Un goût d'éternité 7e partie : Anna et Giacomo : 1969 (4) 1970 (1).

 

Naples — Wikipédia 

 

Quelques heures plus tard, les quatre tempsnautes étaient déjà repartis pour une destination inconnue à une époque indéterminée. Toutefois, ils avaient promis au chevalier della Chiesa de lui écrire de temps à autre. Une promesse qui serait tenue.

Quant à Antonio, il s’était remis avec plus d’entrain que jamais à la rédaction de son essai. Cependant, il prit une décision, grave de conséquences pour son devenir, d’informer le Père supérieur du monastère de son quartier de la teneur de ses dernières découvertes théologiques. Or, il s’agissait là d’une véritable bombe qui pouvait ébranler la foi de millions de fidèles. Tant pis, mais il fallait que l’Eglise sache combien elle était dans l’erreur.

 

*****

 

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Dans une des cafétérias de la cité souterraine de l’Agartha, les discussions allaient bon train. Les consommateurs, attablés par affinité, abordaient divers sujets allant du récit feuilletonnesque, simple résumé des événements filmés et diffusés la veille, à des questions bien plus existentielles.

Ainsi, l’inénarrable capitaine Craddock, en compagnie de Gaston de la Renardière, Jean Gabin

 Jean Gabin — Wikipédia

, Julien Carette et un des comédiens de la série incontournable, ici Carter Raven, incarnant Archibald Möll, dégustaient ou sirotaient une bière non alcoolisée ou encore un soda quelconque avec zéro sucre, tout en échangeant passionnément.

- Mon gars, s’esclaffait Symphorien à l’adresse de Carter, un homme à la carrure imposante et poil châtain clair, que penses-tu de ton rôle maintenant ? A mon avis, tu as fini de jouer les utilités…

- Il était plus que temps… mais… enfin, je regrette ce qui m’était dévolu lorsque j’étais coincé en Amérique latine.

- Ah ? Tu te sens donc la fibre d’un authentique baroudeur.

- Tout de même pas. Ce n’est qu’un rôle, après tout.

- Moi, je n’aurais pas craché à prendre ta place, mon vieux.

- C’est-à-dire ?

- C’est évident, non ? Ce sacré Spénéloss, à moins que cela ne soit Alexandre, a mis dans ta bouche mes tics de langage…

- Hum, toussota Julien, Spénéloss te connait bien, surtout depuis quelque aventure en Afrique, dans le « bassin conventionnel du Congo ».

- Putain ! Si je m’en souviens ! Toi et ta viande de colobe…

 Colobe — Wikipédia

 j’en ai encore les papilles toutes frémissantes.

- Agrémentée d’oreillons de pêches, compléta Jean avec son sourire narquois.

- Euh, messieurs, je viens à peine de terminer une petite collation, ne me donnez pas la nausée.

- Gaston, ta petite collation, en quoi consistait-elle au juste ?

- Deux ailes de chapon avec une sauce aux myrtilles et une charlotte aux framboises.

- A dix heures du matin ? Ricana Carette. Le mousquetaire, tu m’étonneras toujours.

- Je me dois d’entretenir ma force, répliqua de la Renardière quelque peu vexé.

- Ta force, tes muscles et… ton… vit, lança Gabin pince-sans-rire. 

 Jean Gabin — Wikipédia

Devenant cramoisi, Gaston eut bien du mérite à conserver son calme. Quant à Carter, il toisa longtemps le Français avant de jeter.

- Eh bien, Henri m’avait prévenu sur votre franc-parler, mais là, j’en suis…

- Tout baba, compléta Julien.

- Bon… Ce n’est pas tout ça, mais… j’ai une question qui me turlupine, fit Jean, soudain sérieux.

- Ouais… toi, l’ami, tu as tout un tas de questions à me poser, réagit aussitôt Craddock, tâtonnant dans une de ses poches, à la recherche d’une hypothétique blague à tabac.

- Pff… inutile de chercher ce à quoi je pense, marmonna Carette qui avait vu le manège du Cachalot de l’espace.

- Tu as raison, Julien.

- Cela fait déjà un certain temps que tu vis ici, mon capitaine.

- Un tas de lustres… contrairement à toi, Carter…

- Dans ce cas, tu pourras sans doute m’éclairer sur l’absence dans la cité de Jules Berry que j’ai croisé sur les plateaux jadis et de ce Maurice Chevalier parti faire carrière à Hollywood.

- Ben, voyons ! Sifflota Carette.

- Puisque tu connais plus ou moins Jules, Jean, tu détiens la réponse…

- Ah bon ?

- L’estimes-tu bon comédien ?

- Euh… il est capable d’improviser son texte, son jeu, mais…

- Mais jamais il n’obéit strictement aux desiderata du réalisateur, hein ?

- C’est exact, ma foi.

- Or, ce n’est pas tout…

- Non, en effet… un sacré flambeur, voilà ce que tout le monde sait à Neuilly, à Monte-Carlo et dans tous les tripots de la capitale.

- Donc, réfléchis et fais le lien. Jules n’a pas été accepté ici, dans l’Agartha… parce qu’il aurait foutrement fichu le bronx, la pagaille, quoi. Il aurait essayé de pervertir les Otnikaï eux-mêmes… 

Mouton — Wikipédia 

- Bon… je saisis. Qui a pris la décision finale de le refuser ?

- Une décision collective… le Conseil…

- Présidé pour un an par Nadine Lancet, précisa Carter. Mais qu’en est-il pour ce Maurice que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam ?

- Oh ! Les raisons n’en sont pas les mêmes, mais la décision a été identique à celle prise à l’encontre de Berry, renseigna Gaston.

- Tu sais cela, toi ?

- Evidemment… J’ai fait partie dudit conseil il y a… quoi ? Six mois ?

- Un peu plus, souffla Carette.

- Maurice a été refusé parce qu’il a été déclaré « ingérable », c’est là le terme.

- Ingérable ? A propos de quel défaut ?

- Trop coureur, trop porté sur la bagatelle.

- Ouaille ! Qui a joué les pères la vertu et emporté la décision lorsque tu siégeais, Gaston ? Interrogea Craddock se retenant de ne pas rire. Spénéloss ? Albriss ? Trabinor ?

- Tu as bien deviné, compère. Trabinor, ancien amiral de son état.

- Je commence grandement à m’inquiéter, là, frémit Carter… non pas que je mène une vie agitée…

- Une vie de bâton de chaise, bâilla le baron.

- Mais les résidents sont-ils tous obligés de se montrer fidèles ?

- Tout de même pas, grommela Carette.

- Sinon Victor, Leonardo et tant d’autres ne seraient pas ici.

- Quelques écarts sont tolérés… nous ne sommes pas des saints, des statues de bois, après tout, renchérit Craddock. Toutefois, dans le style ingérable, il y a bien pis. DS de B de B, par exemple…

- Deanna Shirley ? S’étonna Carter. Tout le monde parle d’elle mais à voix basse. Pourquoi donc ? 

 Joan Fontaine — Wikipédia

- La miss a dépassé les bornes et s’est retrouvée punie… rudement.

- Rudement ?

- Elle est enfermée dans un miroir, comme Alice, articula Jean avec la plus grande prudence. Mais il ne s’agit ni d’un conte ni d’un rêve comme chez Lewis Carroll…

- Dites-m ’en plus, boys !

- Moi, je veux bien me dévouer, commença Julien… mais… chut ! ce sera pour un autre jour. Henri Verneuil et Lenny Nimoy viennent d’entrer. 

Spock (Star Trek) — Wikipédia 

- Henri va passer la main à son successeur, renseigna Gaston.

- Comme si nous n’étions pas au courant ! Marmotta Jean.

- DS de B de B mise sous cloche, Leonard devrait pouvoir s’en sortir.

- Comme tu dis, capitaine, conclut Julien.

Les quatre consommateurs firent semblant d’être intéressés par leurs boissons mais tendirent l’oreille pour capter les propos qui allaient être échangés entre les deux réalisateurs. Cette tâche fut assez aisée puisque le Français d’origine arménienne et l’Américain s’installèrent tout près de Craddock et consorts. Henri avait opté pour un panaché et Lenny pour un café noir bien serré. Le plus âgé, vêtu d’un élégant costume sombre, ne se formalisait pas de voir son interlocuteur habillé d’un jean et d’un chemise bleue dépourvue de cravate. Il en allait de même pour les chaussures. L’un avait passé aux pieds des mocassins et l’autre des bottillons d’une élégance rare.

Le plus âgé, après avoir avalé avec un soupir de satisfaction une gorgée de son mélange, commença, à l’adresse de son confrère.

- Mon cher Lenny, vous n’avez pas idée combien je me sens soulagé d’en avoir enfin fini avec cette tâche, ô combien prenante et… pénible.

- Comment ? Je ne comprends pas, répondit l’Américain avec un étonnement réel inscrit sur son visage aux traits anguleux.

- Ne me dites pas que vous ignorez les problèmes récurrents auxquels j’ai été confronté. Je n’en croirais rien.

- Des problèmes ? fit Nimoy en réfléchissant. Ah ! Oui, je vois. Les caprices de DS de B de B… Mais elle ne faisait pas partie du staff de la distribution de votre partie, ce me semble.

- C’est tout à fait exact. Or, cela n’a pas empêché notre apprentie star de venir troubler le tournage ou les répétitions avec une régularité agaçante.

- Je ne pense pas être confronté aux mêmes inconvénients. On a « sévi » en haut lieu, non ?

- En effet. Je ne souhaite à personne le genre de punition que DS a subi. Mais assez parlé de ce qui m’a tant contrarié. Vous allez vous retrouver avec une équipe en or, très motivée et, ce qui ne gâche rien, des plus talentueuses.

- Je ne sais si je serai à la hauteur, jeta Lenny avec modestie. Après tout, à part quelques épisodes de séries télé, ou encore deux longs métrages, je n’ai pas autant d’expérience et de savoir-faire que vous, Henri.

- N’ayez aucune crainte, Lenny. Si les directeurs du casting, les scénaristes et le maître d’œuvre de toute cette entreprise vous ont sélectionné, c’est que vous possédez tous les talents requis.

- Je l’espère. Toutefois, je vois poindre quelques difficultés.

- Lesquelles donc ? questionna le Français en avalant une nouvelle gorgée de son panaché.

- La distribution m’apparaît assez hétéroclite.

Tout en disant ces mots, Lenny touillait son café, le front pensif.

- Hétéroclite, certes, c’est vrai. Mais tous les artistes auxquels j’ai eu affaire ont envie que l’entreprise réussisse et arrive à son terme avec succès. Si vous éprouvez quelques légères difficultés, touchez-en donc un mot à Scott. Il fait partie de la distribution depuis le début. Il en va de même pour Claude et ces deux-là s’entendent à merveille malgré leurs différences d’âge et de langue. Quant à Carter Raven, il s’est fort bien intégré à l’équipe et, bien qu’il soit une star, il n’en montre rien et sait se plier aux desiderata des réalisateurs. Toutefois…

- Ah… il y a donc un « mais ».

- En effet. Je fais allusion ici à mademoiselle Delphine Darmont.

Danielle Darrieux — Wikipédia 

 Non pas qu’elle ait des « caprices », mais lorsqu’elle est sur le plateau, veillez à bien lui faire comprendre que c’est vous le maître… ensuite, eh bien, elle fera merveille, croyez-moi.

- Entendu. Je tiendrai compte de votre conseil.

- N’oubliez pas non plus de lui dire qu’elle a du talent et que c’est exactement le jeu de scène que vous attendez d’elle lorsque la séquence est en boîte.

- Je saisis parfaitement.

- Une vedette vieillissante doute souvent et a besoin de se sentir entourée, réconfortée et aimée.

- Delphine Darmont. Vous la connaissez depuis longtemps ?

- Je ne compte plus les années, mon cher confrère. Si, autrefois, elle a fait preuve d’un caractère léger, frivole, ce n’est désormais plus le cas depuis une certaine expédition dont elle refuse de parler. Tout ce que je sais, c’est qu’elle est revenue métamorphosée de cette aventure, mûrie et plus abordable.

- Tant mieux. Je crois avoir encore quelques scènes avec elle. Son anglais est-il bon ?

- Des plus corrects. Ici, tout le monde pratique cet idiome. Ainsi que, naturellement, le français, le mandarin, l’espagnol et d’autres langages bien plus exotiques.

- Hum… nous venons tous d’horizons bien différents.

- De temps aussi.

- Je m’en étais rendu compte, Henri. Pourtant, je ne me souviens plus précisément comment j’ai pu me rendre dans cette cité…

- Ne tentez pas surtout d’élucider cette énigme, mon ami, vous attraperiez la migraine.

A cet instant, tandis que les quatre compères faisaient semblant de finir leurs breuvages tout en baissant la tête afin de ne pas montrer qu’ils n’avaient pas perdu un seul mot de la conversation entre les deux réalisateurs, trois nouveaux venus firent leur entrée dans la cafétéria sympa du niveau Beta V.

Une adolescente au visage gracieux et aux longs cheveux blonds, vêtue comme on aurait pu l’être à la fin du XIXe siècle d’une robe blanche avec un col en dentelles, des bottines noires aux pieds, précédait Delphine Darmont elle-même, maquillée discrètement et non avec ces couleurs vives des années 1930, portant un twin set bleu lavande, une teinte qui seyait à son teint, et le Superviseur général de l’Agartha avec l’incontournable Ufo dans ses bras. Daniel Lin jetant un regard rapide sur les consommateurs, s’assit près d’une véranda qui imitait parfaitement la proue d’une goélette remontant au XIXe siècle. 

 Portrait de Julie Manet — Wikipédia

- Nous serons bien ici, fit-il à ses invitées. Loin des oreilles indiscrètes. Que désirez-vous boire ?

- Une authentique limonade, s’empressa de jeter Lise de Saint-Aubain, tout en déposant des feuilles sur la table.

Lesdites feuilles contenaient les répliques de son prochain rôle dans le feuilleton. En effet, l’adolescente délicate n’allait pas tarder à se mettre dans la peau de Christina, la sœur du véritable Johann van der Zelden.

Quant à mademoiselle Darmont, après un sourire, elle articula lentement :

- J’ai dépassé l’âge de savourer une grenadine. Mais je voudrais bien une bière… sans alcool, comme vous le devinez déjà, Daniel Lin.

- Entendu pour une bière…

- Pour vous, ce sera évidemment une tasse de Lapsang Souchong.

- Euh… non, pas aujourd’hui, ma chère Delphine. Une limonade avec des glaçons et du jus de citron fera parfaitement l’affaire. Trimer dans la salle des machines auprès de Gronkt n’est pas une sinécure.

- Ah ? Vous parlez sans doute de la salle de maintenance ?

- L’une d’entre elles. Il y régnait une température digne de l’enfer. Il était temps que j’intervienne. Mais ce problème est désormais réglé.

Après s’être rendue devant le synthétiseur de boissons, Lise revint avec le plateau contenant les commandes. Lorsque la jeune fille déposa les différents breuvages devant ses aînés, Ufo se hâta de venir les flairer. Comme aucun n’était à son goût, il préféra aller faire un tour auprès des autres tables avec l’idée de quémander une quelconque friandise.

Débarrassé pour quelques minutes de son animal familier, le commandant Wu aborda les raisons de cette entrevue entre Delphine, Lise et lui-même.

- Vous aviez toutes deux demandé à me voir. Je n’ai que quelques minutes à vous accorder, mesdames…

- Oh ! Nous vous savons fort occupé, déclara Delphine en jetant son sourire désarmant. Merci pour votre obligeance. Vous m’avez demandé avant-hier… oui, c’est cela de chaperonner Lise.

- Je n’ai pas besoin d’être chaperonnée, marmonna Lise tout en dégustant sa limonade.

- Oh, mais si ! Vous allez endosser un rôle bien ingrat.

- Celui de Christina. Oui, et alors ? Elle est… dépravée… se… drogue et…

- Se prostitue, compléta durement Daniel Lin. Tu vois qu’il s’agit d’un rôle de composition comme on dit dans le métier.

- Daniel, je ne suis plus la petite fille naïve que vous avez recueillie l’an passé. J’ai grandi et beaucoup appris ici. J’ai compris bien des choses concernant ma… défunte mère. 

 Julie Manet — Wikipédia

- Jusqu’à quel point, Lise ?

- Elle n’était pas une bonne personne. Pour commencer. Ensuite, si elle ne se prostituait pas… elle avait des amants… et des amantes…

- D’accord. Poursuis…

- Elle fumait des pipes d’opium… vous diriez qu’elle était dépendante de cette drogue…

- En effet. Mais elle avait des circonstances atténuantes, Lise.

- Bref, elle a fichu sa santé en l’air.

- Fichu ? s’inquiéta Delphine. Voilà un terme bien trivial. Je ne m’attendais pas à vous entendre vous exprimer aussi familièrement, mademoiselle Lise.

- Je ne fais que dire la triste vérité, mademoiselle Darmont.

- Delphine.

- Mademoiselle Delphine. Daniel Lin, tu m’as autorisée à accéder aux archives de la cité, à lire tout ce qui était à ma portée. Je t’ai obéi. Avec l’aide de Louise de Frontignac et d’Aure-Elise Gronet, rajouta l’ex-petite fille modèle en passant au tutoiement.

- N’omets pas le concours de Violetta, ma nièce.

- Oui, avoua l’adolescente, désormais amusée par l’air sévère inscrit sur le visage de la comédienne.

- Hum… Tu as bien fait, ma chère Lise, il valait mieux que tu susses à quoi t’en tenir concernant le passé d’Aurore-Marie.

- Daniel Lin, laisse tomber cette façon soutenue de t’exprimer. Je sais que je ne vis plus à la fin du XIXe siècle.

- Bien. Tu as donc conscience, pleinement, que le rôle qui t’est dévolu n’est pas facile à endosser ?

- Evidemment. Je suis partante… dès le début.

- J’ai hésité… au départ, je me suis dit que Violetta aurait été parfaite. Mais comme je ne veux rendre des comptes ni à son père ni à sa mère, alors, je t’ai proposé d’incarner Christina.  

- J’ai un avantage sur elle. Je suis orpheline.

- Seigneur ! s’écria Delphine.

- Ne soyez pas choquée mademoiselle Delphine. Je suis bien, ici, j’ai de nombreux amis et amies, je pratique le piano autant que j’en ai envie, j’apprends beaucoup aussi bien en sciences qu’en comportements auprès d’individus des plus intéressants, que ce soit Uruhu, Albriss, Laine soyeuse, Kilius, Denis ou cette admirable Louise. Je ne regrette pas le passé, ma vie antérieure.

- Tu ne m’as pas cité, constata Daniel Lin.

- Non, c’est inutile… Tu es toujours présent dans mon cœur. Je te voue une admiration sans borne, je t‘adore, tu le sais parfaitement. Je sais pertinemment ce que je te dois…

- Euh… si nous changions de sujet, suggéra mademoiselle Darmont, quelque peu gênée.

La délicieuse comédienne ne se rappelait que trop bien une fort délicate situation dans laquelle elle n’avait guère brillé si ce n’était par son égoïsme. Plus ou moins consciemment, elle était reconnaissante envers le Superviseur d’avoir feint d’oublier cet incident qui remontait quasiment au tout début de sa présence dans l’Agartha, lors d’une de ses « expéditions » temporelles.

- Oui, c’est une excellente idée, appuya innocemment Dan El. Qu’as-tu interprété récemment ?

- Ravel, jeta fièrement Lise. Le Tombeau de Couperin. 

 Maurice Ravel — Wikipédia

- Pas le célèbre Concerto pour la Main Gauche ?

- Tant que tu ne me superviseras pas, je n’oserai pas, ami Daniel.

- Bon… je saisis le reproche implicite. Je tâcherai de prendre sur mon temps pour venir te conseiller.

Tandis que les trois amis enchaînaient sur un autre sujet, Lenny et Henri s’étaient levés afin de rejoindre l’un des dix plateaux de tournages situés quatre niveaux au-dessus de la cafétéria. Quant à Gaston de la Renardière et consorts, ils partirent peu après, tous ayant hâte de s’adonner à leurs activités préférées, apprendre un texte par exemple, œuvrer à la mise au point d’un moteur quantique ou encore s’entraîner à l’épée dans une salle d’holosimulation.

 

*****

 

Le 2 mars 1970, Richard van der Zelden et Gladys Travel divorçaient. Le père de Johann était si affecté par ce changement, sa dépression allant en s’accentuant, qu’il parut décrocher de la réalité. Ainsi, il fut victime d’absences de mémoire de plus en plus fréquentes. Alors, il dut faire un séjour de trois mois dans un asile psychiatrique. Johann et Christina se retrouvèrent donc confiés momentanément à leur mère. Or, cette dernière se serait bien passée de cette charge.

Toutefois, Richard avait la maigre consolation de voir ses deux enfants lui rendre visite tous les dimanches. Tandis que l’aîné proférait des paroles encourageantes à l’égard de son père, Christina, bien au contraire, se montrait d’un égoïsme révoltant et ne cachait pas le mépris qu’elle ressentait pour son géniteur.

- Pourquoi donc allons-nous voir ce fou ? disait l’adolescente tout en mâchouillant un chewing-gum parfumé à la menthe.

- Tu es bien dure avec notre père, répondait le fils fâché. Il n’en va pas de sa faute.

- Que tu dis. C’est un nul, mais tu ne veux pas l’admettre.

Un peu plus tard, dans le jardin de l’asile, à la pelouse parfaitement entretenue et aux arbres en fleurs, Johann serrait son père dans ses bras et jetait avec un pauvre sourire :

- Courage, Dad ! Bats-toi. Tu t’en sortiras. Tu ne dois pas sombrer.

- Je n’en ai pas le courage, fils. Je suis dans une sale situation, je le reconnais et il en va de ma faute.

- Pff ! J’avais raison, souffla Christina entre ses dents.

- Je n’ai pas su affronter la réalité de la vie, ses épreuves… J’ai baissé les bras.

- Certes, mais tu peux encore te relever, papa. Il est temps et il suffit de le vouloir. Nous sommes là, tous les deux et nous tenons à toi.

- Parle pour toi, marmonna la plus jeune.

Tandis que l’adolescent prenait la main moite de Richard entre les siennes, tentant de lui communiquer sa chaleur humaine et son amour pour lui, la jeune fille se dandinait sur un pied montrant ainsi que tout cela l’ennuyait.

Soudain, Richard afficha son inquiétude. Sa fibre paternelle reprenait le dessus sur sa dépression.

- A l’école, comment ça va, vous deux ? Pourquoi baisses-tu la tête, Christina ?

- Tu veux en connaître la raison, Dad ? Parce que ma sœur a raté tous ses examens. Elle va redoubler son année. Cela devient une habitude chez elle.

- Encore ? Ah, ma petite fille chérie, ne comprends-tu donc pas que notre monde est bâti pour les loups et les premiers de la classe ? Tant pis pour les losers ! Haro sur eux ! J’en suis une illustration parfaite. Pour être fort, il faut être instruit…

- Ce que tu étais, siffla l’adolescente. Vois où cela t’a mené !

- Oui, mais pour être instruit, il faut bien travailler en classe. Ensuite, le reste est une question d’opportunités et de culot.

- Je sais, papa… je vois ce que tu veux dire. Mais, ce qu’on fait à l’école, ce qu’on apprend, ça ne m’intéresse pas. On ne parle pas de mode, on ne parle pas de maquillage, on ne parle pas de rock ou de pop music… la semaine dernière, l’institutrice m’a punie, cette garce, parce que j’avais amené un disque des Rolling Stones ! Putain ! Ils sont super géniaux… 

The Rolling Stones — Wikipédia 

- Christina ! Comment tu parles ? Est-ce Gladys qui t’autorise à jeter des insultes à tout-vat ? Ou tes fréquentations ?

- Je préfère me taire, grommela l’interpelée.

- Mais ton institutrice a eu raison de sévir, ma petite fille. Les Rolling Stones, c’est de la musique de dégénérés. Quant à ce Mick Jagger,

 

 il a tous les vices. Ce n’est pas un exemple pour toi, Christina. Ne t’amourache pas d’un type pareil, surtout ! Ou de quelqu’un qui lui ressemble. A savoir où cela pourrait te conduire ?

- A l’asile, lança cruellement l’adolescente.

- Tais-toi ! ordonna Johann, offusqué.

- Johann, promets-moi une chose, fit Richard, les yeux larmoyants. Fais attention à ta sœur. Gladys n’est pas à la hauteur, comme à l’accoutumée.

- Je te le jure, Dad.

- Ne pense pas qu’à tes études. Votre mère n’est en réalité qu’une égoïste qui ne voit qu’elle, que son confort. Tout doit se plier à ses caprices. Alors, je te demande de veiller sur ta sœur, de remplacer maman, tant faire se peut, auprès d’elle.

- Un flic ! Voilà ce que tu exiges de Johann ! s’empourpra l’adolescente. C’est fou ce que je vais lui obéir à ce faux-cul, cet hypocrite, ce parangon de vertu à face de carême !

- Christina, reprends-toi, ma petite…

- Sinon, quoi ? Tu vas me foutre une torgnole ? J’ai douze ans, papa et je ne veux plus recevoir de fessée.

- Christina, inutile de monter sur tes grands chevaux, articula Johann avec calme. Tu cries tant que tu es en train de faire venir les aides-soignants.

Effectivement, deux hommes de grande taille, bien bâtis, étaient en train de s’approcher du banc sur lequel Richard et ses enfants discutaient.

- Papa, je te promets d’essayer de raisonner ma jeune sœur. Mais je pense qu’il est temps de partir.

- Déjà ? fit van der Zelden tristement.

- Oui, il est tard et nous ne devons pas rater le bus.

Après avoir embrassé son père affectueusement, poussant sa sœur à l’imiter, Johann emprunta l’allée sablonneuse qui menait à l’extérieur de l’asile. Christina le suivit, la mine revêche. Elle s’attendait à recevoir un savon de la part de son frère aîné et cela la mettait en rogne.

Quant à Richard, il s’en revint d’un pas lent dans le bâtiment, les yeux enfoncés profondément dans les orbites, les joues creuses, le teint plus blafard que jamais.

 

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