
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Ces deux lascars avaient reçu des instructions fort claires. Il leur fallait en finir au plus vite avec della Chiesa. Les directives finales leur avaient été données dans une église alors qu’un frère franciscain, prêcheur à la mode, sermonnait durement l’assistance des fidèles venue se préparer au carême.
Ainsi, le lendemain soir, tandis que della Chiesa écoutait en mélomane averti un concert de musique de chambre chez un comte de ses amis, Johann, dépourvu de tout scrupule, s’introduisait dans l’appartement du chevalier dans le but de le fouiller méthodiquement. Muni de quelques petits gadgets appartenant à la première civilisation post-atomique, l’intrus pénétra dans la demeure sans aucune crainte, se contentant de désintégrer puis de reconstituer la porte d’entrée. Le domestique, qui était sourd comme un pot, et qui plus est, dormait dans une chambre éloignée, n’entendit absolument rien, ce que van der Zelden savait parfaitement.
Rapidement, Johann découvrit une liasse de documents importants au contenu des plus intéressant. Ils remontaient au XVème siècle. Les feuilletant non avec hâte mais avec un œil gourmand, le machiavélique personnage y trouva un manuscrit de la main même de Fra Vincenzo. Van der Zelden vit également que della Chiesa avait résumé par écrit des méditations tibétaines portant sur la métempsycose temporelle. De plus, le texte émanant du moine Vincenzo, comportant une dizaine de feuillets, donnait lui aussi la clef du voyage spirituel dans le temps, le tout formulé d’une manière beaucoup plus claire et facile d’accès que le guide des méditations.
Il ne s’agissait pas là du manuscrit retrouvé par Franz von Hauerstadt en 1958.
Mais ce n’était pas vraiment ce que cherchait Johann. Non pas qu’il ne fût pas intéressé par cette découverte, loin de là ! Notre anti-héros finit par mettre enfin la main sur la transcription effectuée au XIIIème siècle
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du traité tibétain, un manuscrit ô combien précieux puisqu’il contenait la connaissance totale de l’humanité touchant des domaines spirituels permettant de libérer les âmes et les idées de tout lien matériel. La pensée devenait énergie et l’énergie se faisait pensée et création. On dépassait là la consubstantialité, la religion, la temporalité pour atteindre des sommets et frôler l’immanence divine, sa raison d’être. Or, c’était bien cet ouvrage que Michaël avait demandé en vain à della Chiesa.
L’Ennemi prit son temps pour parcourir des yeux un texte aussi précieux. Au fur et à mesure qu’il progressait dans sa lecture, il se laissait gagner par la jouissance. Celle-ci imprégnait toutes ses cellules, tous ses neurones. Encore un peu, et notre anachronique et démoniaque personnage allait s’illuminer tel un sapin de Noël !
- Je crois bien que j’arrive le premier. Mettre la main sur un tel trésor ! Je comprends pourquoi Michaël tenait tant à s’en emparer lui aussi. Cependant, quelle chose étrange, quel paradoxe ! Cet ouvrage qui remonte au Moyen Âge, bien avant Fra Vincenzo donc, dépasse les explications émises et admises par les Douze Sages. En y réfléchissant, c’est comme si, après l’Homo Spiritus, il devrait y avoir une autre civilisation, une civilisation atteignant la perfection suprême, pure de toute scorie, rejoignant Dieu, fusionnant avec Lui. Ne faisant plus qu’Un avec Lui, se transcendant, se confondant pour l’Eternité avec l’Entité terminale. 132 543… au-delà de ce mur, le Mur du Temps, il n’y a plus rien, d’après ce que j’en sais. Mais… si tout recommençait ? A moins que le Commandeur Suprême réussisse à modifier l’évolution… la contingente et incontournable évolution. En fait, c’est moi qui devrais conduire le bal ! Me retrouver aux commandes… voilà ce à quoi j’aspire… oui, mais voilà… pour l’heure, j’en suis encore réduit à avertir mon chef. Je n’ai pas le choix. Un peu de patience… un effort… plus tard, j’en ferai selon mon humeur.
Pris d’une frénésie urgente, van der Zelden feuilleta les derniers vélins et remarqua, sur l’ultime parchemins, une signature : Leonardo da Vinci. Puis une date : 1497, 22 de septembre, et ensuite : lu et compris.
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- Formidable ! s’écria alors Johann. Leonardo aurait eu ces écrits en sa possession… Hum, cela ne m’étonne pas après tout. C’était un cerveau prodigieux, cet artiste, ce peintre et cet ingénieur. N’a-t-il pas anticipé le char d’assaut, le parachute, les orgues de Staline, et j’en passe ?
Mais à cet instant, un hologramme vaporeux, distordu quelque peu par la distance temporelle, légèrement flou, se matérialisa, interrompant là les réflexions à haute voix de van der Zelden.
Ayant senti que son subordonné allait lui transmettre des informations précieuses, le Commandeur Suprême, méfiant au possible, venait aux nouvelles mais aussi s’assurait qu’on ne le roulait pas. L’image transmise par l’hologramme était celle du gros homme chauve, autrement dit Humphrey Grover, l’un de ses clones favoris. Le succédané d’humain était vêtu avec une négligence nonchalante d’un polo griffé d’un grand nom du prêt-à-porter et sa tête coiffée d’une casquette de golf.
- Johann, dit l’apparition d’une voix rude, faites-moi parvenir au plus tôt cet ouvrage au lieu de le lire avec des yeux concupiscents ! C’est à moi qu’il appartient, et vous le savez fort bien, de percer le mystère de cette année 132 543. Pas à vous, stupide créature ! je vais tantôt emprunter une autre apparence que celle de ce clone encombrant et maladroit. Ensuite, je me déplacerai dans le temps sans alerter ces imbéciles de Douze Sages. Pour les occuper ailleurs, eh bien, je vais m’amuser à semer le désordre… à une échelle jamais expérimentée jusque-là.
- Oui, Commandeur Suprême. Cela promet d’être réjouissant. Je vous expédie l’ouvrage immédiatement.
- Tous les documents, Johann, sans rien omettre, rappela l’être artificiel paranoïaque.
- Bien entendu, maître.
La communication cessa brutalement, comme à l’accoutumée. Pourquoi s’encombrer de vaines formules de politesse lorsqu’on était le Commandeur Suprême ? Après tout, van der Zelden agissait de même envers ses subordonnés d’hommes robots.
- Hum… Cet ordinateur mâtiné de scorpion et de clown noir n’est pas dupe. Il commence à douter de mon allégeance. Bien sûr que je vais t’expédier ce que tu réclames… en totalité. Mais non sans avoir au préalable effectué quelques copies. Puis, j’étudierai de près ces textes et voir ce que je peux en tirer pour parvenir à te supplanter une bonne fois pour toutes.
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Michaël et ses compagnons étaient transportés par une spirale du temps qui devait les ramener en 1995.
Ce que l’agent temporel était loin de prévoir, c’était le coup de Jarnac
à la puissance mille du Commandeur Suprême afin qu’il pût entrer en possession des documents expédiés par Johann van der Zelden sans faire face aux obstacles potentiels posés par les Douze Sages.
La solution envisagée était d’une élégance inouïe : Napoléon Premier serait tout simplement vaincu et tué lors de la célèbre bataille d’Austerlitz, le 2 décembre 1805. Mais, à ce point nodal de toutes les harmoniques enclenchées ultérieurement, il y aurait des surprises, une infinité de surprises, plus tordues les unes que les autres.
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Ainsi, Michaël Xidrù, Stephen Möll et son oncle Archibald, sans oublier le journaliste et philosophe italien Giacomo Perretti subirent les interférences inhérentes et fragmentées à l’harmonique temporelle fraîchement enclenchée. Sort terrible ! Vicissitude effroyable ! Ils existaient et n’existaient pas, à la fois, concomitamment… sensation abominable, cruelle. Ressentir, ne rien ressentir. Être et ne pas être. Penser et ne pas penser. Conscience et inconscience simultanément… tourbillon et néant. Immobilité et action. Présence et absence. Lumière et vide absolu… gouffre et énergie…
Lorsque Michaël existait, était conscient, il ressentait une immense douleur, il savait que l’Ennemi avait mis la main sur les écrits dissimulés d’Antonio della Chiesa, des feuillets sans âge ou presque, d’une importance capitale pour comprendre comment fonctionnait cet Univers et, peut-être, tous les autres. En agent pas si fidèle du Commandeur Suprême, Johann avait programmé les données concernant les documents interdits sur des microdisquettes et avait ensuite expédié celles-ci à qui de droit, tout en conservant pour son usage personnel les originaux.
Malheureux Michaël ! Il devait tout à la fois arrêter les mémoires en route pour l’an 40 120, subtiliser les parchemins originaux à van der Zelden et situer le plus précisément possible le point de départ de la nouvelle distorsion temporelle.
Toutefois, pas dépourvu de ressources, l’homme du futur était parvenu à capter le signal d’alarme provenant de l’année fatidique 1805. Mais il était loin d’avoir la partie gagnée car au 41ème millénaire, les Douze Sages semblaient décidés à n’apporter aucune aide à leur agent, comme s’ils désiraient le punir de ses manquements répétitifs aux ordres, de son intrusion dans le passé, en 1762, auprès de della Chiesa, alors qu’il n’avait reçu aucune directive quant au chevalier.
Bien évidemment, il n’en était rien car les S s’avéraient être tout simplement dépassés.
Parallèlement, le Commandeur Suprême, en sybarite cruel, voyant que l’agent temporel tentait de résorber seul l’harmonique folle, décida de compliquer davantage l’imbroglio original. Pour ce faire, avec une délectation froide, une satisfaction d’enfant capricieux, il mélangea et mélangea encore les temps alternatifs.
Il n’y aurait pas un unique 1805 parallèle au 1805 authentique, mais une infinité, simultanément, foisonnante, des 1805 interpénétrés dans un tourbillon d’images morcelées confondues, au sein d’un kaléidoscope aux couleurs décomposées et recomposées sans cesse, en une ronde effrénée, comme des cercles d’ondes sur un lac aux eaux agitées, tels des sons distendus, remodulés, recréés et dissonants. La disharmonie totale !
Sans bien être réellement conscient du prodige qu’il était en train d’accomplir, pas la seule puissance de sa volonté, se battant contre l’aliénation de sa conscience prisonnière de ce qui pouvait être, aurait dû être et n’était cependant pas, Michaël se retrouva au cœur du maelström qu’était désormais l’année 1805.
Ce n’était pas tout. L’Homo Spiritus s’était également rendu maître de l’original du traité remontant au XIIIe siècle sans réussir toutefois à intercepter les données transmises au Commandeur Suprême.
Mais la victoire définitive n’était pas encore acquise. La chronoligne 1720 n’avait pas recouvré entièrement son droit, ne s’était pas ancrée solidement au sein du Multivers.
Désormais coincé dans ce 1805 de plus en plus éloigné de la réalité telle qu’il la connaissait, Michaël souffrait plus intensément que jamais. Déchiqueté, démultiplié en dizaines et dizaines de spectres de lui-même, prisme fragmenté, éclaté, brisé telles des tesselles de moins en moins ressemblantes à ce qu’il était intimement, lumière fragile de plus en plus terne, de plus en plus improbable et de plus en plus floue, frôlant la non-existence, il faisait partie de tous les 1805 envisageables ou problématiques.
Être et ne pas être en même temps, cauchemar que personne ne souhaiterait vivre, projeté dans la ronde folle d’un temps démentiel, dépendant d’un minuscule événement inscrit dans les archives et la mémoire humaine… la victoire d’Austerlitz ! Absurde. Ridicule !
Le Soleil noir de l’impossible réalité démultipliée encore et toujours jusqu’à atteindre le Néant, entraînait l’Homo Spiritus vers la désintégration finale, incontournable.
Expérience terrifiante, panique se saisissant de lui, peur intime de ce qui avait été, souvenir refoulé remontant à la conscience de manière fugitive, ombre fuligineuse et nausée, bile et pleurs sur un sort funeste mais pourtant inévitable…
La même séquence historique répétée, mais dissemblable à chaque onde, à chaque éclat, à chaque reflet, à chaque recommencement.
Dans ce tourbillon de feu de moins en moins visible mais de plus en plus ardent, brûlure torture, il voyait ou plutôt devinait l’image d’un grenadier de la Garde annonçant au cours de la bataille « l’Empereur est mort », le fantôme insaisissable de ce qui était un dixième de seconde, Napoléon en personne remettant son sabre au Tsar Alexandre Premier, abdiquant immédiatement, vaincu par le petit-fils de la Grande Catherine et par l’Empereur François II.
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Mais tout cela n’était qu’une mise-en-bouche, un avant-goût du jeu malsain auquel se livrait le Commandeur Suprême.
Maintenant, si cet adverbe de temps signifiait encore quelque chose, il ne s’agissait plus du 1805 de la bataille d’Austerlitz.
En effet, d’autres destins étaient dévolus à Napoléon Bonaparte, des vies divergentes. Un Empereur qui avait pu accéder à ce poste en trompant odieusement ce gros benêt de Louis XVI, désigné par lui en tant que lieutenant-général du Royaume, au sein d’une histoire de France entièrement bouleversée, il n’y avait pas eu la Révolution, et le souverain Bourbon avait fini en prison, condamné à mourir de faim.
Là, la Révolution s’était déroulée avec quelques modifications. Hoche,
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dictateur, dans son bureau du Palais des Tuileries, déclarant la guerre à l’Autriche et à l’Espagne en 1801, en présence de ses ministres et généraux dont un certain Napoleone Buonaparte, un Hoche qui n’était pas décédé en 1797… ou encore qui avait fait fusiller le général Bonaparte à la suite de l’échec du 18 Brumaire an VIII.
Le tourbillon fou s’accélérait, au risque de s’effilocher, de dérailler, de devenir aussi ténu qu’un cheveu, qu’un pixel…
Billaud-Varenne
président de la République en 1809 car le 9-Thermidor ne s’était pas déroulé tout à fait comme envisagé par les comploteurs. Robespierre en était sorti vainqueur. Puis, en 1806, peu avant sa mort, il avait fait élire son vieux compagnon du Comité de Salut Public, que pourtant il n’aimait guère, Président Dictateur à vie de la Première République. Saint-Just, quant à lui, avait péri lors de la bataille de Fleurus le 26 juin 1794.
Encore et sans cesse une autre histoire déroulait ses événements à la vitesse de l’impensable, de l’inachèvement d’une ronde incontrôlable.
Louis XVII était sacré roi de France grâce à son Protecteur, le général Bonaparte, un individu de haute taille, brun aux yeux bleus et à la mine altière, un parvenu qui s’était proclamé régent de Sa Très Jeune Majesté.
Puis vint le tour d’un Napoléon svelte, aux cheveux châtain clair, aux yeux gris-verts, pacifiant l’Europe et signant une Entente avec des souverains hypothétiques : Léopold II, toujours en vie en l’an de grâce 1802, Paul Premier, qui, ici, n’était pas mort assassiné et qui n’avait pas l’esprit dérangé…
Le débarquement envisagé en Angleterre était mené avec succès et les deux couronnes étaient réunifiées. Mieux que la Guerre de Cent Ans !
Or, dans d’autres harmoniques possibles, le sieur Napoléon Bonaparte n’avait eu aucun rôle notable à jouer. Louis XVI, détrôné par son déloyal cousin, Philippe d’Orléans, connu sous le nom de Philippe-Egalité sous une Révolution jamais survenue, mourait en exil à Berlin en 1808. Louis-Philippe, le fils du félon, succédait à son père en 1810…
La mode suivait toutes ces modifications, ne ressemblant en rien à cette imitation de l’Antiquité grecque. Les villes subissaient le même sort, changeaient d’aspect. Il en allait de même pour les progrès techniques et scientifiques.
Tout s’accélérait, tout divergeait davantage à chaque pico seconde écoulée.
Qu’était-ce que ce fait insignifiant de gagner ou de perdre une bataille sur le continent européen ? En fait, les conséquences s’avéraient incalculables… effroyables pour la raison cartésienne.
Cette bataille qui n’avait plus lieu d’être et qui, mieux, n’avait jamais eu lieu !
Un autre, dix autres encore, mille autres XIXe siècles naissaient et s’éteignaient en « même temps », brouillons effacés, répétés, palimpsestes d’une réalité qui se dérobait.
Pour Michaël, c’en était trop à supporter. Il se fondait dans la non existence, l’incommensurable Néant. Encore un essai, et il s’effacerait à jamais, impuissant à stopper cette folie.
« JE NE VEUX PAS… ».
Tout ce qui lui restait de pensée et de conscience s’était réduit à ces mots, « JE NE VEUX PAS » !
Parce qu’il voulait vivre, il cria, il rugit et la lueur vacillante se fit incendie, flammes vives et inextinguibles.
Alors, aussi vite qu’il était possible de l’imaginer, tout revint en place…
A l’instant exact où Michaël était sauvé et tout à fait conscient, Napoléon lançait sa célèbre phrase : « Soldats, je suis content de vous ! ».
L’agent temporel put donc rejoindre l’année 1995 avec le précieux manuscrit de della Chiesa en sa possession. Naturellement, il n’informa pas ses compagnons quant à ce qu’il venait de se produire, allant jusqu’à altérer leurs souvenirs. Il tut également ce qu’il avait accompli et sa gêne à l’idée qu’il était bien plus qu’un simple Homo Spiritus chargé de surveiller la ligne temporelle admise et de ne permettre aucun accroc dans le tissu fragile la constituant. Pour l’heure, il évitait de fouiller trop loin dans ses capacités insoupçonnées, refusant de savoir ce que, précisément, il était.
En l’an 40120, le Commandeur Suprême avait recouvré un semblant de sérénité.
- Ce Michaël ! il a formulé la seule phrase qu’il ne fallait surtout ni penser ni prononcer. Sa mémoire totale, cela ne fait désormais plus aucun doute, est en route. Elle va se reconstituer. De combien de temps disposé-je maintenant ? Vingt millisecondes ? Plus ? Ah ! Dans cette chronoligne, tout est déformé, mensonger et trompeur. Oui, j’ai perdu le premier set de cette partie mais je ne suis pas encore bon à mettre au rebut. Je suis loin d’être obsolète. J’ai sous-estimé Michaël. Je l’admets volontiers. Cette erreur ne se renouvèlera pas. J’ai encore des atouts dans mon jeu, d’autant plus que je triche… je me refuse à être détruit. Quant à cet idiot de Johann, un succédané, il croit aussi être plus fort que moi car il a subtilisé les documents originaux. Tant d’efforts de sa part, pour rien. Nada ! Il se retrouve Gros-Jean comme devant. Michaël oublie que je puis retourner à la source, sans difficulté aucune. Mais il faut me dépêcher. En l’an 1009, l’homme bionique Itachi Baya Narduk séjourne au Tibet,
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suivant mes instructions. C’est là la preuve que je puis anticiper les coups. Ce MX ne va pas tarder à s’y rendre. Adjoignons à l’homme robot un des maîtres du Temps renégats. Cela va compliquer la tâche de notre empêcheur de s’amuser. Hem… toutefois, auparavant, je vais tancer Johann vertement. Pour qui se prend-t-il ? Pour le maître de ce scénario ? Je lui rappellerai qu’il doit éliminer sans bavures Fra Vincenzo en 1441. Cette tâche est dans ses cordes. Après tout, mes mémoires 1111 001111 00000101 ont emmagasiné le fait. Moui… maigre consolation.
A l’instant où le Commandeur Suprême tentait de se rassurer, le chevalier Antonio della Chiesa se rendait à la messe en ce Vendredi Saint de 1763, à l’intérieur de la spirale de temps dévolue au XVIIIe siècle. Son sort était déjà inscrit dans les tablettes funéraires.
- Malheureux Antonio ! soupirait Michaël en 1995.
L’homme du futur était sincère en disant cela et en plaignant la victime de la contingence historique. Mais Stephen grommela entre ses dents.
- Quelle hypocrisie de votre part ! Si vous plaignez réellement le chevalier, pourquoi ne pas empêcher son assassinat ? Vous en avez les moyens. Mais vous ne le voulez pas !
- Stephen ! Ah Stephen ! Vous ne comprenez vraiment rien. Nous en avons discuté autrefois chez Rodolphe. Je ne dois surtout pas désobéir aux Douze Sages. A cause du contexte.
- Pff ! Le contexte ! Quel est encore ce conte ? En fait, vous estimez que votre vie est plus précieuse que celle du chevalier napolitain. Ne me mentez pas et soyez pour une fois honnête avec moi et avec vous-même.
- Oh ! Ce serait orgueilleux de ma part d’avouer que c’est effectivement le cas, que sur le plan de la sauvegarde du Temps, je suis plus important que cet Homo Sapiens.
- Mais, parfait Homo Spiritus, vous puez l’orgueil, vous vous croyez le parangon de la survie de l’espèce humaine. Mais je ne suis plus aussi naïf qu’en 1993, mon cher.
- Stephen, je vous en prie. Pas de mots qui fâchent entre nous. Depuis notre voyage là-bas, à Naples, je suis troublé.
- Pourquoi ? Parce que, malgré vous, vous en êtes venu à apprécier Antonio ? Jeta méchamment le professeur.
- Il y a un peu de cela, mais pas que…
- Pas que ? C’est-à-dire ?
- Hum… je ne suis pas qu’un simple agent temporel, un MX, le dernier activé d’après ce que je sais. A chaque seconde qui passe, je m’en rends compte. Oui, je suis autre chose… tout à fait… mais quoi ?
- Je ne comprends foutre rien à votre spleen, Michaël.
- Vous devriez m’être davantage reconnaissant, Stephen. J’ai résorbé sans aide des milliers et des milliers de 1805. Jamais je ne me serais cru capable d’un tel exploit.
- Je m’en balance !
- Euh… balbutia Perretti. Vous n’en avez rien dit… et depuis, itou.
- J’ai estimé, pour votre équilibre mental, qu’il ne me fallait pas vous raconter ce qui était arrivé durant notre voyage de retour à L.A., se défaussa l’Homo Spiritus.
- D’accord, conclut Archibald. Moi, je saisis. Comme quoi, je ne suis pas bon à ranger au placard ! Vous nous avez sauvé la vie. Une fois de plus. Je veux bien croire que vous n’aviez pas le choix mais tout de même… alors, mon neveu, garde pour toi tes reproches, bien que tu les juges justifiés. Maintenant, laissons Michaël se reposer dans sa chambre. Il en a sacrément besoin, à ce que je vois.
- Vous ne vous trompez pas, admit l’homme du futur.
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