Un goût d'éternité 7e partie : Anna et Giacomo : 1966 (3).
Tandis que le 16 mai 1966, Mao entamait la Révolution culturelle
par la circulaire datée du même jour, le Commandeur Suprême se réjouissait du cours des événements conformes à son programme tout en assistant en dilettante à la dispute entre Michaël et Stephen. Ses mémoires se complétaient de nouvelles données comportementales ayant trait à l’impulsivité innée du genre humain.
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Anna-Eva avait revu l’inconnu de l’avion avec un petit émoi.

Johann, rebaptisé Adrian Connely, devint l’amant de la jeune femme. Il est vrai que le couple Möll battait de l’aile depuis plusieurs années. Les problèmes existaient aussi dans le ménage Athanocrassos. Renate jalousait ouvertement Dietrich. Elle voyait le fils aîné de son premier mariage mieux réussir que les trois rejetons qu’elle avait eus de Georgios. Elle accusait son mari d’avoir favorisé l’ascension de Dietrich Möll afin de séparer celui-ci de son père. Constantin, le fils aîné des secondes noces, menait une vie de patachon, Alexandre, le cadet, était pilote de course mais il s’était trouvé incapable de remporter le moindre Grand Prix jusqu’à présent. Quant à Sofia, la benjamine, sa personnalité paraissait si effacée que son père la considérait comme un simple ventre.
- Georgios, avouez que vous ne voulez pas de Constantin à la tête de vos affaires, s’écriait-elle régulièrement, décoiffée telle une furie.
- Ma chère, il est incapable de gagner le moindre cent. Pis : il accumule les dettes de jeu. Il est plus familier de Las Vegas que de Wall Street.
Lorsque ces mots retentissaient, le rimmel de Renate dégoulinait sur ses joues fardées de cold-cream.
- Georgios, dites-moi donc que vous allez le déshériter au profit de ce Möll !
- Que supposez-vous donc là ? Je n’ai pas encore décidé de ma succession. Il n’est pas encore temps. Vous avez l’air de m’enterrer. Je ne suis pas moribond, que diable ! Cessez de me casser les oreilles avec Constantin. J’ai prévu de lui couper les vivres le mois prochain. Renvoyé de tous les collèges qu’il a fréquentés, sorti de l’université sans aucun diplôme, jeté d’Harvard vous vous rendez compte, il s’est piqué de journalisme et il est allé se faire embaucher par la feuille caniveau appartenant à mon concurrent le plus direct. Il passe son temps à rédiger des articles vitupérants et mal torchés dénonçant mes activités.
- Vos activités ? aboya Renate. Elles ne doivent pas être si légales. Je crois que vous livrez des armes aux pays d’Amérique latine. Il paraît que vous aidez la Colombie contre Che Guevara ? Constantin prétend que vous avez financé la sécession katangaise, le colonel Nasser, et que vous avez fait recruter parmi les chefs colombiens anti-communistes un ancien général nazi, von Kulm. Or, ce criminel de guerre est recherché par toutes les polices et par le duc von Hauerstadt.
- Le fait que vous soyez mon épouse ne vous donne pas le droit de vous mêler de mes affaires. Après tout, vous n’avez que le cerveau d’une femme. Je crois me souvenir que vous n’avez pas fait d’études et que vous avez été femme de ménage dans votre jeunesse. Vous ne crachez pas dessus ma fortune. Je vends des armes à ceux qui en ont besoin, de l’acier et du pétrole également. Tout ceci vous procure le luxe dans lequel vous vivez.
Les deux époux si mal assortis s’affrontèrent encore une heure durant. Georgios rompit le premier grâce à un coup de téléphone important. Il s’agissait de Richard van der Zelden qui tentait de retrouver les faveurs de son ex-patron. Celui-ci ne se laissa pas fléchir. Dans des lettres larmoyantes, le pitoyable père de Johann racontait que son fils était un élève brillant qui méritait d’être inscrit dans les meilleures écoles et ne devait pas végéter dans le public. Il poursuivait, faisant comprendre qu’il connaissait de graves problèmes financiers. Bon prince, Athanocrassos, lui adressa un chèque de cinq cents dollars.
Aux Etats-Unis, la fin des années 1960 fut marquée par des troubles raciaux. Aux côtés du pasteur Luther King, Peter Chelton effectuait ses premières armes.
En 1967, éclata la Guerre des Six Jours, gagnée par Israël. Athanocrassos, qui vendait des armes à l’Etat hébreu, comme à ses ennemis d’ailleurs, y fit d’énormes bénéfices. Au Viêtnam, l’engrenage conduisit le Pentagone à commander aux firmes contrôlées par l’Américano-Grec de nouveaux fusils et des fusils mitrailleurs plus performants sans oublier du napalm en grande quantité. A cela, il faut y rajouter du défoliant, le fameux agent orange. Sur ces entrefaites, on apprit la capture et l’exécution de Che Guevara. Il ne faisait aucun doute pour le duc von Hauerstadt que le célèbre von Kulm avait joué un rôle déterminant dans cette affaire. La photographie de la dépouille du Che parut à la une de tous les journaux du monde.
Cependant, la Flying Power’s venait d’être mise en liquidation judiciaire après avoir été rachetée par un homme de paille du sieur Athanocrassos. D’un côté, le banquier favorisait la carrière de Dietrich, de l’autre, il lui ôtait la puissance financière.
Pendant tous ces faits, Adrian Connely rencontrait sa maîtresse Anna Eva dans un motel discret de l’Etat de Washington. Après plusieurs mois, Dietrich finit par se rendre compte de l’infidélité de son épouse. Vulgairement, les bras lui tombèrent. A la maison, l’ambiance devint glaciale et délétère. Plus personne ne s’adressait la parole. Que faire avec trois enfants sur les bras ? Divorcer ? Il n’en était pas question. Dietrich se souvenait des problèmes conjugaux de son père, de son enfance trimbalée de nourrice en nourrice, des accès de mauvaise humeur d’Otto.
Comme on pouvait s’y attendre, le fils aîné d’Otto déserta de plus en plus son foyer pour aller chercher un réconfort hypothétique dans les bars. Mais il parviendrait à surmonter cette crise morale, peut-être grâce à la présence des enfants. A l’inverse, ce ne serait pas le cas de Richard van der Zelden qui, sous l’influence de l’alcool, perdait peu à peu la raison. Il multiplia les cures de désintoxication, sans grands résultats. Lorsqu’il réintégrait le domicile conjugal, c’était pour affronter les scènes de ménage de Gladys, à l’ambition contrariée. Johann fut témoin de ces disputes où valsaient les vases, la vaisselle et les livres à la figure de l’époux indigne. Bien évidemment, nous parlons de Johann enfant et non du clone. Délaissant sa progéniture, Johann et Christina, la dénommée Gladys passait ses journées dans des hôtels de dernier ordre, où elle changeait d’amant presque chaque mois. Grâce à son infidélité, la jeune femme conservait belle apparence, faisait preuve de coquetterie et pouvait faire croire qu’elle nageait dans l’abondance. Par contre, il n’en allait pas de même pour la progéniture, surtout pour Christina dont les vêtements dataient, étaient quelque peu usés voire déchirés. Les élèves de l’école qu’elle fréquentait se moquaient d’elle à longueur de journée. Une jupe à carreaux à l’ourlet défait suscita l’ire de sa maîtresse et un blazer taché auquel il manquait deux boutons finit dans la poubelle de la salle de classe. Humiliée, la fillette ne ramenait que des mauvaises notes et passait ses soirées à pleurer dans sa chambre. Sur la mauvaise pente, elle représentait le maillon faible de la famille, au contraire de Johann qui parvint à s’accrocher. Les résultats scolaires de ce dernier ne fléchirent pas, même lors du divorce des parents, prononcé en 1970. Les A+ pleuvaient avec une belle régularité.
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Au cours de la Guerre des Six Jours qui se déroula du 5 au 11 juin 1967, Humphrey Grover, qui, depuis le mois de mars, n’était plus attaché à l’ambassade américaine du Vatican, avait laissé ses instructions au cardinal Piggi. Investi par Athanocrassos, il rencontra à Tel Aviv un député de la droite dure à la Knesset, un certain Menahem Begin. Lors de la lutte contre le mandat britannique en Palestine, Begin avait appartenu à l’Irgoun, auteur de plusieurs attentats spectaculaires. Ensuite, il avait poursuivi ses actions durant la première guerre israélo-arabe. Il représentait les Séfarades qui se sentaient humiliés par le pouvoir Ashkénaze. Il est intéressant de noter, en cette année 1967, outre la malheureuse phrase du général de Gaulle « Vive le Québec libre », que la Chine avait accédé au club fermé des puissances nucléaires, Etats-Unis, URSS, Royaume-Uni, France, et c’était tout. Israël, l’Inde et le Pakistan viendraient plus tard.
Un certain Youri Andropov devenait chef du KGB. Nul ne se posait plus la question du frère jumeau survivant des Fouchine. Il n’avait plus fait parler de lui après la chute de Sergueï Antonovitch Paldomirov. C’était comme si on l’avait escamoté de cette chronoligne pour le réserver dans une autre piste temporelle où lui serait dévolu un rôle plus conséquent.
Stephen Möll était reparti pour le passé car il avait sympathisé avec son oncle Archibald. Il admirait chez lui sa personnalité libre, son franc-parler et son courage. Curieusement, le neveu préférait l’Archibald des années 1960 à celui des années 1990 avec lequel il avait presque perdu tout contact. L’Américain venait d’être embauché comme chroniqueur dans un hebdomadaire allemand. Il était installé encore pour quelques mois dans la région de Ravensburg et avait pris une chambre à une auberge réputée, l’Aubépine fleurie, tenue par Otto Grass, toujours bon pied bon œil. C’est en ce lieu typique qu’un soir du mois d’août, l’oncle, le neveu et Giacomo qui profitait d’une semaine de congé, dînèrent d’une succulente choucroute et d’une tarte aux quetsches qui enchanta leurs papilles. Là, Stephen trouva inutile de se retenir, déclarant sans ambages son identité. Giacomo poussa alors un soupir de soulagement. Il était las de feindre l’ignorance. En 1966, il avait été contraint de dissimuler à Archibald qu’il avait percé Stephen à jour.
Le fils cadet d’Otto n’avait pas été au courant de la vie secrète de tempsnaute de son père. De fait, il ne s’y était guère intéressé. L’heure de la sincérité avait donc sonné. Ce fut pourquoi le chercheur raconta avec forces détails au baroudeur tous les événements passés depuis 1950.
Archibald comprit alors que les ennemis d’Otto étaient d’une puissance supérieure à celle de Soviétiques et d’Américains contemporains à sa propre époque. Il se résigna. L’assassinat d’Otto ne serait pas vengé d’aussitôt. Avec la modestie de ses moyens, il accepta de participer à l’entreprise de longue haleine de la neutralisation de Johann van der Zelden et du Commandeur Suprême. Après tout, il y avait déjà plus de deux années que l’agent Michaël courait après cette victoire. Archibald venait de s’engager à participer aux expéditions temporelles que l’Homo Spiritus dirigerait. Puis, la mémoire lui revenant, il mit en parallèle son étrange aventure vécue en 1952 lors de son exploration du Mato Grosso avec les déboires rencontrés par son père et ses collaborateurs. Il était conscient qu’il pouvait risquer sa peau. Giacomo et Franz n’étaient-ils pas les seuls survivants de l’équipe d’Otto ?
Stephen ne le surprit pas lorsqu’il répondit à son récit.
- Mon oncle, je connais parfaitement tout cela, j’ai lu tous tes ouvrages que je pensais, au tout début, plein d’affabulations. Michaël m’a raconté comment il t’avait sauvé la vie car, tu aurais fini par mourir dans cet univers parallèle.
- Oui, cela, j’avais fini par le comprendre. Mais, ainsi, Giacomo et toi, vous vous connaissez depuis de longues années. Cachottiers, va ! Vous n’en aviez rien laissé paraître, l’année dernière. Pourquoi me mettre au courant aujourd’hui ?
- En fait, c’est une longue histoire, mon oncle. Lors de mon premier voyage, disons lors de notre première rencontre entre Giacomo et moi-même, je ne connaissais pas encore les circonstances exactes de la mort de Grand-Père. Ensuite, j’ai voulu me forger une opinion. Mes certitudes enfin acquises, j’ai regagné l’année 1995. Et là, je me suis expliqué avec Michaël. Cela a tangué, je vous le garantis. L’agent temporel m’a dit qu’il n’avait pu rien faire, les 12 Sages lui ayant refusé les moyens d’épargner Otto Möll. Si Grand-Père avait survécu, prétextèrent-ils, il aurait participé lui aussi, malgré sa retraite, au programme spatial européen. Le cours de l’histoire aurait été changé, l’Europe aurait pris une décennie d’avance. Michaël n’a pas voulu m’en dire davantage, m’expliquer jusqu’à quel point ces événements auraient interféré avec l’existence de sa propre civilisation. A mon avis, vu les interdits, ils auraient suffi à la faire disparaître.
- Ma… C’est une raison bien surprenante et bien spécieuse ! s’exclama Perretti outré.
- Je n’ai pas cru une once des propos de l’ami Michaël, vous vous en doutez bien. Je crois toutefois savoir que les Soviétiques auraient fini par lui porter tort gravement plus tôt qu’advenu. Et là, Diubinov aurait eu son translateur opérationnel avec plus de vingt ans d’avance. Concluez tous deux.
- C’est révoltant. Mon père a été sacrifié au nom de la pérennité du continuum spatio-temporel. Comment peux-tu vivre avec un tel individu sous ton toit ! Tu lui fais encore confiance ? Tu me déçois, mon neveu !
- Oncle Archibald, un jour ou l’autre, je t’emmènerai en 1995. Là, tu comprendras. Mon sentiment est ambivalent. J’aime et je hais à la fois Michaël. Je suis, hélas, bien obligé de lui pardonner. Sans lui, je n’existerais plus, mort, sans doute irradié.
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Le 3 décembre 1967, le professeur Barnard réussit la première transplantation cardiaque. Peu de jours auparavant, le général de Gaulle venait de refuser pour la deuxième fois l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché Commun. En Annam, une des régions du Viêtnam, la guerre faisait rage. Une de nos vieilles connaissances, le commandant Gregory Williamson, tomba avec son escadron dans une embuscade du Viêt-Cong. Acculés, les Américains furent mitraillés à bout portant, sans pouvoir riposter. Les survivants furent ensuite capturés et emmenés prisonniers dans la jungle. L’Etat-Major américain n’aura plus de nouvelles de Gregory Williamson durant de longs mois. On l’oublia.
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