Un goût d'éternité 7e partie : Anna et Giacomo : prologue.
Tome III : septième partie
Anna et Giacomo (1966- 1980)
Prologue
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Paris, 8 janvier 1966.
Le général de Gaulle venait d’être réélu Président de la République, mais pas aussi largement qu’il l’avait espéré. Il avait reformé son ministère, renouvelant sa confiance à Georges Pompidou en tant que Premier ministre.

C’était le soir et dans son bureau, le général travaillait, examinant la valise diplomatique venant de Grande-Bretagne. Un feu pétillait joyeusement dans la cheminée, réchauffant l’atmosphère. La nuit était déjà tombée et, de loin en loin, malgré le grand parc, les rumeurs anodines d’une vie quotidienne parvenaient au Président.
Un instant, le vieil homme ôta ses lunettes et cessa de lire le courrier. Tout entier pris par une pensée qui l’avait saisi, il monologua :
- La France a-t-elle eu raison de m’avoir élu une seconde fois ? Les hommes sont ingrats. Ils s’imaginent que la grandeur d’un pays passe par le pouvoir de domination sur les autres nations. Or, la véritable grandeur ne consiste-t-elle pas à élever les autres pays jusqu’à soi ? Je suis apparu dans l’Histoire au moment précis où la France, ma patrie avait besoin de moi… cependant, a-t-elle encore aujourd’hui le même sentiment qu’elle éprouvait jadis envers le général ? Envers moi ? Pourtant, maintenant comme hier, nul autre que moi-même ne peut être à même d’assurer au mieux le cap. Oui, je maintiendrai ce cap contre vents et marées, contre tous les mécontentements suscités par ma politique. Ce cap seul assure à mon pays l’indépendance. Car là, ici, en cet instant, je vois, au bout de la nuit, la France, toujours vivante, la France, le guide des autres nations, la France, le guide de la Liberté.
Soulagé de cet aveu qu’il venait de faire pour lui-même, le général reprit sa lecture fastidieuse.
*****
Date indéterminée. Agartha City. Quelque part dans l’une des cafétérias, fort nombreuses, de la cité souterraine. Raoul d’Arminville, tout fringant du haut de ses dix-huit ans tout juste fêtés, célébrait avec quelques amis la fin de l’éprouvant tournage des derniers jours. Il y avait là Geoffroy d’Evreux, Ivan Despalions et son frère Pacal, Claude Giraud, Pierre Vaneck,

Daisy-Belle de Beauregard, Violetta Sitruk et Jodie Foster. Le chat Ufo s’était invité à cette petite sauterie. Jamais repu, le félin quémandait à chacun un zakouski.
Devant un café parfumé à la cannelle, le héros du jour plastronnait quelque peu. Lissant sa fine moustache noire, il écoutait les compliments formulés par ses compagnons, les yeux amusés mais si heureux.
- Oui, c’est vrai. Ce n’était pas du tout évident de se mettre dans la peau d’un vieillard, faisait Ivan tout en savourant une citronnade. Je serais d’avis que tu devrais postuler pour le concours prévu lorsque le feuilleton sera fini.
- Moi, je veux bien, mais à quel titre ? Questionna Raoul.
- Pourquoi pas pour le meilleur second rôle ? Proposa Geoffroy.
- Second rôle ? C’est tout ?
- Tout de même, ce n’est déjà pas si mal, lança Pacal avec un rire qui en disait long.
- Pour un amateur, tu t’es fort bien débrouillé, rajouta Jodie en remuant son latte glacé parfumé à la noisette.
- Hem… un amateur… seriez-vous en train de rabaisser ma prestation ? Jeta Raoul en faisant mine d’être fâché.
- Pas du tout, le rassura Claude. Ton interprétation était digne d’éloges. Et je suis sincère, mon jeune ami. Peut-être devrais-tu te lancer dans cette profession somme tout honorable.
- Quoi ? Que sous-entends-tu ?
- Comment dire ? Reprit le comédien en charge du rôle de Michaël. Sans te vexer, les frics fracs, c’est fini.
- Ah ? Quel dommage !
- Ici, tu ne peux t’adonner à ton péché mignon, ironisa Daisy Belle en finissant sa salade d’ananas. Que pourrais-tu voler ? Tout ce que tu désires ou convoites se matérialise aussitôt dans tes appartements. Quelle que soit la valeur de l’objet.
- Ma foi… en y repensant, sifflota le Normand.
- Vous savez, je crois que notre Raoul s’ennuie dans notre bonne cité, constata Pierre en levant la tête après avoir achevé la lecture de La Gazette de l’Agartha. C’est pourquoi il a accepté de jouer son propre rôle dans notre feuilleton.
- Oui, je l’avoue. L’aventure me manque. Comment dites-vous déjà ? Ces shoots d’adrénaline, c’est ça ?
- C’est bien là le terme, sourit Jodie.
- Miss Violetta est bien silencieuse cet après-midi, remarqua Geoffroy. Quelque chose te turlupine ?
- En fait, je pensais à la scène précédente, mise en boite hier. Celle qui se passe dans la chambre du mourant avec Franz. Lorsque Raoul appelle Jean, son fils perdu…
- L’explication a été fournie par la suite, émit Daisy Belle. Rappelle-toi. C’est moi qui ai été chargée d’éclairer les téléspectateurs.
- Nous savons tous qu’il s’agit d’une fiction, fit Ivan en faisant tourner sa cuiller dans son Sundae fraise qu’il venait tout juste de commander au synthétiseur de la cafétéria.
- Une fiction, mais jusqu’à quel point ? Insista Pacal.
- S’il faut en croire cette histoire censée se passer dans une piste temporelle autre que la nôtre, Raoul d’Arminville a eu une très longue vie qui s’est achevée en janvier 1965, dit Pierre. Mais qu’en est-il réellement ?
- Que veux-tu me signifier là ? Grommela ledit Raoul.
- Oh ! Oh ! Comme qui dirait qu’il y a de l’eau dans le gaz, souffla Violetta.
- Je suis bien vivant, en chair et en os, en bonne santé, articula d’Arminville. Je n’ai pas quatre-vingt-dix ans passé, que je sache. Il n’y a pas si longtemps que j’ai fêté mes dix-huit ans. D’ailleurs, j’ai le même âge que Pacal, non ?

- A peu près, répliqua celui-ci.
- Toutefois, reconnais qu’il y a de sacrés paradoxes dans cette cité, rajouta Geoffroy.
- Lesquels ?
- Pour commencer, comment expliques-tu que nous soyons tous contemporains alors que je me souviens encore d’une quête absurde se passant en 1977 ? Ensuite, tu es bien né en 1874, non ?
- En juillet, si tu veux le savoir.
- Violetta, quand as-tu vu le jour ?
- Au XXVIème siècle, en 2503, selon le calendrier chrétien, répondit l’adolescente.
- J’espère que tu ne vas pas me demander mon âge ? siffla Daisy Belle entre ses dents. Cela ne se fait pas, Geoffroy.
- Je m’inquiète également, appuya Jodie. Mais où veux-tu en venir précisément ?
- A ceci : ici, dans la cité, le temps ne s’écoule pas comme à l’extérieur.
- Le continuum spatio-temporel ordinaire n’a pas cours, nous le savons tous.
- Fort bien formulé, mademoiselle Sitruk.
- Ne te moque pas de moi, Ivan.
- De plus, nous sommes tous originaires d’une époque différente et d’une chronoligne qui n’a rien à voir avec la 1720. Alors, comment avons-nous atterri ici, dans la cité du Dragon ? Comment avons-nous pu nous rencontrer ?
- C’est là un mystère des plus agaçants, reconnut Claude. Parfois, j’ai l’impression que ma mémoire a été occultée ou modifiée.
- Hum… vous savez, lorsque j’agonisais pour de faux sur ce lit, je me sentais réellement dans la peau d’un moribond, reconnut Raoul… bref, je n’en menais pas large…
- Tu ne jouais pas ? Demanda Claude.
- Pas du tout… ce que je ressentais était bel et bien, du moins je le crois, ce qu’aurait ressenti quelqu’un en bout de course. Cela m’a fait un effet terrible. J’en tremble encore.
- Souffrais-tu ? S’inquiéta Jodie avec empathie.
- Pas le moins du monde, mais je voyais mes forces s’étioler.
- Brrr… C’est angoissant ce que tu dis, marmotta Pacal, abandonnant son chocolat liégeois.
- Cela me rappelle ce que ma sœur Diana Shirley m’a dit, articula lentement Daisy Belle. Elle aussi, lors de l’agonie de Johanna, croyait être en train de mourir.
- Bon, s’énerva Violetta qui en savait un peu plus que tous ses amis. Bientôt, vous allez accuser une volonté supérieure d’être à l’origine de vos cauchemars, de vos pseudos troubles et sensations. Comme si un esprit malin jouait avec nous tous.
- Comme si nous n’étions que des marionnettes animées par une Entité, jeta froidement Pierre. Une Entité dépourvue de tout sentiment humain, à commencer par la sympathie, l’amour…
- Eh bien, permettez-moi de ne pas être d’accord. Vous vous trompez tous !
- Violetta, pourquoi cette colère ? Nous ne faisons que dire tout haut ce que nous pensons parfois tout bas, lança Claude. Avoue que nous sommes entourés de mystères.
- Ces mystères, s’ils existent, sont là pour notre bien à tous. Nos psychés ne sont pas prêtes à affronter la méta réalité.
- Là, tu en dis trop ou pas assez, ma grande.
- Ivan, tais-toi, veux-tu ? Oncle Daniel Lin…
- Que vient faire ici le Superviseur ?
- Le commandant Wu lit dans les pensées de nous tous, il peut donc anticiper l’avenir…
- Oui, et alors ?
- Alors, Ivan, à toi d’en déduire ce qui sera…
Sur ces paroles sibyllines, Violetta se leva et quitta la cafétéria avec le chat Ufo dans ses bras. Le félin ronronnait de satisfaction, sa panse bien remplie.
- Qu’est-ce qui lui a pris ?
- Parfois, je la trouve bizarre, conclut Pacal. Pas vous ?
- Oui, mais je crois qu’elle a ses raisons. Il ne faut pas oublier qu’elle est, en quelque sorte, la confidente du commandant Wu. Donc, dès qu’elle sent qu’on peut l’attaquer, d’une manière ou d’une autre, elle monte sur ses grands chevaux.
- Bref, elle le protège, acheva Jodie.
- En quelque sorte.
- Bien. Revenons à nos moutons. Ainsi, vous allez proposer mon nom pour la liste des meilleurs seconds rôles ? Reprit Raoul. Je n’ai rien contre, en vérité.
- J’appuierai ta candidature.
- Moi de même, compléta Claude.
- La gloire m’attend, se réjouit le jeune homme. Tiens, je suis si heureux que j’offre la tournée à tous ! Et pour une fois, je paierai !
Sur ces paroles joyeuses, tous éclatèrent de rire, comme si les échanges précédents, si dérangeants, étaient déjà oubliés. Un ajustement minime mais qui en était l’auteur ? Dan El ? Assurément car ce n’était pas la première fois que la mémoire des résidents de la cité était ainsi manipulée. A force de vouloir laisser le libre arbitre à ses chères petites vies, le Ying Lung
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se retrouvait dans l’obligation d’intervenir. Sinon, tout son bel échafaudage risquait de s’effondrer. Au fait, qui voulait-il induire ainsi en erreur ? Il y avait longtemps que les simples humains avaient oblitéré la véritable nature du Superviseur général, à supposer qu’ils aient compris en quoi elle consistait exactement. Alors, qui était visé ?
*****
Juillet 1995, une belle propriété, quelque part en Californie, dans le nord de l’Etat, à l’abri des missiles d’où qu’ils vinssent.
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En cette belle soirée étoilée, Johann van der Zelden ne semblait nullement affecté par la guerre qui, pourtant, faisait rage sur presque tous les continents de la planète Terre. Son immense villa avec un parc de près de dix mille hectares restait à l’abri des retombées de ce conflit qui s’éternisait.
L’Ennemi éprouvait la fierté d’être à l’origine de tout cela, un deus ex machina tenant entre ses mains les milliards et les milliards de fils du destin des marionnettes humaines. Ainsi, Johann agissait à la fois dans le présent, le passé mais également dans le futur. Il savait pertinemment que Stephen et Michaël allaient enquêter sur la mort mystérieuse d’Otto Möll, décès survenu le 4 décembre 1965 dans les conditions déjà décrites, et que les deux compères allaient aider Archibald alors que celui-ci apporterait son soutien quant aux recherches mises en chantier par Giacomo concernant les circonstances exactes du trépas de l’ex-baron.
Le professeur de Caltech et l’agent temporel ne tarderaient pas à remonter la filière des origines de l’automate meurtrier. Par l’intermédiaire d’Antonio della Chiesa et du moine hérétique Fra Vincenzo, ils entreraient en contact avec un alchimiste renommé répondant au nom de frère Antonimus.

Le religieux vivait à la cour du roi lépreux Baudoin IV au XIIe siècle.

Mais la piste ne s’arrêtait pas là. Les deux amis allaient devoir se rendre auprès du roi franc Charles 1er, autrement dit Charlemagne, mais avant qu’il soit sacré Empereur en l’an 800.
Johann savait qu’il lui fallait éliminer les personnages dont Michaël et Stephen croiseraient le chemin afin que la solution de l’énigme de cette chronoligne échappât à l’Homo Spiritus. Mais il ne s’agissait pas que de cela. Qui était à la source de la naissance de l’Univers ?
Les trois personnes déjà nommées, Antonio della Chiesa, fra Vincenzo, frère Antonimus avaient abordé les problèmes du Temps, sa nature, son impact sur la Réalité mais ils avaient payé chèrement ce savoir venu bien trop tôt.
Or, parallèlement à cette tâche de traquer les trois précurseurs de cette connaissance interdite, Johann se devait de contrôler son propre passé afin de devenir la puissance occulte qu’il était actuellement dans cette version de 1995. Une puissance telle, un pouvoir si grand que cela provoquait en lui un vertige indicible mais délicieux.
Fasciné par toutes les possibilités qui s’offraient à lui, enivré, l’Ennemi s’était résolu à pourrir la situation familiale de son père Richard, un homme si effacé, que cela le débectait.
Ainsi, en ce début de l’année 1966, van der Zelden père en était réduit à exercer les fonctions d’un minable caissier dans une obscure boîte de transactions plus que douteuses. C’était là tout ce que le bonhomme pouvait espérer, son alcoolisme le diminuant fortement.
Une autre action accaparait l’attention de van der Zelden fils : rendre Dietrich Möll et son épouse inoffensifs sur le plan financier. Bientôt, la Flying Power’s fermerait ses portes, faisant de Stephen un étudiant boursier.
Pour l’heure, langoureusement enfoncé dans son fauteuil de cuir fauve favori, ayant à portée de main un verre de bourbon bien frappé et tirant sur un cigare d’une taille respectable, Johann esquissait un sourire à vous glacer l’échine.
Sa figure épanouie par la bonne chère, reflétait en cet instant les tumultueuses pensées qui affluaient dans son âme perverse. Cet homme ou assimilé, frisant la quarantaine, était dans tout la plénitude de ses moyens intellectuels et physiques. Grand, ou du moins d’une taille respectable, brun, massif, les épaules carrées, la silhouette un rien alourdie par un soupçon de ventre malgré les exercices de jogging ou les matchs de pingpong, l’orgueil s’inscrivant sur un front large et haut, presque dépourvu de rides, les yeux bleu foncé à l’éclat impitoyable, le nez petit et légèrement épaté, le menton rectangulaire, le cou puissant et large, les mains fortes, tout en lui, ce Johann-ci, respirait l’assurance, l’intransigeance et la cruauté dont il faisait souvent preuve.

Lorsque l’Ennemi riait, c’était comme si le ciel s’obscurcissait et pleurait, c’était comme si les rivières et les mers se figeaient dans une seconde éternelle.
Stephen Möll était bien à plaindre. Ce professeur de physique appliquée, cet utopiste qui commençait à revenir de ses idées généreuses, n’avait toujours pas compris qu’il n’était franchement pas de taille à affronter pareil adversaire ! Or, la lutte entre le Bien et le Mal, dans cette sphère de temps, faisait plus que jamais rage et le seul atout de Stephen était, non sa candeur, mais la présence à ses côtés de l’agent temporel terminal Michaël Xidrù qui, pourtant, n’avait pas encore retrouvé la mémoire totale.
L’Ennemi savourait à l’avance sa prochaine victoire. Désormais, peu lui importait de sacrifier cet avatar. Se parlant à lui-même, Johann le démoniaque, Johann qui se voulait l’Agent incontournable du Chaos, de la Seconde Loi de la thermodynamique, autrement dit de l’Entropie, Johann éleva la voix.
« Michaël, commença-t-il, un jour viendra, un jour fort proche, trop proche à ton goût, mais si lointain encore pour moi, où tu n’auras pas même la force du poussin qui vient de percer la coquille de son œuf. Or, vois-tu, la planète Terre, en cette année 40 120 qui t’a vu naître, ne sait plus ce qu’est le chaud duvet de l’oisillon naissant en train de découvrir le monde. Oui, ce n’est pas Stephen que je hais, que je désire anéantir, mais c’est toi… toi mon opposé.
Tu vis… mais est-ce bien vivre que de ne pas sentir au creux de sa main entrouverte les larmes couler, des larmes de sang versées par toutes mes victimes ? Des victimes dont tu portes le deuil. Oui, car tu es responsable de ces échecs. Tu es impuissant à les empêcher de s’accumuler.
Que ressens-tu, toi qui es encore inachevé ? Tu ignores à la fois la haine et l’amour. Tu es dépourvu de toute passion, de tout attachement… tu repousses tout sentiment. Je le répète : est-ce vivre, cela ? Pure pensée… pur esprit.
Moi qui ne suis rien, moi qui ne prétends qu’être le clone du véritable Johann trépassé depuis presque deux décennies, je jouis, au contraire, de toutes les circonstances offertes, je baigne et me délecte de la souffrance des autres, de ces petites vies ridicules qui croient être libres. Là, en cet instant, qu’il est bon de toucher ce verre de bourbon glacé ! Lorsque son liquide ambré s’écoulera dans ma gorge, il réveillera en moi à la fois le plaisir intense de voir la satisfaction d’un désir assouvi, mais aussi un instinct sauvage venu du fond des âges ! Alors, à nouveau, la colère brute de l’homme préhistorique envahira tout mon être, cet homme préhistorique à la merci de ses peurs, des éléments, qui craint pour son existence même et qui tue pour survivre, pour vivre encore !
La raison ou la force ? L’action ou la pensée ? Tels sont les dilemmes qui s’offrent à moi. Or, j’ai tranché. Etre créé de toutes pièces par une Intelligence qui se veut supérieure, ô paradoxe, pourtant ces instincts primitifs sont bien présents en moi, dans ma psyché. Ils me guident et me guideront jusqu’à la fin de l’Histoire. Pulsion de haine… pulsion de mort. Voilà ma supériorité sur toi, Michaël. La raison sans la force, sans la puissance, n’est rien. La pensée encore moins.
Michaël, tu as dit, il n’y a pas si longtemps, que tu étais Perretti, que tu étais fra Vincenzo, que tu étais Stephen… mais, tu es aussi moi ! En as-tu conscience pour l’heure ? Assurément non… cette partie positive que j’ai refoulée. Quant à moi, logiquement, je suis toi… tout ce que tu as enfoui au plus profond de ton être réel, de ton inconscient. Oui, je le clame haut et fort, je suis ton négatif, ton… antimatière, ton anti lumière… énergie noire, matière sombre… je suis tout cela…
Pourtant, comment cela est-il possible ? Tu as vu le jour dans le futur. Clone recréé, je n’ai accédé à la conscience qu’en 1977 et, officiellement, je ne connais que le monde des hommes du XXe siècle. Oui, tu viens d’un avenir si lointain que tu n’as pas saisi qu’en fait, il était le passé, ton passé, mon passé. Le passé de toute forme de vie, de tout ce qui est capable de raisonner sur cette Terre. Ici, tout est renversé, tout ment, tout trompe…
Tu en viens à chercher l’Atlantide, le continent Mû, la pseudo civilisation mère, comme moi jadis… j’ai compris que tous deux n’étaient que des mythes, qu’ils n’avaient jamais vu le jour.
Michaël, ah Michaël… Quand exactement es-tu né ? En l’an 40 120 comme le déclare le Commandeur Suprême ? Ou plus de soixante millions d’années en arrière ? Ou encore en l’an 132 143, là où le Mur fatidique du Temps interdit d’aller plus loin ? Là, tout repart en arrière… là, tou s’affole… les horloges tournent à l’envers, pour rejoindre le point zéro. L’extrême futur rejoint le passé extrême. Tout se confond en un atome, une particule, une idée… l’Idée…
Les Douze Sages ne sont que des humains du XXIème siècle qui, après toute une série d’invraisemblables mutations, ont oublié, au sein de leurs cellules, leur état antérieur.
Michaël, vois-tu, tu ne t’appelles pas Michaël… encore moins Stephen, Giacomo ou encore Johann, c’est-à-dire moi-même… Tu es la Raison qui veut régenter le Monde. Une Raison qui s’interdit toute fantaisie… toute poésie…
Alors que moi, je suis la haine, la solitude, je suis le désespoir, celui qui se souvient être tombé, et qui aspire à retrouver sa nature divine.
Qui, de nous deux, a la meilleure part ? Qui de nous deux est à envier ?
Ah ! Stupides humains, malheureux et pitoyables habitants de la planète Terre, grains de sable minuscules et sans importance perdus dans l’immensité stellaire… vous croyez en Dieu, vous l’avez forgé à votre image, à votre entendement si réduit… mais il n’est pas celui que Michaël nomme le Grand Ordonnateur. Votre dieu omniscient n’existe pas… vous l’avez emprisonné, mutilé à votre convenance… consolation engendrée à la fois par votre peur et par votre désespoir.
Dans cette Méta Réalité, il n’y a que la Vie et il n’y a que son pendant, la Mort.
Or, je suis la Mort… car c’est de ma mort que mourront tous les humains, aussi bien l’Homo Habilis que l’Homo Spiritus. Et, à la seconde même où tu croiras m’avoir vaincu, Michaël, tu seras vaincu. Telle est la cruelle vérité.
Je m’en réjouis…je frémis, je pressens l’extase de cet instant… pourtant, je ne sais pourquoi, je ressens aussi une espèce de regret, quelque chose vient enserrer mon cœur… je me sens attiré par les pleurs qui seront les tiens. Je veux les partager, communier avec ta douleur et ton désarroi.
Comme j’envie ta candeur, ta foi !
Je t’ai espionné… sans que tu t’en doutes. Je t’ai suivi à la trace dans ton évolution. J’ai vu que tu étais tombé amoureux… ou du moins cela ressemble à de l’amour. Absurde ! Tu ne peux procréer… la civilisation dont tu es issu est stérile… c’est de cela qu’elle mourra, d’être trop idéale, trop parfaite, d’avoir oublié les plus élémentaires contingences de la vie…
Oui, je peux répondre avec assurance à cette question. C’est bien moi qui ai la meilleure part ici, alors qu’à tes yeux, je reste prisonnier de cette chair, de ce corps si prosaïque. Pour me déplacer dans le temps, n’ai-je pas besoin de toute une machinerie complexe et barbare ?
Toutefois, dans quelques mois, je serai à même de me passer de toute cette technologie inutile, recouvrant peu à peu toutes mes capacités, toute mon effrayante puissance.
Ce qui fait incontestablement ma supériorité sur toi, Michaël, c’est que je possède à la fois les sensations physiques et matérielles et les connaissances de l’entité que je fus jadis. Tu es encore bien loin d’avoir accompli tout ce chemin qui te permettra de faire jeu égal avec moi. La peur te paralyse encore…
Pourtant, Michaël, il te suffit de ta volonté pour passer d’une bulle de temps à une autre. Or, si tu trouvais à ma place, tu ne saurais même pas construire une roue de chariot, ni manier le marteau ou le pic. Vois-tu, tu n’as jamais été programmé pour accomplir ces tâches. Outrepasser ta programmation, en es-tu seulement capable ? Sais-tu écrire ? En fait, S1 t’a appris à utiliser un stylo. Toutefois, lui-même et tous ses semblables ignorent comment ils savent écrire. Ils ont oublié. Cependant, ta véritable apparence, agent temporel terminal, n’a nul besoin d’user d’un outil aussi primitif qu’un crayon pour communiquer car tu peux matérialiser les lettres une à une ou, mieux, transmettre toutes les données portées à ta connaissance par télépathie.
Sais-tu qui tu es vraiment ?
Moi, je puis dire, te concernant, que tu es un ordinateur perfectionné, une IA qui se détraque peu à peu, comme cet automate que le Commandeur Suprême a reconstitué d’après un original du XVIIIe siècle, mais au moyen de la technologie de la 1ère civilisation post-atomique.
Oui, mon ennemi, tu es en train de te détraquer car ta raison s’humanise lentement au fur et à mesure que tu vois les êtres t’entourant subir mon ire. Tu saisis que les personnes que tu dois sauver ou pas ne sont pas que des ombres, qu’elles pensent, vivent, éprouvent de l’amour, de la douleur… ainsi, parfois, il t’arrive de souhaiter avoir moins de raison et davantage de cœur, d’avoir de l’empathie pour ces humains si fragiles, si ridicules mais… j’en conviens malgré moi, si… attachants.
Ton attitude envers Stephen le prouve. Tu acquiers des sentiments. Tu accomplis ta mission avec une abnégation admirable. Par ton sacrifice, tu sauves des millions de gens ordinaires de la terreur d’une mort abominable, de la foudre glacée et aveugle. J’applaudis sincèrement tout en sachant que tu perdras ce combat.
Mais… devant Aliette, tu es comme paralysé, tu restes muet et ne réponds pas à ses attentes. Comme un adolescent maladroit, tu voudrais l’aimer, mais tu ne sais pas comment t’y prendre. Oh, bien sûr, tu pourrais lui faire croire que tu l’aimes, mais cela ne serait qu’un simulacre. Une machine esprit comme toi ne peut rien par elle-même ! A mes yeux, tu es davantage un jouet qu’un être doté de son libre arbitre. Un jouet perfectionné forgé par les Douze Sages.
Ton existence n’est-elle pas un leurre ? Tes souvenirs également ? Tu déclares parfois à Stephen que tu es âgé de mille années au moins. Permets-moi de rire devant cette assertion. Ta mémoire a été trafiquée par S1. Souvenirs construits, modelés, suggérés et implantés…
Comme toi, ta si belle, si magnifique civilisation de l’an 40 120 n’est qu’un mensonge. Rien n’existe véritablement, hormis des flux électriques qui parcourent le vide d’une planète morte, détruite. Des ombres de pensées, des caricatures de vie… cela est si… triste et si réjouissant à la fois…
Au fond, moi qui n’ai pas encore quarante ans, qui n’existe en fait que depuis 1977, j’ai plus vécu que toi en tes mille ans fictifs. Lorsque je combattais Stephen, c’était toi que j’affrontais. Lorsque mon modèle, le premier Johann, était premier en athlétisme, c’était déjà toi qui t’essoufflais à rattraper le double que je suis.
Michaël, que tu le veuilles ou non, tu n’es qu’un clone, tout comme moi, le clone d’un Stephen originel qui réchappera, à mon mécontentement, à la Grande Catastrophe. Grande Catastrophe que les archives de la 4ème civilisation post-atomique datent de 2045, mais que moi je situe en 1998.
Oui, le 27 juillet 1998, à précisément 18 heures 43 minutes, 37 secondes et 12 centièmes, je mourrais, ou du moins ce sera l’ersatz Johann. Alors…
Alors, le monde en son entier basculera dans le néant, dans le Chaos originel, dans les Ténèbres primordiales tandis que je retrouverai la latence primitive. Mais rien ne recommencera, rien ne repartira parce que, tout simplement, je ne le veux pas, je m’y refuse ! Tout sera autre, ou plutôt, RIEN ne sera.
Oui, je serai vaincu par toi, Michaël, mais tu seras aussi le perdant, tout autant que moi. Lorsque je gagnerai le Néant, il n’y aura plus d’étoiles, il n’y aura plus de ciel, il n’y aura plus de Terre, les fleurs, les arbres, les insectes, les larves, les bactéries, les virus ne seront pas même des souvenirs.
Rien… l’infini du RIEN… l’Infini du Vide… la non-existence absolue ! Renversant, inouï, splendide éblouissement auquel j’aspire depuis toujours.
Oui, c’est cela la Mort. Ne plus avoir le souvenir d’avoir été, d’avoir pensé, d’avoir aimé et souffert… l’anéantissement entier, que l’humanité craint et désire plus que tout autre chose. Vertige sublime, délicieux, qui m’enivre bien plus que ce verre que je m’en vais pourtant finir.
Il me reste encore trois ans à vivre, il reste à l’Univers trois ans avant que sonne le glas de sa disparition. Que puis-je désirer de plus ?
Je sais. Voir ton sang couler, Michaël. Mais cela est impossible, n’est-ce pas ? A moins de donner corps à l’illusion que tu es. Tu n’as ni sang, ni cœur, ni chair. Tu n’es qu’une pensée, qu’un raisonnement, revêtue d’une caricature d’homme. Si je pouvais pleurer, je le ferais… ou peut-être pas…
Ah ! Tiens, Stephen… pourquoi as-tu rencontré l’ami Michaël ? Etait-ce si prédictible, si inévitable ? Il était dit, depuis l’aube de ce monde, que nous devions nous combattre tous deux, que nous devions nous annihiler dans une lutte à mort… mais, voilà, je ne le voulais pas… je repoussais cette idée de toutes mes forces. Est-ce qu’un être de ma taille, doté des pouvoirs qui sont les miens, s’amuse à écraser une chenille ?
Comme cette soirée est paisible ! Qui se douterait que le sort de la planète est en train de se jouer ? Nous sommes en plein œil du typhon, le calme au milieu de la tempête, de la destruction. L’URSS et les Etats-Unis ajustent leurs dernières forces, leurs dernières armes, peaufinant leurs ultimes objectifs avant la victoire finale.
Ce soir, la Lune est rouge, annonciatrice du feu qui, demain, surviendra de toutes parts… les étoiles ont oublié de briller dans le velours jais de la nuit. Le vent qui vient de la côte apporte la pluie…
Elle sera chaude, extrêmement chaude, bien plus brûlante que celle qui tomba jadis sur Hiroshima le 6 août 1945, un matin calme d’été comme celui qui, apparemment, se profile demain…
Demain… demain, Seattle sera détruite.
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Demain, le jour ne se lèvera pas pour deux millions d’Américains. Demain, Michaël, tu auras failli à ton devoir, tu te montreras dépassé, en train, stupidement, de te battre avec les grands dinosaures, égaré cent millions d’années avant notre ère.
Mais, il fallait bien que Seattle soit détruite, agent temporel… pourquoi ? Eh bien, parce que les archives du Commandeur Suprême en témoignaient.
Dis, Michaël, en ressentiras-tu du remords ? Verseras-tu des larmes ? Sais-tu ce que signifie ce terme de regret, de remords ? Voudras-tu te punir pour ta faute ?
Tu n’as jamais tué directement. Tu as laissé faire… tu n’as jamais donné la vie non plus. Il n’y a pourtant pas plus grand plaisir que d’étrangler entre ses doigts le pauvre oisillon tombé du nid trop tôt. Le sentir frémir, trembler, l’entendre piailler frénétiquement devant l’angoisse de mourir… quelle jouissance !
Mais il est encore plus délectable d’assister à la mort de son ennemi. Quel nectar divin que de boire à ta disparition ! Que de l’anticiper !
Hélas, je ne la verrai pourtant pas, cette mort tant attendue !
Toutefois, je puis tenter de renverser ce qui doit être. Ne suis-je pas plus puissant que le Commandeur Suprême himself ? Car moi, je ne suis pas un simulacre, un Avatar, car moi, je suis doté d’un véritable corps et non d’un ersatz limité, un corps qui vibre, un corps qui vit toute la palette des émotions humaines, un corps qui brûle…
Un jour, quelque part dans un futur encore à venir, les Douze Sages, dans ce futur antérieur, ont pris la lourde et conséquente décision de créer le Commandeur Suprême… Ils l’ont modelé selon leur propre essence… S’ennuyaient-ils donc à ce point pour commettre pareille bévue ? sans réfléchir davantage, sans appréhender qu’ils mettaient ainsi leur existence en danger, ils lui ont donné la charge de garder le Temps, de conserver les mémoires de ce que toute la planète Terre vivrait ou devait vivre. Un garde-fou exemplaire selon leur entendement. Ces boutefeux étaient en train d’oublier que leur création, comme tout créature, pouvait et finirait par se révolter.
Désormais, il est trop tard.
Pourtant, croyant parer au pire, ces Douze Sages ont alors créé l’agent temporel, Michaël Xidrù, un être sans cesse remis en chantier, sans cesse amélioré… doté de la faculté de se mouvoir dans différents segments du Temps, censément pour pallier les erreurs et raccommoder les accrocs éventuels.
Michaël, je prononce ton nom avec de la nostalgie, du regret aussi. Tu étais digne de moi… mais je me dois de te détruire, de t’anéantir parce que tu es fort capable de me vaincre… de m’expédier dans ce fameux RIEN. Quelqu’un qui m’écouterait en cet instant, pourrait penser, à tort, que je suis amoureux de toi. Non, je t’admire, mais pas davantage. Tu es ce que je ne suis pas, ne serai jamais, ce que j’aurais voulu être peut-être si le karma en avait décidé autrement.
Toi et moi, réunis en une seule entité, que de grands desseins auraient alors vu le jour !
J’ai le souvenir que nous avons été unis jadis… mais notre haine faisait que rien ne se créait, rien ne se matérialisait, qu’ici, dans cet Univers, de grands projets sont restés enfouis, perdus dans les limbes. A nous deux, nous aurions pu forger une nouvelle humanité, plus mature, plus responsable, nous aurions ensemencé d’autres mondes, des mondes façonnés à notre image, des milliards de possibilités sans cesse matérialisées, selon notre humeur, notre envie, notre caprice.
Ah ! Michaël… oui, cette nuit n’est semblable à aucune autre. Tout se décide dans cette partie d’échecs cosmiques où je suis le Roi Noir. En as-tu conscience toi qui viens tout juste de t’assoupir et qui reposes, endormi, dans la chambre d’amis de Stephen ? Toi qui ne vois pas Aliette pousser très doucement la porte… la voici la damoiselle s’agenouillant à ton chevet comme si tu étais un saint, te contemplant et te voyant sous ton aspect véritable. Elle n’a pas peur, la petite fille, elle ne tremble pas, elle ne crie pas, ne dit rien. Elle est si coutumière du merveilleux, si habituée à croire aux génies et aux fées, aux enchanteurs et aux miracles. D’ailleurs, vivre en cette année 1995, pour elle, relève de la magie. Pour elle, cette jeune oiselle, tu es Merlin, le Merlin de Brocéliande

qui a rajeuni pour ses beaux yeux. Elle ferait n’importe quoi pour toi, elle obéirait aveuglément à n’importe lequel de tes ordres. Or, tu ne sais pas répondre à son amour, tu es impuissant à concrétiser ce qu’elle souhaite…
Quant à moi… y-a-t-il jamais eu une femme qui m’ait aimé comme elle t’aime ? Non… des accouplements, la satisfaction d’un désir charnel et c’est tout…
Je suis la solitude et, parce que je suis la solitude, le solitaire par excellence, je suis la haine… ».
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