Un goût d'éternité 6e partie : Otto : 1962-1963 (2).

 

Dans un des patios de la cité souterraine de l’Agartha, Lobsang Jacinto méditait, tentant de réfléchir et d’oublier son ressentiment contre Dan El. Le veille au soir, en effet, Tenzin Muzuweni lui avait rendu visite juste après la diffusion du feuilleton quotidien et d’un ton contrarié, lui avait narré les derniers épisodes. En apprenant ce que l’un des principaux personnages avait dit dans un dialogue explicatif, l’Amérindien bouddhiste avait eu un sursaut et avait poussé un cri. 

 

 Description de cette image, également commentée ci-après

 - Il va trop loin, fit-il au bout de quelques secondes. C’est également ton avis, Tenzin ?

- Oui, je partage ton inquiétude. Il faudrait peut-être le lui dire.

- Hum… comme d’habitude, il rejettera nos conseils.

- Mais… que cherche-t-il ? Que veut-il ? Le sais-tu ?

- La reconnaissance… il… crève de solitude.

- Oh ! Tu uses là d’un terme bien trivial.

- Le seul terme qui convienne.

- En cet instant, nous écoute-t-il ?

- Je n’en suis pas certain. Mais… je crains le pire.

- C’est-à-dire ?

- Que les autres résidents de la cité finissent par saisir la véritable nature du Superviseur et… mettent un terme à leur existence.

- Là, j’en frissonne.

- Il y a une autre solution.

-Laquelle ?

- Que le Génie reroute les dernières heures en les effaçant. 

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- Ainsi, nous perdrions alors le souvenir de ce qui vient de se produire… Nos mémoires seront à nouveau manipulées.

- Oui, bien entendu, mais il faut ce qu’il faut pour que la cité conserve sa tranquillité.

- Sauras-tu le persuader ?

- J’essaierai, Tenzin… comme trop bien souvent à mon goût.

- Tu mets le bonheur de la cité bien au-dessus de la Vérité, Lobsang.

- Non, tu te trompes. C’est l’Existence de nous-mêmes qui a la préséance mais pas seulement. De toutes les vies futures.

L’esprit troublé de Jacinto revint au présent. Il attendait la venue du commandant Wu. Il savait quoi lui dire précisément, comment le convaincre que le bien-être de tous exigeait le sacrifice des dernières vingt-quatre heures ou quel que soit le temps véritablement écoulé.

Alors que Lobsang relevait la tête, Daniel Lin s’assit doucement à ses côtés et lui dit :

- Oui, j’ai encore appelé au secours, mon ami. Je ne puis m’en empêcher. Je souffre trop.

- Comment vous démontrer qu’en agissant ainsi, vous nous mettez tous en danger ?

- Mon équilibre me fait cruellement défaut.

- Votre côté sombre ne doit pas prendre le dessus, en aucun cas.

- Tancez-moi pour ma légèreté, Lobsang, vous avez mille fois raison.

- Loin de moi l’idée de vous faire la leçon, Superviseur. Mais mes amis s’inquiètent… Spénéloss.

- Qui a pourtant laissé passer ce dialogue entre Michaël et Giacomo.

- Lui aviez-vous donné le choix ?

- Oh ! Son libre arbitre ?

- En quelque sorte.

- Je ne joue pas aux dés, ou au bilboquet, Lobsang. J’ai mûri…

- Hem…

- Bon… d’accord. Je ne suis pas encore adulte…

- Merci pour cet aveu, Daniel Lin. Mais ne tardez pas trop à… grandir.

- Vous êtes important à mes yeux, mon ami… très important. Tenzin également… Trabinor, Albriss… tous… y compris ce terrible Kiku U Tu… 

Fichier:Troodon - JuraPark Baltow (1).JPG — Wikipédia 

- Ah… celui-ci est donc en train de comprendre ce qui se passe.

- Tout de même, pas tout à fait. Mais il est sur le chemin. Il accomplit les premiers pas sur la route de la Révélation.

- Vous dites que vous ne jouez pas aux dés, mais… vous nous manipulez… nous sommes en quelque sorte votre… récréation…

- Lobsang, pardon… j’ai besoin de me comprendre, de comprendre ce qu’est la Conscience… de ce que sont les responsabilités lorsque, comme moi, on peut tout.

- Un grand pouvoir exige de grandes responsabilités.

- Ne me citez pas Spiderman, Lobsang. 

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- Il n’empêche que cet axiome est vrai, empli de sagesse.

- Le Pouvoir m’est tombé dessus.

- Non ! Ne mentez pas. Vous avez tout fait pour qu’il soit vôtre. Vous vous refusiez à ce qu’il n’y ait rien. Vous aviez le vague souvenir d’avoir vécu, d’avoir été, à la suite de la naissance accidentelle d’un proto Univers.

- Vous vous souvenez de mes aveux…

- En totalité, Dan El.

- Et vous ne me remerciez pas pour cette marque de confiance ?

- J’ai dépassé ce stade, Superviseur. Je ne suis plus une béate petite vie.

- Vous avez le courage de vous rebeller.

- Non, de vous mettre en garde… vous prenez trop de risques. Inévitablement, cela va se retourner contre vous…

- La peur de n’être pas vous guide.

- Pas seulement. La peur du vide, de l’effacement de tous mes amis, de mes compatriotes, de toute forme de vie…

- Vous faites preuve de la plus grande honnêteté, Lobsang.

- Faites de même et modifiez nos mémoires.

- Y compris la vôtre ?

- Oui ! Moi aussi, j’ai besoin de ce confort mental. Trop de soucis m’accablent en cet instant.

- Mon ami, je me refuse à vous donner satisfaction. Je ne veux pas tricher. Vous m’êtes trop cher, trop précieux. Pardon.

- Dan El, il vous manque et vous a manqué un… père…

- Je croyais l’avoir trouvé en vous, émit Daniel Lin avec un sourire désabusé.

- Oh ! A quoi bon une figure paternelle, un conseiller, si vous ne tenez pas compte de mes mises en garde ?

- Parce que je suis encore à l’âge ingrat de la remise en question de tous les conseils des adultes.

- Je dirais plutôt parce que ces adultes qui vous entourent ne sont qu’une émanation amoindrie de votre personne. Nous ne sommes que de pâles reflets, des petites vies… des amibes, des cancrelats au mieux…

- Décidément, vous voulez me fâcher.

- Non. Pas du tout. Mais nierez-vous qu’en ce moment, nous ne sommes que des images au sein d’une nouvelle simulation ? 

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- Une image capable de proclamer cela ?

- Oui, je ne suis qu’un rôle. Où se trouve la Réalité ? Quelle liberté est la mienne ? Suis-je bien maître de mes dialogues ? De mes réactions ?

- Lobsang… ah… Lobsang. Vous êtes ici, présentement, le seul à pouvoir disposer de cette sincérité.

- Je ne demande aucun favoritisme. Je ne veux aucun privilège, aucune exception.

- Pourtant, si je vous rendais semblable aux autres résidents de la cité, vous ne seriez plus Lobsang Jacinto… vous ne seriez plus vous-même.

- Mais… c’est ce que je désire, ce que je revendique. Encore une fois, vous allez me refuser. Pour votre confort personnel, mais pas pour votre bien futur.

- Voilà des paroles fort cruelles, Lobsang.

- La vérité fait toujours du mal, Superviseur.

- Avez-vous conscience que vous discutez d’égal à égal avec moi ?

- Ce n’est pas cela que je vous demande.

- Vous me demandez de vous amputer, de vous lobotomiser.

- Vous avez cru trouver en moi un mentor, un presque père, un succédané d’un possible frère. Eh bien ! Je ne suis pas cela. Loin de là.

- Lobsang… vous me blessez.

- Vous êtes toujours à la recherche de votre Egal.

- Je tends mes filins à travers tous les Multivers, tous les possibles, les improbables, toutes les futures créations… mais jamais je ne trouve ce qui me manque tant.

-Celui ou Celle qui pourrait vous donner satisfaction, qui vous complèterait…  

- Je me suis trompé sur votre compte, Lobsang.

- Je vous ai déçu.

- Non… mais je me suis montré optimiste. Alors…

- Vous allez tout rerouter ?

- Tout de même pas. Ce qui a été sera… mais sans conséquence aucune. Voilà. Les garde-fous sont en place. Que votre journée soit bonne, Lobsang.

- Merci, Daniel Lin.

- Vous restez et resterez toujours mon ami.

- Je vous en suis reconnaissant, Superviseur.

Cependant, l’Amérindien bouddhiste avait perdu la teneur des propos échangés avec le Ying Lung. Sa mémoire avait été modifiée. Il en allait de même pour tous ceux qui avaient vu l’épisode du feuilleton de la veille. Les comédiens et le réalisateur ne se souviendraient pas non plus du dialogue, ô combien dangereux, qui avait été débité.

« Mon deuil est fait, pensait Dan El. Quelle épreuve m’attend donc pour que je trouve mon bonheur ? Jusque à quel point vais-je supporter la douleur de mon incomplétude ? ».

Pour l’heure, le Superviseur devait se rendre dans les jardins hydroponiques afin de réparer l’une des adductions d’eau qui faisait des siennes selon les dires de Toison d’argent, un Otnikaï préposé à la fonction de botaniste. 

 Moutons de race suffolk

 

*****

 

Cette même année 1962, dans la piste temporelle 1720, le banquier er homme d’affaires Georgios Athanocrassos nommait Dietrich Möll fondé de pouvoir. Cela signifiait que le père de Stephen disposait désormais de la signature et avait barre sur de nombreux membres du personnel du consortium. 

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Otto accueillit fort mal la promotion de son fils aîné alors qu’il aurait dû s’en réjouir. Mais le sexagénaire gardait toujours une dent contre Athanocrassos. Ainsi, le PDG de la Flying Power’s préféra prendre quelques jours de congé chez son fils cadet Archibald plutôt que chez Dietrich. L’explorateur et aventurier paraissait vouloir se ranger. L’âge était-il en train de l’assagit ? en fait, ayant publié avec succès deux livres contant ses aventures en Amérique du Sud et en Afrique noire, le quadragénaire aspirait à vivre désormais dans le confort. Depuis peu, le baroudeur s’était acheté une charmante propriété, un cottage dans la Nouvelle Angleterre. Il pouvait donc recevoir des amis ou les membres de sa famille dignement. Mais Archibald avait toutefois décidé de rester célibataire, se contentant d’amourettes sans lendemain.

Or, quelques semaines plus tard, Dietrich tenta de renouer avec son paternel. Il parvint à le persuader de passer le week-end de la Pentecôte chez lui.

Le jeune Stephen accueillit son grand-père avec force démonstration de joie. Agé de six ans, le garçonnet faisait preuve d’une grande vitalité.

- Je veux devenir plus tard un grand joueur de base-ball, clamait-il dans toute la maison, tournant et retournant autour d’Otto. Tiens. Tu sais ce que c’est grand-père ?

- Euh… non, mentit l’aïeul.

- Un gant de base-ball… mon gant. Offert par maman. 

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- Oh ! Voilà un beau cadeau. Je t’en ai apporté un autre.

- Qu’est-ce que c’est ? S’enquit Stephen.

- Devine…

Avec la plus grande hâte, l’enfant s’empressa d’ouvrir un paquet emballé dans un papier portant le logo d’un magasin fort connu.

- Ouah ! Un train électrique !

- Assez complet, Stephen. Il y a la locomotive, les wagons avec le wagon restaurant, les rails et même des petits personnages.

L’après-midi de ce samedi, Otto et son petit-fils étrennèrent donc le nouveau jouet. Tous deux s’amusèrent comme s’ils étaient un chef de gare. Un peu plus tard, Franck, le jeune frère, s’en vint rejoindre les deux compères et se contenta de faire le voyageur.

L’ex-baron von Möll était assez serein. En effet, il jouissait d’une bonne santé et préférait, à cette heure, oublier quelque peu ses soucis professionnels. Du fait de la défection de Franz von Hauerstadt, il avait préféré mettre en sourdine ses recherches sur les déplacements temporels.

 

*****

 

Le 18 mars 1962, triste date pour les Pieds Noirs, les accords d’Evian étaient signés, mettant ainsi fin à la Guerre d’Algérie, mais pas à son calvaire. 

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Le 14 avril, Michel Debré démissionna de son poste de Premier ministre. Il avait bien servi le général de Gaulle et continuerait à le servir encore. Lui succéda Georges Pompidou alors qu’il n’avait aucun mandat électif. 

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Alors que le référendum sur le statut de l’Algérie avait lieu le premier juillet, sans surprise les Algériens votèrent massivement pour l’indépendance de leur pays, de Gaulle était persuadé en avoir fini avec les partisans de l’Algérie française.

Le Président se trompait lourdement. Le 22 août 1962, sur la route du Petit-Clamart, une estafette… la suite est de l’histoire… réchappant de peu à cet attentat fomenté par Bastien-Thiry et un groupe de militaires exaltés, le général éprouva alors un doute, le sentiment qu’il lui fallait consolider davantage sa légitimité. 

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« De trop nombreux Français ne me jugent pas vraiment comme leur président légitime. Tout cela parce qu’ils ne m’ont pas choisi directement. Ah ! Il me faut donc réformer la Constitution. En passer par le suffrage universel direct. Oui, là se trouve la solution. Mais certains légalistes du droit constitutionnel, sans oublier l’opposition, vont me taxer de verser dans le bonapartisme. Tant pis. Je m’en moque. La France compte plus que tous ces esprits chagrins. Elle a besoin de bases incontestables, sûres, qui défieront le temps. Je ne suis pas éternel. Il me faut penser au-delà de ma personne. La France doit redevenir une grande Nation… ».

A l’automne, plus précisément le 11 octobre 1962, la première session du Concile Vatican II s’ouvrit. 

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Or, à la fin de ce même mois d’octobre, entre le 22 et le 28, le monde frôla la catastrophe. En effet, le Président des Etats-Unis, John Fitzgerald Kennedy

 Illustration.

 détenait la preuve que des fusées intercontinentales d’origine soviétique étaient en train d’être installées à Cuba, c’est-à-dire à quelques 250 km des côtes de la Floride. Désormais, la capitale Washington était à la portée des missiles de l’Ennemi. Faisant preuve de la plus grande détermination, Kennedy envoya alors un ultimatum à Nikita Khrouchtchev, le Premier secrétaire du Parti communiste de l’URSS. Ce dernier se montra inflexible durant deux ou trois jours puis finit par céder, ne voulant peut-être pas porter sur ses larges épaules la lourde responsabilité de déclencher un conflit nucléaire où il n’y aurait sans doute ni vainqueur ni vaincu.

Certes, le monde respira mais Sergueï Antonovitch Paldomirov, dans sa datcha personnelle, sise à quelques encablures de la Moskova, rumina longuement cet affront. Sa colère était telle qu’il en brisa son cigare. Comme nous le voyons, les fidèles du Parti, autrement dit les membres les plus en vue de la Nomenklatura ne se refusaient rien.

- Le camarade Khrouchtchev est un mou ! Il nous faudrait quelqu’un d’autre à la tête de l’URSS. Ah ! Si le Commandeur me laissait agir en toute liberté… 

 Photographie d'un homme souriant saluant depuis la fenètre d'un wagon

 

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