Un goût d'éternité 7e partie : Anna et Giacomo : 1968 (3) -1969 (1).

 Pondichéry — Wikipédia

Le 25 avril 1762, un navire marchand battant pavillon français revenait de Pondichéry

 Pondichéry — Wikipédia

 dans l’Océan Indien, et, entrant lentement et majestueusement dans la rade de Naples, fit escale dans le port.

Revenant de son long séjour tibétain, le chevalier napolitain était à son bord. Pour lui, son expédition s’achevait ici. Avec un soupir où se mêlaient à la fois le soulagement et le regret, il descendit sur les quais et aborda un porteur qui se hâta, moyennant finances, de prendre les bagages du voyageur.

Or, ce même jour, concomitamment, c’est-à-dire vers les dix heures du matin, en rase campagne napolitaine, alors que le soleil, déjà chaud, dorait les champs, quatre hommes, des étrangers, pénétraient dans une auberge assez miteuse. Ils étaient vêtus de drap solide et de bottes de cuir taillées pour la marche. Leurs cheveux respectaient les usages de ce temps, noués soigneusement en catogan, mais cependant non poudrés.

Apparemment, les quatre voyageurs avaient cheminé durant de longues heures sur la route poudreuse et la soif les poussait à se rafraîchir quelque peu.

Un homme de grande taille, à l’accent américain vulgaire, lança à l’adresse du plus jeune de ses compagnons :

-Bloody Hell ! Michaël, espèce de fumier, tu n’aurais pas pu nous faire apparaître plus prêt de la ville ? J’ai les pieds en compote et je sue sang et eau !

- La prudence, Stephen… vous l’oubliez ? Vous manquez d’exercices, professeur. Voilà ce que c’est de se déplacer toujours en voiture ou encore de marcher en baskets ou en tennis. Vous vous amollissez. Soyez honnête et reconnaissez-le.

- Ouais. Je me suis déshabitué des chaussures en cuir.

- Mon neveu a du sang de guimauve dans les veines, ricana Archibald amusé. C’est l’ancêtre qui pète la forme et le jeunot qui n’en peut mais.

Le philosophe qui tentait de ne pas montrer son enchantement devant le paysage non souillé par les fumées d’usines ou défiguré par les autoroutes, se mêla enfin à la conversation.

-Messieurs, ce n’est pas le moment de nous disputer. Faites attention. L’aubergiste s’approche de nous et nous regarde avec fort peu d’aménité. Peut-être nous soupçonne-t-il de vouloir le dévaliser ?

- Dans ce cas, Giacomo, commandez à boire en montrant la forme pansue de notre bourse, recommanda Archibald.

- Bonne idée. Je meurs de soif. J’avalerais tout le contenu d’un étang, approuva Stephen.

Avec grâce, le Romain s’exécuta. Son napolitain fut testé avec succès. L’aubergiste, rasséréné par la vue de quelques pièces d’argent, s’empressa de servir ses hôtes. Promptement, il apporta deux pichets en grès emplis de vin frais.

-Giacomo, rouspéta Archibald, vous auriez pu commander de la limonade. Je déteste le vin et préfère la bière.

- L’aubergiste a dit qu’il n’avait pas de citron et que l’eau du puits n’était pas assez pure.

- Putain ! De la vinasse ! cracha Stephen avec dégoût.

Michaël se retint de rire et préféra rester muet.

Après ce court intermède, les quatre tempsnautes repartirent plus ou moins vaillamment en direction de Naples.

 

*****

 

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25 Juin 1969. 

 Apollo 10 — Wikipédia

L’homme-robot Kintu Guptao Yi-Ka avait une entrevue majeure avec le banquier et financier Georgios Athanocrassos. Chargé d’une enquête discrète sur Dietrich Möll, ses investigations avaient duré de longs mois. Enfin, il détenait la « preuve » que celui-ci avait détourné des fonds importants aux dépens des affaires de l’Américano-Grec. En fait, le séide de l’Ennemi avait simplement fabriqué de faux documents mais s’était évertué à leur donner une aura d’authenticité. Or, avec les moyens techniques à sa disposition, c’était là une tâche facile. Ainsi, ayant accès aux ordinateurs des firmes Athanocrassos, Kintu était parvenu à y incorporer de fausses données incriminant le fils aîné du défunt Otto.

Georgios accepta de bon gré, il ne fallut pas le forcer, les documents fournis par l’homme-robot. Depuis quelques temps déjà, il trouvait que son fondé de pouvoir manquait d’assiduité et il avait noté chez ce dernier un relâchement certain dans ses décisions et de trop nombreux oublis et étourderies. A la suite de cette attitude « désinvolte », Athanocrassos avait vu plusieurs contrats juteux lui échapper. De plus, il s’était également rendu compte que Dietrich avait désormais un penchant marqué pour la boisson. Maintes fois, il avait flairé chez son homme de confiance une haleine suspecte, chargée d’alcool.

La situation était claire et nette. Il fallait maintenant que Georgios prît une décision : celle du licenciement de Dietrich Möll. Celle-ci advint une semaine après l’entrevue avec Kintu.

Sans travail, Dietrich devait aussi affronter une situation familiale délicate. Anna-Eva venait d’engager une procédure de divorce à l’encontre de son mari alcoolique et inconséquent.

Un soir comme tant d’autres, vraiment nombreux, le couple s’affronta une fois encore.

- Anna-Eva, faisait Dietrich d’une voix geignarde, tu n’as pas à me juger !

- Comment cela ?

- Oui, tu me crois aveugle et accommodant. Mais tu te trompes. Tu es une épouse infidèle. J’ai mené ma petite enquête, ma chère. Ainsi, j’ai pu apprendre que, deux fois par semaine, quel que soit le temps ou tes occupations ordinaires, tu rencontres un certain Adrian. Un individu discret et passé maître dans l’art de ne pas se faire remarquer. Or, ce manège dure depuis quelques années déjà. J’ai cru en toi, Anna-Eva. J’ai eu grand tort. Oh oui ! C’est ta faute si je me suis mis à boire. 

 Le Poison (film, 1945) — Wikipédia

- Tiens ! C’est nouveau ! Tu n’as même pas le courage d’assumer tes propres responsabilités dans ta dégradation morale, ricana la jeune femme. La réalité de ta nature ressort au grand jour, Dietrich ! Ne le nie pas. Tu n’as aucune volonté. Tu es un être veule, tu cèdes devant le plus fort ou celui qui crie. C’est toi en fait qui m’a déçue. Si tu avais été un lutteur, aujourd’hui, tu serais un des hommes les plus riches et les plus puissants du pays. Mais voilà : tu es fade, sans saveur et cède devant la moindre difficulté.

- Il n’y a pas que l’argent qui compte, répondit Dietrich d’un ton étouffé. Ah ! Je ne te savais pas si orgueilleuse et avide de luxe.

- Crois-tu être un bon exemple pour tes deux fils et pour Pat ? As-tu la naïveté de croire qu’ils n’ont pas remarqué tes sautes d’humeur, ton haleine chargée, tes yeux rouges et ton regard chassieux ? Tu as si honte de toi que tu caches tes bouteilles dans les endroits les plus incongrus : le lave-linge, les placards du haut, le dressing, la panière à linge, le coffre arrière de ta voiture, sous le tapis de protection et la roue de secours… si je pouvais pleurer, je le ferais. Mais je préfère rire de la chose. Tu es si pitoyable !

- Comment oses-tu me parler de cette façon, Anna-Eva ? Tes parties de jambes en l’air sont-elles plus morales ? Tu te vautres dans l’adultère parce que tu es à la recherche d’une seconde jeunesse ! Tu crains de vieillir. Voilà la cruelle vérité.

- Tout comme toi. A l’allure à laquelle tu vides les bouteilles de scotch,

 Scotch whisky — Wikipédia

 tu seras une épave en moins d’un an. Je te méprise et tu me dégoûtes, Dietrich. Ton père, s’il était encore en vie, aurait honte de toi. Lui, c’était quelqu’un. Il ne se laissait pas marcher sur les pieds. Face à l’adversité, aux difficultés, il relevait la tête. Toi, tu n’as aucun amour-propre, aucune dignité. Parce que je te trompe, tu craques. Si tu es persuadé qu’en buvant plus que de raison, tu seras capable de me reconquérir, tu te goures grandement. Oui, je suis une femme infidèle, oui, je revendique haut et fort le droit pour moi de trouver mon plaisir ailleurs que dans les étreintes ancillaires.

- Là, là, c’en est trop ! bégaya Dietrich.

- Toute famille a son loup noir,

 Loup noir (animal) — Wikipédia

 ses squelettes dans les placards. Dietrich, de qui tires-tu ? De Renate ? J’en doute. Elle ne s’abaisserait pas à se saouler toute la journée. Jusqu’à maintenant, je croyais que la brebis galeuse des Möll était Archibald. Il s’agit sans doute d’un type asocial, incapable de fonder un foyer… mais au moins, il sait ce qu’il veut. Il n’entraîne pas ses proches dans un naufrage prévisible. Lui, ne va pas sombrer corps et bien dans l’alcool. Bientôt, tu ressembleras à un clochard en quête de sa bibine. Puant et les yeux larmoyants, tu seras à la recherche de la moindre bouteille, errant telle une épave ayant perdu son ancre dans les rues de la ville.

- Maintenant, tu encenses mon frère cadet. Tu lui trouves toutes les qualités, jeta l’époux humilié d’une voix aigre. Il n’y a pas si longtemps, tu t’offusquais de le voir mal rasé, vêtu sans recherches d’un pantalon en jean, presque usé jusqu’à la trame et d’un pull à col roulé qui peluchait. Anna-Eva, tu es une inconstante.

- Espèce de saligaud !

- Archibald… le désespoir de mon malheureux père. Au moins a-t-il eu l’intelligence de ne pas s’accrocher un boulet aux pieds ! Il est libre comme l’air, n’a de comptes à rendre à personne. Il peut aller et venir comme bon lui semble, voyager de par le monde, rencontrer des gens intéressants… bref, il a su tirer son épingle du jeu.

- Il a mieux réussi que toi !

- Anna, s’il te plaît, cessons-là. J’ai la migraine.

- A cause de la demie bouteille que tu t’es enquillé en douce tantôt, jeta perfidement la jeune femme.

- Lorsque je t’ai connue, tu n’avais pas de goûts dispendieux. Tu étais douce, amoureuse…

- Une godiche, voilà la femme que tu recherchais. Qui disait amen à toutes tes paroles. Lorsque nous nous sommes mariés, tu étais un individu moyen, pourvu cependant d’un bel avenir. J’espérais…

- Ainsi tu avoues m’avoir épousé non par amour mais par désir de t’élever dans la société.

- C’est là une ambition des plus naturelles, Dietrich. Toute femme recherche le bien-être, le confort dans son foyer. A défaut d’être émancipée, je misais sur toi.

- Jamais je ne t’ai interdit de travailler, de t’accomplir à l’extérieur.

- Pas explicitement, Dietrich… mais je n’étais pas dupe. Il me fallait être la parfaite maîtresse de maison, l’épouse et la mère accomplie et heureuse. Alors… j’ai joué le jeu… jusqu’à la mort de ton père. De plus en plus déçue, de plus en plus insatisfaite… l’ambition te faisait cruellement défaut… il fallait te pousser… sans cesse… j’ai fini par me lasser.

- Mon ambition, la première, c’est d’avoir une épouse fidèle, qui ne court pas le guilledou auprès d’un individu douteux, d’un beau ténébreux aux paroles sucrées. Une mère qui tienne son intérieur et élève ses enfants dans le respect des solides valeurs morales de notre démocratie et de notre famille.

- Je rêve ! Quel conservateur tu fais, Dietrich !

- Ah ! Surtout, ne commence pas à évoquer la libération de la femme, Anna- Eva ! Ces idées-là sont bonnes pour ces dévergondées de Françaises !

- Dietrich… Tu me fais de la peine…

- Tant mieux !

- J’ai de la peine, mais pour toi, idiot !

- Pour l’heure, je suis sans emploi, nous avons des ennuis financiers, mon compte en banque est proche du coma, tu me trompes et je n’ai aucune perspective d’avenir…

- Quel sombre tableau ! 

 Le Poison (film, 1945) — Wikipédia

- Ne te moque pas, veux-tu ? Je vais rendre visite à ma mère Renate, lui exposer ma situation, m’épancher sur son sein. Peut-être intercèdera-t-elle auprès de mon beau-père en ma faveur ? Mais je n’y compte guère. Elle ne m’a jamais beaucoup aimé.

- Il y a de quoi ! conclut durement Anna-Eva. Si tu parviens à la voir, aie au moins le courage de lui avouer que tu t’es mis à boire !

- Oh ! Elle doit le savoir déjà…

Dietrich Möll réussit à voir sa génitrice quelques jours après cette énième dispute avec Anna-Eva. Il la supplia sans grand résultat. En effet, madame Athanocrassos n’était pas femme à céder devant les caprices de la progéniture issue de son premier lit. Toutefois, elle éprouvait un sentiment de colère vis-à-vis de Georgios. Elle estimait que celui-ci était allé un peu fort en renvoyant Dietrich pour faute grave, sans indemnités de licenciement.

Alors, Renate discuta de tout cela avec son second mari, sans prendre de gant. L’échange fut violent, Athanocrassos restant intraitable et refusant de donner les véritables raisons du renvoi de Dietrich à son épouse. La dispute s’envenima au point que madame fit une crise nerveuse, la première d’une longue série.

L’âge venant, Renate voyait son caractère devenir instable, son humeur itou. Lentement, par touches, la presque septuagénaire sombra dans la plus noire dépression, pour des raisons qui n’en étaient pas. En fait, la peur de vieillir, d’être enlaidie par les rides, l’impuissance des liftings à réparer les outrages du temps, firent des ravages dans la psyché de Renate. 

 psyché — Wiktionnaire, le dictionnaire libre

Elle, si coquette il y avait peu encore, finit par ne plus se laver et se peigner. Elle se contentait de traîner dans sa luxueuse villa, vêtue d’une affreuse robe mauve, les pieds glissés dans des mules usées jusqu’à la trame, les yeux hagards à cause des antidépresseurs avalés à fortes doses, la chevelure grasse et ébouriffée. Tout naturellement, les domestiques ne disaient rien mais n’en pensaient pas moins. Quant à Georgios, il préférait éviter ce spectre ambulant.

Définitivement perdue, atteignant le fond, dans un réflexe désespéré, non calculé, le 24 septembre 1969, Renate avala deux tubes entiers de barbituriques.

Les secours arrivèrent trop tard. Georgios, alerté, découvrit le cadavre déjà froid de son épouse, étendu dans le lit conjugal déserté. Dietrich, n’assista pas aux obsèques de sa mère. Il lui fallait éviter de croiser son beau-père désormais détesté.

Criblé de dettes, le fils aîné de la défunte opta non pas pour la fuite mais pour la claustration. Enfermé chez lui, fenêtres et portes closes, rideaux tirés, il parvint à faire ainsi croire à ses créanciers qu’il était bel et bien absent.

Malgré le deuil qui le frappait, Georgios ne perdait pas pour autant le sens des affaires. Il remplaça Dietrich par le sieur Humphrey Grover.

 Victor Buono - Wikipedia

 Pour mémoire, Il est utile de rappeler que le gros homme était lié aux dictateurs en place dans les pays d’Amérique latine. Cela expliqua donc le boom prodigieux des bénéfices des firmes Athanocrassos dans le sous-continent. En moins d’un an, ils furent multipliés par sept. Une année encore et les gains seraient centuplés !

 

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