Un goût d'éternité 6e partie : Otto : 1965 (2).

 

Le 7 février 1965, le capitaine Grégory Williamson participait aux raids de bombardement sur le Nord Vietnam. L’aviation américaine lançait sur la jungle et les villages, sur la population et les Viêt-Cong napalm, défoliants et agent orange, semant l’horreur et la mort. 

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Otto s’était installé à Ravensburg définitivement. Jamais plus il ne remettrait les pieds aux States. Ainsi en avait-il décidé. Pour les fêtes du nouvel an, Giacomo Perretti était venu lui rendre visite.

De temps à autre, le sexagénaire recevait de longues lettres de Franz. Par courrier interposé, les deux hommes abordaient, sur un ton courtois, divers sujets d’actualité ou pas : la conquête de l’espace en cours par les Soviétiques et les Américains, les concerts de la diva Maria Callas, la campagne en faveur du droit civique des Noirs aux Etats-Unis, et ainsi de suite. Le duc avait même eu la grâce d’envoyer à Otto de nouvelles bandes magnétiques, des enregistrements de sonates qu’il avait exécutées, des quatuors qu’il avait immortalisés, des œuvres de Beethoven, Darius Milhaud, Germaine Tailleferre,

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 Claude Debussy, Henri Sauguet,

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 Joseph Haydn, et de bien d’autres encore. Avec des amis épris de musique tout comme lui, Franz avait monté un petit orchestre de chambre, un orchestre d’amateurs qui n’avait rien à envier à bien des professionnels et qui avait donné en public les Quatre Saisons de Vivaldi, les Concertos brandebourgeois de Bach, la Symphonie Concertante de Mozart.

Avec émotion et regret, Otto Möll passait et repassait ces bandes magnétiques sur son magnétophone, soupirant, se remémorant avec mélancolie cette soirée du 21 juin 1958 où, en témoin et spectateur privilégié, il avait assisté au concert que le duc von Hauerstadt avait donné pour ses amis, concert dans lequel il avait donné une excellente et inoubliable interprétation du Concerto numéro 1 pour violon de Béla Bartók, le concerto pour violon de Stravinsky

 Description de cette image, également commentée ci-après

 ainsi que la sonate numéro 3 de Jean- Sébastien Bach.

Mais voilà : à cause d’une certaine expédition temporelle ratée en 1925, cette belle amitié n’était plus qu’un fantôme, elle ne ressemblait plus qu’à une ombre brouillée s’enfonçant peu à peu dans les limbes.

Perretti avait prolongé son séjour à Ravensburg, ne voulant pas laisser Otto sombrer dans une dépression sournoise. Il avait aidé le Germano-américain à remettre en état l’automate copiste musicien d’Antonio della Chiesa. 

 

Or, l’état de la mécanique, bien que datant du milieu du XVIIIe siècle, avait surpris Giacomo et l’ex-baron. Tous les rouages, les pièces, tous les engrenages étaient incroyablement bien conservés, trop… modernes… d’une complexité quasi anachronique pour les années 1760. La matière dans laquelle toutes les pièces avaient été forgées semblaient être constituées d’acier d’une pureté parfaite.

Autre fait troublant : Otto avait constaté que les mesures des Quatre Saisons de Vivaldi que l’automate copiait variaient, n’étaient plus celles signalées dans les ouvrages de della Chiesa. Bien évidemment, les deux amis avaient abordé le problème mais sans lui donner une explication qui tenait la route. Que se passait-il donc ?

Mais l’Italien avait dû regagner Rome, appelé dans la capitale de la péninsule pour raisons professionnelles. Resté seul, Otto était de plus en plus fasciné par le mystérieux copiste.

Chaque fois que l’ex-avionneur remontait le mécanisme de l’automate, celui-ci n’écrivait jamais les mêmes mesures des concertos déjà cités. Poussé par la curiosité, désirant varier l’expérience, le sexagénaire échangea les feuillets de musique sur lesquels la mécanique copiait contre du banal papier à lettres.

« Nous allons voir ce qu’il va maintenant écrire, marmonnait Otto. Je m’attends à tout ! ».

Ce premier essai eu lieu à l’automne 1965, en octobre. A quinze jours d’intervalle, l’automate composa deux étranges poèmes qui donnaient à peu près ceci :

De par les Estoiles et Espaces cosmiques

L’Homme, grain de poussière

Misérable et minuscule animalcule

De par la volonté du Très-haut

Le Supresme Maistre, Ordonnateur de Tout et de Rien,

Mettra pied, posant son orgueilleuse bannière

De par l’Aigle sur les cratères.

Tranquillité de Lune violée A-P-O-

Le Septième mois, le vingt-et-unième jour -L-

L’an de Nostre Seigneur, Mil neuf cent soixante et neuf,

L- O- La Nuict – Aube proche

Homme de par-delà les mers

Volonté du Grand K. Désir d’Icare exaucé

Galileo vengé

Pas réalisé vers l’Unité du Tout

Espace ouvert à l’Homme.

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A la vue d’un tel salmigondis rédigé dans un pseudo-français du XVIème siècle, Otto ne put que s’interroger.

« Que peut signifier un tel fatras ? Les subtilités de cette langue m’échappent. Dommage que Franz ne soit pas là. Cela ressemble à du français, à une ancienne prophétie. Cependant, une date apparaît clairement, celle du 21 juillet 1969. Elle est assez proche. Cela voudrait dire que des humains marcheraient sur la Lune cette année-là et ce jour-là précisément ? Ah ! il me faut donner de nouvelles feuilles à cet automate. Je verrai bien s’il fournit d’autres détails, d’autres informations ».

Deux semaines plus tard, la mécanique avait rédigé une autre imitation des « prophéties » de Nostradamus. Elles étaient tout aussi absconses.

Adonc, ledit 21 juillet à trois heures

De par mesures cinquante-deux minutes sur Realme de France

L’Homme dira : « Seigneur, je te défie, Maistre de l’Univers ! »

 Un homme en combinaison spatiale sur la Lune.

Et le Malin, monde précipitera vers l’Abisme en l’an mil neuf cent septante trois

Faiblesse des Nations. Tour de Babel

Occident – Nouveau Monde et Orient

Tremblez, car Croissant a été est et sera

Péril sur monde chrestien par Perse interposée.

Auparavant France ayant résidé

L’Envoyé de la Beste. Le troisième dudit siècle,

Précédant deux millième anniversaire de la naissance de Nostre Seigneur Jésus Christ.

Croissant défiera Aigle et Ours.

Peu après an des Trois Papes, il surviendra 

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Triomphe de Mahomet, premier de febvrier Mil neuf cent septante et neuf.

Plus désemparé que jamais, Otto ne savait plus que faire, quoi penser. La finalité du texte lui échappait. Après mûres réflexions, il prit la décision d’envoyer les deux manuscrits au duc von Hauerstadt. Dans sa lettre, il lui demandait une traduction la plus claire possible soit en allemand soit en anglais des écrits émanant de l’automate.

Or, ce courrier n’allait parvenir à son destinataire qu’avec un retard conséquent. En effet, Franz venait tout juste d’être embauché par le gouvernement français afin de mettre au point un lanceur spatial fiable. Or, le site se trouvait en Guyane et Kourou

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 était en construction. Débordé de travail, le duc n’allait répondre à la missive d’Otto que vers la fin du mois de novembre, le 28.

Coup du sort ou malveillance, la lettre n’arriverait à Ravensburg que le 20 décembre 1965, soit bien après la mort d’Otto et de ses obsèques. Apparemment, la poste française en Guyane laissait à désirer dans la transmission du courrier.

Cependant, Franz avait saisi que son vieil ami était en danger de mort. Mais il croyait que ce risque n’était pas immédiat. Il était manifeste pour le duc que l’automate ne se contentait pas de rédiger de pseudo-prophéties. Oui, la mécanique énonçait des faits qui devaient se dérouler dans un avenir proche. Mais il y avait un but derrière tout cela. C’était pourquoi Franz demandait à Otto de ne plus rien donner à l’automate et de s’en débarrasser au plus vite. Le chercheur pressentait que, derrière tous ces faits étranges, se profilait l’ombre de Johan van der Zelden. Que voulait l’Ennemi ? Pourquoi utiliser cette mécanique pour transmettre des informations provenant du futur ? A quel jeu tordu s’adonnait Johann ? Désirait-il donc affoler tout d’abord sa proie avant de passer à l’attaque ?

Assez inquiet, Franz tenta ensuite d’établir le contact avec Michaël Xidrù.

Mais l’agent temporel ne se manifesta pas. Il avait déjà entériné la mort d’Otto Möll. Pour lui, l’ex-baron devait décéder à la fin de l’année 1965. C’était un fait avéré, inscrit dans les archives des Homo Spiritus. Tant que Stephen grandissait en bonne santé, cela seul lui importait. D’ailleurs, il assurait la protection du petit-fils d’Otto, ne se dévoilant pas.

Mais Michaël ne ressentait-il donc aucun remord à abandonner ainsi Otto Möll ? Pris de scrupules, il avait pris le risque d’être réprimandé par S1 lorsqu’il lui avait demandé d’interférer dans le meurtre du Germano-américain, meurtre perpétré par une mécanique anachronique. Furieux, S1 lui avait ordonné de ne pas se mêler davantage de la destinée de Mister Möll. Il avait fait son temps. Pour plus de sécurité, Michaël avait été expédié à la cour de Jean sans Terre afin d’effectuer une mission prétexte.

L’agent temporel n’avait pas osé s’opposer directement à S1. Il n’avait pas encore parcouru tout le chemin conduisant à ce qu’il était réellement.

Or, à Ravensburg, Otto s’étonnait du retard de Franz dans sa réponse. Se rongeant les sangs, il téléphona à Perretti, lui racontant le phénomène étrange dont il était le témoin. En journaliste à la recherche d’un scoop, Giacomo avait tranché.

- Otto, il nous faut avertir les sommités scientifiques de ce dont cet automate est capable.

- Euh… Giacomo, je ne suis pas d’accord. Cela ne me semble guère prudent. Si jamais la mécanique connaissait une panne ? Je passerais alors pour un doux hurluberlu, un loufoque.

Le philosophe insista mais Otto était têtu. Il refusa de se laisser convaincre. Comprenant sa défaite, l’Italien conclut la conversation par une promesse.

- Otto, caro mio, je tâcherai de venir à Ravensburg vers le 8 décembre. Pour l’heure, n’entreprenez rien puisque cela vous semble la meilleure solution. Ne donnez pas du grain à moudre à l’automate. Attendez-moi. Capisco ?

- Oui, mon ami. A bientôt. Il me tarde de vous revoir.

 

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