Un goût d'éternité 6e partie : Otto : 1962-1963 (3).
31 octobre 1962. La cité du Vatican.
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Un gros homme difforme et laid, vêtu sans élégance d’un costume de tweed froissé, le ventre orgueilleusement proéminent,
les joues flasques, les yeux mi-clos, la main grasse, molle et moite, la démarche lourde et chaloupée, fumant éternellement un cigare d’une taille conséquente, respirant avec difficulté le plus souvent, était reçu par le camerlingue de Sa Sainteté Jean XXIII dans un des bureaux admirablement meublés et ornés des bâtiments séculaires.
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Tendant ses lettres de créance, l’inconnu était désormais accrédité par le « ministre des affaires étrangères » du Vatican.
Or, l’individu n’était pas n’importe qui, loin de là. Ce diplomate à la quarantaine bien sonnée, n’était autre que le sous-secrétaire de l’ambassadeur des Etats-Unis en poste dans l’Etat pontifical.
Lors d’un déjeuner dans l’une des meilleures et des plus chères tables de Rome, Humphrey Grover, c’était là son identité officielle, fit la connaissance non fortuite d’un intellectuel noir d’origine américaine, un dénommé Peter Chelton, partisan sincère de la non-violence et ami du pasteur Luther King. L’Américain de couleur occupait un poste secondaire au sein de la FAO alors que son jeune frère venait tout juste d’être ordonné prêtre à New York.
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13 janvier 1963. New York, au sein de la banque mère Athanocrassos.
Le sieur maléfique van der Zelden poursuivait son plan. Il influençait davantage encore le richissime Georgios et parvenait à le persuader d’abandonner Richard van der Zelden, son propre supposé géniteur.
- Oui, vous avez tout à fait raison, approuvait Athanocrassos en hochant la tête, une tête couronnée de cheveux blancs désormais, des cheveux qui se faisaient rares. Van der Zelden me déçoit grandement. Dire que je lui ai donné toute ma confiance, ma signature ! En tant que négociateur, il a tout le loisir d’accorder des prêts à des Etats nouvellement indépendants. Mais faut-il encore qu’ils soient solvables ! La plupart du temps, ce n’est, hélas, pas le cas.
- En effet. Votre succursale de Bonn ne fait plus de bénéfices, n’est-ce pas ?
- C’est tout à fait exact. Je m’en trouve fort marri.
- Monsieur Athanocrassos, ne tardez pas trop à prendre une décision.
- Oui… j’en ai tout à fait conscience. Mais comment et où trouver une personne réellement digne de confiance pour remplacer ce naïf de Richard ? Quelle tâche difficile !
Johann, ayant lu dans les pensées du banquier, se retira après avoir présenté ses respects au vieil homme. Il gagna d’un pas serein son propre bureau et là, s’asseyant dans un fauteuil en cuir des plus confortables, murmura avec une non feinte satisfaction :
- Ah ! Je suis un manipulateur né ! Je fais ce que je veux de ces pitoyables humains. Merci, Commandeur de m’avoir doté de ce talent… quant à mon « père », je ne puis décemment m’en débarrasser, du moins pour le moment. Le véritable Johann, qui n’est encore qu’un enfant, a besoin de ce falot pour grandir. Lui seul peut lui payer des études… patientons donc. De toute manière, il n’est pas prévu dans les plans de mon Supérieur l’élimination actuelle de Richard van der Zelden. Pour l’heure, je préfère rester son serviteur obéissant. Ensuite ? Eh bien… nous allons rire.
Il fallut un an pour que Georgios Athanocrassos démît Richard de ses fonctions. Ce fut le 16 janvier 1964 que van der Zelden père reçut sa lettre de licenciement, une lettre signée par le haut patron en personne. Grand seigneur, Athanocrassos lui versait un mois de salaire en dédommagement et c’était tout ! Richard se demanda comment il allait retrouver non pas un poste de cette importance, mais, tout simplement, du travail.
Avec toute sa petite famille, épouse et enfants compris, van der Zelden prit l’avion pour New York. Dans les jours qui suivirent, il rédigea de nombreux courriers, et se rendit à l’agence pour l’emploi d’un pas hésitant, n’ayant pas trop d’espoir. Georgios lui avait cassé les reins.
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New York, février 1963. Domicile privé du banquier Athanocrassos.
Sur le coup de 19 heures, Georgios recevait le dénommé Humphrey Grover, le sous-secrétaire fraîchement investi de l’ambassade des Etats-Unis au Vatican.
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Les deux hommes entamèrent une discussion portant sur les investissements, le financement de certains Etats et régions du Monde.
Ainsi, Athanocrassos envisageait d’investir en Amérique latine, notamment en Colombie, au Venezuela, ou de marquer son empreinte en Afrique du Sud, dans le futur Kenya, au Nigeria, sans oublier en Afrique francophone. Tant pis pour les concurrents.
- Monsieur Athanocrassos, poursuivait Humphrey Grover avec un sourire matois, le Vatican vous soutiendrait pour vous aider à vous implanter dans les pays catholiques comme l’Argentine, la Colombie ou le Venezuela. L’Argentine a notamment besoin d’armes sophistiquées… le Chili également. Quant à la république d’Haïti, elle n’a jamais assez de fusils. Il nous faut lutter de manière plus affirmée contre la propagande communiste.
- Je comprends tout à fait, monsieur Grover d’autant plus que je partage avec vous la haine de ces Rouges ! Vous pourrez donc annoncer à Sa Sainteté que je suis résolu à traiter avec le Vatican, avec sa banque et à lui accorder un prêt à taux préférentiel.
- Hum… Soit. Mais quel taux ?
- Un taux extrêmement faible, 0,25%.
- Excellent ! Approuva Humphrey Grover.
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L’Empire van der Zelden était donc en marche. Peu à peu, le trust Athanocrassos étendait ses tentacules sur presque toute l’Amérique latine et la totalité du continent africain.
Humphrey Grover, responsable de cet état de choses, en réalité un clone du Commandeur Suprême, était parvenu à s’infiltrer dans la Banque du Vatican. Mais son travail n’était pas achevé. Il fallait la lier avec la mafia, la loge P2, la loge P4 et, ensuite avec les initiés de Worms.
Tout cela avec le consentement, voire la complicité des papes en fonction. Malheur à celui ou celle qui s’élèverait contre !
Le 22 janvier 1963, le général de Gaulle et Konrad Adenauer, le chancelier de la RFA, avaient signé le traité de coopération franco-allemand. Le Président français souhaitait une Europe forte, capable de tenir tête aux Etats-Unis.
Parallèlement, la guerre du Vietnam était enclenchée. Pour Athanocrassos, elle allait représenter une source non négligeable de profit. Avec la vente d’armes comme des fusils mitrailleurs, des hélicoptères, du napalm, des agents défoliants, les bénéfices du consortium Athanocrassos furent multipliés par dix. L’Egypte, quant à elle, continuait à recevoir une aide militaire privée et secrète.
Or, le bon pape Jean XXIII était à des lieux de se douter des horribles et terribles machinations commerciales entre ce que l’on nommait la Banque du Vatican et la mafia. En tant que guide spirituel d’un milliard de catholiques, il publia l’encyclique Pacem in Terris le 11 avril 1963.

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1998… peut-être…
Place Saint-Pierre, cité du Vatican.
Une foule immense scrutait depuis plusieurs heures avec anxiété l’une des cheminées des bâtiments dans lesquels étaient reclus les cardinaux en conclave.
A 17heures 53 minutes précisément, une fumée blanche s’éleva enfin et s’étala cotonneuse dans un ciel bleu immaculé. Un nouveau pape venait d’être fraîchement élu. Mais son élection s’était déroulée dans des conditions tumultueuses.
En effet, le précédent représentant de l’Eglise catholique, le pape Sébastien 1er n’était pas mort. Il avait été déposé par une majorité de cardinaux cinquante-cinq jours auparavant. Ces hauts dignitaires de la Curie et du monde reprochaient à l’ex-pontife des positions théophilosophiques hétérodoxes, sentant quelque peu le soufre. C’était pour cela que Sébastien 1er avait été démis et condamné à n’être plus qu’un simple moine enfermé dans un monastère au fin fond de l’Irlande. Désormais, l’Eglise aurait un souverain pontife plus conforme aux dogmes professés par Rome depuis des centaines d’années.
Or, cette année 1998 était une année de fin de siècle et de millénaire avec tout son cortège de flammes, de souffrances, de sang et de désespoir. Une guerre venait tout juste de s’achever. Une guerre comme personne n’en avait vu auparavant, un conflit qui avait duré cinq ans et qui avait mis la Terre sens dessus dessous. Le monde était exsangue, il n’y avait plus d’économie mondiale, les leaders voyaient leur pouvoir remis en cause et, partout, ce n’était plus que violences, superstitions les plus folles, meurtres, attentats, symphonies de bombes, folies sanglantes, massacres et loi du plus fort.
Toutefois, cette guerre atomique n’avait pas eu les répercussions écologiques attendues par les experts scientifiques. Bien que le chaos régnât partout ou presque, l’air n’était pas totalement empoisonné, irradié, le froid polaire qui aurait dû transformer la Terre en une énorme boule de neige n’était pas survenu et il y avait encore des arbres, des fleurs, des animaux à la surface de cette planète si fragile et si malmenée.
Cependant, le nombre de victimes humaines ou autres se chiffrait par centaines de millions. Qui avait limité la casse ? Qui était parvenu à préserver non pas l’écosystème en son entier mais le réservoir suffisant à l’ADN humain pour repartir ou du moins gagner un délai dans cette survie des plus aléatoires ?
L’agent temporel Michaël Xidrù était l’auteur de ce petit miracle, un miracle tout relatif. Il avait donné de sa personne et ses choix pouvaient s’apparenter aux caprices d’un dieu boudeur. Les quelques initiés pouvaient croire cela. Or, il n’en était rien. Michaël n’avait fait que se conformer aux instructions des Douze Sages.
Grâce à l’action de l’Homo Spiritus, Homo Sapiens perdurerait jusqu’en 2045, cahin-caha, puis muterait lentement mais sûrement…
Après tant d’efforts, Michaël ne savait plus trop où il en était. Ses crises de spleen se faisaient de plus en plus fréquentes. Mais sa tâche n’était pas terminée. Il lui fallait encore abattre Johann van der Zelden, plus puissant que jamais, un Ennemi qui se moquait bien désormais du Commandeur Suprême.
A Rome, les cardinaux avaient voté. Le cri habemus papam retentit sur la place. Puis, le nouveau pontife se présenta sur le balcon, sa longue soutane blanche le vêtant, reconnaissable entre toutes. Il prononça sa première bénédiction Urbi et Orbi d’une voix sonore, sans le moindre sentiment d’émotion mais avec un soupçon d’accent anglo-saxon.
Les Romains furent quelque peu déçus. Encore un étranger. Ils avaient tant espéré un pape d’origine italienne ou, à tout le moins, européen. En effet, le nouvel élu, celui qui avait la tâche immense de guider plus d’un milliard d’humains sur la voie du Salut, était, il y avait encore une heure à peine, le cardinal archevêque de Chicago, Monseigneur Peter Henry Morrison Collins. Désormais, il serait connu sous le nom de Pie XIII.
Or, ce nom annonçait la tendance qui serait la marque du pontificat : une ligne conservatrice, « orthodoxe », dans le droit chemin de Pie XII, lors des années de tourmente de la Seconde Guerre mondiale. Un pape qui avait été béatifié et canonisé.
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A l’orée de l’an 2000 et du Troisième Millénaire, l’Eglise catholique se repliait sur elle-même, ayant échoué à sauver les chrétiens, les hommes de leur folie destructrice et suicidaire.
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Egypte Thinite, vers l’an 3000 -2900 avant Jésus-Christ.

Le Commandeur Suprême articulait d’un ton impérieux ses ordres à l’homme robot Taamir.
- Le cube, celui qui se trouve devant vous, vous devez le protéger. Peu importe les moyens ! Bientôt, d’ici quelques siècles à l’aune de vos unités de temps, la pyramide érigée par le pharaon Khéops
s’élèvera sur son emplacement, occupant ainsi le même espace mais pas tout à fait le même volume. Mais cela échappera à des non avertis, ces humains au cerveau si défaillant. Il s’agit, écoutez-moi bien, du cube identificateur de toutes les civilisations. Je ne compte pas là-dedans, les cultures précédentes. Il ne doit disparaître, exploser qu’en tout dernier lieu. Si jamais l’ordre temporel de son exécution en était inversé, je n’existerais pas et vous non plus, Taamir. Je n’aurais jamais existé. Est-ce bien compris ?
- Oui, Commandeur, répondit d’une voix atone ledit homme synthétique.
- Je le répète, c’est le Cube primitif, le Cube Premier, l’Atome central du Temps. Il commande tous les autres. Ceux qui le suivent sont alignés sur lui. Lui, détruit, les Anti créations fleuriront, se multiplieront à l’infini. Les aberrations, les non créations des mondes, des univers que je n’aurai pas engendrés, des Temps que je ne dominerai pas. Des cycles étrangers à ma Volonté… cela ne doit pas survenir, en aucun cas. Me fais-je bien entendre ?
- Oui, Commandeur Suprême… Maître du Temps par excellence, ce cube n’aurait-il pas été conçu par des êtres originaires de Mû, la légendaire, ou encore par des Atlantes, non moins mythiques, des civilisations dont je n’ai toujours pas retrouvé la première trace ?
- Ne soyez pas stupide, Taamir.
- Pardon, Commandeur. Cependant, s’il faut en croire les récits des peuples polynésiens, mélanésiens et autres, Mû aurait été l’initiateur originel des civilisations humaines qui ont vu le jour après la dernière glaciation… Mû, la mère de Tout… je crois toujours que certaines de ses ruines ont été vues par les Sapiens primitifs…
- Taamir… le cube qui se dresse là devant, n’a pas d’âge. Il est indatable… premier jalon de mes mémoires, premier repère d’une intelligence enfin devenue matérielle… ces ridicules humains faits de chair et de sang recherchent une espèce d’ancêtre de civilisation pré-amérindienne, Mexica, Maya et ainsi de suite… Or, incontestablement, Mû est autre chose, tout à fait autre chose… oui, car ce cube, ma première brique, contient potentiellement toute la connaissance de l’Univers, il modifie sans cesse et son apparence et son contenu. Il augmente de volume au fur et à mesure que les connaissances humaines grandissent, que les découvertes s’accumulent. Alors, par ricochet, je n’en deviens que plus puissant, je frise l’omnipotence.
- Oui, Maître Suprême…
- Taamir, vous protègerez le cube contre toute intrusion de l’agent temporel M 22 435 X 71 642.
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