Un goût d'éternité 6e partie : Otto : 1960 (1).

 1960


Le premier janvier 1960 donc, Otto rencontra Georges Athanocrassos

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 dans l’un des plus grands casinos, le Sphinx, de Las Vegas. 

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Le lieu était immédiatement identifiable par son architecture tapageuse pseudo-égyptienne, sa profusion de stucs plaqués or, ses ridicules statues de pharaons imitant Ramsès II et son débordement de néons kitch et agressifs. Les employés portaient des tenues fantaisistes, pour les femmes des robes dignes de Néfertiti,

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 la transparence en moins, de lourdes perruques brunes tombant sur leurs épaules, du khôl sur les paupières et des sandales aux pieds, pour les hommes des pagnes et des pectoraux du plus parfait ridicule. Pour couronner le tout, ces messieurs arboraient également une barbe postiche et un pschent pharaonique. 

L’entrevue se déroula dans le principal salon de jeux, mais loin des machines à sous. L’atmosphère entre les deux hommes était des plus électriques. 

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C’était un drôle de marché que le richissime homme d’affaires voulait proposer à Otto. La présence de deux gardes du corps encadrant leur patron avait de quoi intimider le PDG de la Flying Power’s. Le premier des gorilles avait tout d’un rastaquouère latino à la sexualité ambivalente. Ses moustaches cirées et ses cheveux plaqués par la gomina, son arme bien visible dans son holster, dont la crosse dépassait de la poche intérieure de son smoking bordeaux criard, dénonçaient en lui le tueur à gages à cent lieues. Le second valait à peine mieux. Sa taille, sa musculature saillante, son menton en galoche et sa barbe bleue résistant à tout rasoir, laissaient deviner en lui le spécialiste professionnel du passage à tabac. Le balèze était engoncé dans un tuxedo dont il ne parvenait pas à boutonner le veston. Pour terminer cette description, sa tenue s’achevait par une ceinture d’apache tachetée en peau de jaguar. Le bonhomme avait des ancêtres napolitains. 

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Athanocrassos s’était épaissi avec les années. Il en imposait et son regard se cachait derrière les attendues lunettes à monture d’écaille. Il était vêtu avec élégance d’un costume Prince de Galles coupé à la perfection. De temps à autre, il portait à ses lèvres un cigare d’une longueur respectable de sa « cuvée personnelle ». 

Le banquier était persuadé avoir barre sur Otto, agissant quelque peu comme le donneur d’ordres d’un gang mafieux. Georgios pouvait croire à sa facile victoire car Dietrich, le fils aîné de l’ancien baron, lui donnait toute satisfaction. 

- Monsieur von Möll, déclara péremptoirement l’Américano-Grec, accentuant exprès le « von », la particule dont Otto ne voulait plus depuis de nombreux lustres, je n’irai pas par quatre chemins. Vos dernières recherches portent atteinte à mes intérêts placés dans l’actuelle industrie aéronautique et spatiale. Votre livre paru l’an passé, et qui a dépassé le succès d’estime, a, j’en conviens, appâté le grand public. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. C’est pourquoi, avant que vos recherches se concrétisent véritablement, examinez avec sérieux la proposition que je vous fais. 

- Je vous écoute. 

- Je sais pertinemment à quel stade de vos cogitations et extrapolations vous en êtes. Vous rendez-vous compte que l’application des champs électromagnétiques remiserait au hangar non seulement les plus perfectionnés des derniers longs courriers de l’aviation civile, mais aussi les jets militaires et les fusées aussi bien soviétiques qu’américaines ! Ce serait alors la ruine non seulement pour moi mais aussi pour tout le complexe militaro-industriel et le pays tout entier. Vous n’êtes pas sans savoir que nous nous relevons à peine d’une grave crise de l’acier commencée il y a environ trois ans. Un engin utilisant l’énergie électromagnétique nécessiterait des matériaux bien plus légers et bien plus économiques que ceux entrant dans la fabrication d’un avion à réaction brûlant des tonnes de kérosène. 

- Oui, mes appareils se contenteraient d’aluminium et de polymères. 

- Et pourquoi ne pas appliquer cette nouvelle technique aux voitures des particuliers et aux transports terrestres tels que métros, tramways, et ainsi de suite ? c’en serait fini du monopole des compagnies pétrolières. Or, je vous parle en leur nom. C’est pourquoi je vous offre dix millions de dollars afin que vous abandonniez votre stupide projet de renverser l’économie établie. Vous êtes un révolutionnaire bien que vous le niiez, monsieur von Möll. Un dangereux utopiste. 

Au-delà des champs électromagnétiques, les implications des recherches d’Otto et Franz rejoignaient la théorie quantique des champs sur laquelle Einstein s’était cassé la figure à la fin des années 1920. 

Georges Athanocrassos se croyait bien renseigné, il se trompait lourdement. Otto Möll, du fait de la participation du duc von Hauerstadt dans la recherche du déplacement spatio-temporel, était bien plus avancé que les espions du banquier le supposaient. Ce dernier pensait au mieux que les prospectives aboutiraient autour de 1980-1985, à des transports exclusifs par magnéto porteurs terrestres et à des avions hypersoniques à déplacement quasi instantané. Dans tout cela, il oubliait la dimension temps. Encore trois ans et Otto pourrait lancer la production de masse des avions transcontinentaux. 

Après quelques secondes d’un lourd silence, Otto rétorqua : 

- Monsieur Athanocrassos, vous plaisantez, j’espère ? Je ne suis pas d’un bois qui plie et casse facilement. Vous ne m’intimidez point. Je ne suis pas achetable. Dans mon berceau j’ai trouvé la vertu première de l’honnêteté. 

- Dix millions de dollars, assena une nouvelle fois Athanocrassos. 

- Je reconnais que la somme est fabuleuse, mais cessez d’insister. Vous m’importunez. 

- Par-delà cette offre financière, il y a aussi toute une équipe que je puis mettre à votre disposition, des laboratoires à faire rêver Boeing, Lockheed et la NASA elle-même. Je pose une seconde condition : rompez toutes vos relations avec les membres de votre équipe pacifiste dont vous êtes le fondateur. 

- Pourquoi donc ? persifla Otto qui comprit immédiatement où son interlocuteur voulait en venir. 

Le ton montait. Nul ne faisait cas de l’ambiance sonore pourtant remarquable. La musique de jazz devenait regrettablement un simple bruit de fond alors que se produisaient, en personnes, Dave Brubeck et son groupe. 

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- Mais monsieur von Möll, ce n’est pas simplement vous que je crains, siffla Athanocrassos appuyant à dessein sur le « von » opposant ainsi le mépris de la classe de l’argent à celui de l’ancienne classe du sang. Je pense à votre ami le duc, inutile de le nommer. Officiellement, nul n’est censé savoir que l’an passé, vous avez tous deux effectué les essais d’un engin se déplaçant grâce aux champs électromagnétiques. Ne me demandez pas comment j’ai appris cela. Moi aussi, j’ai mes espions. En apparence, il ne s’agissait que de tentatives limitées. Mais j’en doute. Si vous poursuivez vos essais, le gouvernement s’intéressera tôt ou tard à vous. 

- Oui, grommela Otto, parce que vous l’aurez mis – excusez-moi cette trivialité – au parfum. Monsieur Athanocrassos, - à son tour, l’avionneur mettait l’accent sur « monsieur » - vous me donnez l’impression de ne pas souhaiter que les Etats-Unis soient la première puissance du monde. Je vous pensais pourtant bon citoyen américain, mais je me trompais. 

- Vous en êtes encore là ? lança l’homme d’affaire avec ironie. 

 Cependant, un nouvel interlocuteur vint s’asseoir à la table des deux adversaires. Aussitôt, Otto, ne demandant même pas qui était l’inconnu, enchaîna :

- Peut-être est-ce ce monsieur, reprit-il, qui vous honore de ses conseils et vous a persuadé que le milieu de la finance n’a pas de patrie ? 

Ainsi interpellé, l’homme salua tout en déposant son chapeau sur la table. L’étrange individu paraissait âgé d’une quarantaine d’années ; de stature élevée et d’une carrure massive, son cou était surmonté d’un visage à l’abord froid et de magnifiques yeux couleur de nuit vous scrutaient sans rien perdre des émotions qui pouvaient marquer son interlocuteur. Ainsi, instantanément, il vit que monsieur Möll était fortement contrarié. Le vague sourire flottant sur ses lèvres sonnait faux. Toutefois, on ne pouvait nier la mise élégante de sa tenue : la perfection de la coupe de son smoking surpassait celle de tous les clients de la salle du casino. 

 Description de cette image, également commentée ci-après

Heureusement, nul n’entendit les murmures que les deux gorilles de Georgios échangèrent en aparté, montrant ainsi leur peu de professionnalisme. Le colosse eut une interjection discrète : 

- Crénom ! Ce qu’il ressemble au Maudit !  

- J’allais te le dire, répliqua le gominé entre ses dents. 

Les deux caméos pour ce rôle mineur étaient Marteau-pilon et Germain la Chimène, de la bande de Frédéric Tellier. Le premier commençait à transpirer dans son costume ajusté et craignait d’ailleurs de le craquer aux coutures. Quant à la Chimène, il éprouvait une furieuse envie de se gratter la tête mais ne pouvait le faire car, alors, la gomina aurait laissé des traces luisantes sur ses mains et sa veste. 

D’un geste impérieux, l’inconnu écrasa son « bâton de chaise » dans un cendrier en cristal. Il s’imposa alors dans cette conversation ardue, prenant d’autorité la relève du banquier. Otto était à des lieues de penser qu’il avait devant lui l’Ennemi en personne, le Johann de 1995. Athanocrassos lui-même savait-il que son conseiller n’était autre que son futur héritier ? De fait, Johann s’était habilement grimé, ce qui, paradoxe, accentuait sa ressemblance avec le défunt comte Galeazzo di Fabbrini. 

- Monsieur Möll, prononça van der Zelden d’une voix forte, vous semblez ne pas comprendre l’enjeu de la partie que mon ami et moi-même jouons. Vous n’êtes pas achetable, soit. Vous n’êtes pas vénal, très bien. Dois-je vous rappeler que, derrière monsieur Athanocrassos, il n’y a pas que les compagnies pétrolières et le consortium des banques d’Amérique du Nord ? Tout le complexe militaro-industriel marche avec nous. Il nous a mandatés. De plus, nous permettons à des millions d’Américains d’avoir un emploi. Vous laisser agir, ce serait les mettre au chômage, à la rue. Vous m’objecterez que, selon le grand économiste Schumpeter, il s’agit là de la destruction créatrice. Afin de sauver des millions d’emplois que vos innovations hasardeuses menacent, nous avons le choix entre vous neutraliser pacifiquement ou nous débarrasser de vous en recourant s’il le faut à l’assassinat. Comme vous le voyez, je joue cartes sur table. 

L’avionneur s’empourpra de colère. Nul, au grand jamais, ne lui avait parlé ainsi. 

- Monsieur je ne sais trop qui, vous me menacez donc de mort. Pourtant, je doute grandement de votre appartenance aux services secrets… à moins que vous serviez le KGB. 

- Ah ! Pardon ! Le glacis soviétique n’a rien à voir dans cette histoire, cracha Johann d’un ton péremptoire. 

Intérieurement, l’Ennemi pensait qu’Otto avait du caractère. Franz ne l’avait-il pas influencé ? Manifestement, au contact du duc, il s’était débarrassé des oripeaux de son idéalisme. 

- Monsieur Möll, je tiens à rester anonyme pour des raisons de haute sécurité. Mais je suis Américain, tout comme vous, un bon Américain, enchaîna-t-il en appuyant sur le bon. 

- N’insistez pas, je ne vous crains pas. Je ne cèderai pas, articula Otto fort décidé. J’ai déjà réchappé à plusieurs attentats. Les épreuves m’ont durci. 

Athanocrassos conclut. 

- Vous le regretterez, c’est bien dommage. Votre mort fera de la peine à Renate. 

- Suis-je libre de partir sans que vos hommes de main me descendent ? salua Otto d’un ton mordant. 

- Je ne suis ni Scarface ni Little Caesar,

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 marmonna Athanocrassos. Je n’agis jamais impulsivement. 

Johann eut le dernier mot. 

- Vous ne nous échapperez pas. 

Alors, l’avionneur se leva et quitta la salle du casino que le banquier avait loué fort cher. Quant aux musiciens de jazz, ils avaient cessé leur concert. Le sbire latino gominé esquissa un geste, faisant mine d’extirper son calibre. 

- Monsieur, dois-je m’en charger tout de suite ? 

- Pas pour le moment, Aldo. 

L’homme de main reprit alors sa place en soupirant, tandis que Johann pensait :

- Pourquoi le Commandeur Suprême m’a-t-il donné l’ordre de tenter de corrompre Otto ? C’est tout à fait incompréhensible. Pour lui, les humains ne sont que des données dépourvues de toute force de caractère. Il les sous-estime. Non seulement, il me fait perdre mon temps, mais il me donne de plus en plus l’impression de me mener en bateau. Il disjoncte ou quoi ? 

L’Ennemi coupa un nouvel havane qu’il alluma. 

- La fumée ne vous dérange pas, monsieur Athanocrassos ? demanda-t-il poliment au richissime milliardaire. 

- Non, répondit de la tête Georgios. Faites. 

Van der Zelden s’irritait. En une attoseconde, il venait de recevoir un nouvel ordre de la Sphère Noire. 

- Le Commandeur déraille de plus en plus. Quel Bug l’a-t-il piqué ? Maintenant, il m’envoie contacter Franz. Ridicule ! 

La présence de Johann van der Zelden en 1960 ne s’expliquait pas seulement par son rôle de conseiller occulte d’Athanocrassos mais bien par des raisons bassement matérielles. En effet, il disposait dans cette même année charnière 1960 d’une imprimerie de faux dollars située aux environs de Chicago. Cette fausse monnaie était indécelable car imprimée sur le papier authentique utilisé par le Trésor américain dans les années 1993-1995. Cependant, cette monnaie contrefaite reproduisait exactement les coupures en circulation dans la décennie du milieu du XXe siècle. L’Ennemi inonda le continent américain et l’Occident avec ses faux billets créant une inflation entre autres d’euro dollars, ce qui alerterait le général de Gaulle quelques années plus tard. Ainsi, non seulement Johann accroissait sa fortune déjà immense en agissant sur son passé, mais donnait aussi un coup de pouce à l’histoire économique de la seconde moitié du XXe siècle. Ces manipulations devenaient une des causes de la crise du dollar de 1971 et de la déstabilisation du système de Bretton Woods.

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 Avec cette monnaie de singe, l’Ennemi pouvait se permettre de payer grassement ses hommes robots qui agissaient dans ce même siècle.  

 S’étant ainsi fait plus riche que ce qu’il aurait dû être, le double du vrai Johann van der Zelden agissait selon les recommandations du Commandeur Suprême. Ces manipulations arrangeaient l’ordinateur car il avait besoin d’acheter à prix d’or des aides vénales à tous les moments clés des civilisations humaines. Le métal précieux, devenu très rare dans les années 3000, était à la base de la technologie de la première civilisation post-atomique. Il servait à fabriquer un armement ultra sophistiqué fourni aux hommes synthétiques afin d’appuyer leur rébellion contre les mutants dans les différentes cités souterraines. Une fois les androïdes vainqueurs, la civilisation dont ils étaient originaires s’éteindrait. Bien sûr, ils l’ignoraient, ayant cru naïvement recouvrer leur liberté. C’était oublier leur part biologique, qui, faute de régénération, allait entraîner leur rapide avarie. 

Johann n’avait osé désobéir au Commandeur Suprême bien que contrarié par le nouvel ordre reçu. Certes, il contacterait Franz mais en se dévoilant. 

Le lendemain 2 janvier 1960, l’Ennemi se rendit donc à Washington dans un des quartiers huppés de la capitale fédérale. Tout en conduisant une Chevrolet crème aux chromes tapageurs, tandis que la radio perturbait ses oreilles avec la rengaine sirupeuse de ce succès cinématographique récent A summer place,

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 Johann pensait agir absurdement. 

« Il est évident que Franz n’acceptera jamais. Otto est son décalque. Puisque je ne pourrai l’acheter, faisons-le chanter. Après tout, il a bien menacé de mort Wladimir Belkovsky, Nikita Sinoïevsky et Pierre Duval. Il me suffira de réunir de fausses preuves l’accusant d’avoir tué ce malheureux musicien. Paraît-il, il ne connaît pas la peur. Je vais m’en assurer ». 

Ainsi, Johann van der Zelden se présenta au duc dans le petit bureau personnel de Franz, meublé dans le plus pur style Premier Empire.

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 Tout y était scrupuleusement authentique, des meubles fauteuils, consoles, secrétaire, aux bras et pieds de sphinges, - ah ! l’égyptomanie -, à la pendule aux cariatides néoclassiques. Comme touche supplémentaire, un original du baron Gros qui représentait Napoléon le Grand décorant un vieux Grognard de la Garde après Austerlitz. Les lithographies de Charlet

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 et Raffet

 1813 (1836), lithographie, musée d'art du comté de Los Angeles.

 auraient suffi mais notre noble personnage ne s’en contentait pas. Maintenant, nous savons pourquoi Franz était attiré par le beau. Il avait de qui tenir. Le secrétaire qui trônait au milieu de la pièce avait joué un rôle plus qu’important dans une des aventures du gentleman cambrioleur. Raoul en avait fait don il y avait peu à son fils biologique. 

Après la diffusion de l’épisode, Michel Simon jugea que Daniel en avait trop fait dans les accessoires et les détails puisqu’il lui avait ordonné de poser personnellement pour le baron Gros, présent à l’Agartha dans le quartier dévolu aux peintres, sous la pelure de D’Elboise de Pontoise Seine-et-Oise. 

Après que Johann eut décliné son identité, von Hauerstadt ne marqua aucun frémissement. 

- Ainsi donc, vous êtes bien l’adversaire de Stephen Möll, se contenta de déclarer d’un ton détaché le duc que rien ne surprenait. 

- Bravo pour votre sang-froid, s’inclina van der Zelden. Mais je n’en attendais pas moins de vous.  

- En fait, je vous ai immédiatement identifié puisque Stephen m’avait montré plusieurs de vos photos. Veuillez donc m’expliquer les raisons de votre visite, devant une tasse de café ? Je fais venir ce mélange d’Italie. 

- Volontiers. 

Après avoir bu quelques gorgées, Johann reprit. 

- Ma démarche auprès de vous est délicate à formuler. Je me moque de vos recherches concernant votre translateur temporel. Je vous le dis de but en blanc. Ce qui m’inquiète à plus long terme, c’est votre alliance avec Michaël et Stephen. L’agent temporel vous-a-t-il révélé que vous étiez au cœur de l’existence ou de la non-existence de sa propre civilisation ? 

- J’acquiesce, monsieur, mais j’ai cru que Michaël s’exprimait par symboles. Mais… soyons plus direct. Monsieur van der Zelden, seriez-vous donc prêt à vouloir renoncer à me tuer sachant les conséquences que votre acte entraînerait sur le continuum spatio-temporel ? 

- Il y a longtemps que j’ai renoncé à en finir avec vous. Premièrement : le Commandeur Suprême me l’a ordonné. Deuxièmement : j’ai fini par comprendre que si vous mouriez, cet Univers s’effacerait totalement. J’en ignore les raisons profondes mais je pressens qu’il faudrait beaucoup trop d’énergie et de temps, si ce mot a encore un sens, pour qu’un autre monde se substitue à celui-ci. Savez-vous quelles ont été les paroles du Commandeur à mon adresse ? : « Dites à von Hauerstadt de cesser son alliance avec Michaël et les Douze Sages ». Mon supérieur et moi-même visons à l’édification d’une civilisation parfaite, pure de toute scorie…

- Ah oui… vous voulez dire pure de toute vie biologique, ironisa Franz. Un Univers réduit à l’information, rien qu’à l’Information… quelle Entité présomptueuse qui ne veut qu’Elle ! Quant à me prendre pour la clé de voûte de l’Univers, c’est trop d’honneur que vous me faites, Johann ! Je ne crois, dans ce cas-là, ni Michaël ni vous. Ce qui ne fait aucun doute, c’est votre complot pour éliminer l’humanité actuelle. Au fond, le programme de votre machine – il s’agit bien d’un programme n’est-ce pas ? – est le même que celui d’Hitler. La création d’une Surhumanité qui serait constituée d’Information pure, de milliards et de milliards et de milliards de données, à l’Infini dans l’Infinité… L’échec du Führer a été sanglant monsieur van der Zelden. Pourquoi vouloir créer la perfection à tout prix ? Tout orgueil a son talon d’Achille. Bien que, depuis Auschwitz et Hiroshima nous puissions douter d’un progrès continu de l’Humanité, je pense que cette perfection viendra un jour d’elle-même, à moins qu’il faille remplacer le terme par le mot perfectibilité. Il faut laisser du temps au temps. Nous, les Hommes, sommes partagés entre le Bien et le Mal. Cela fait partie de notre Nature, quoique je pense, pour ma part que la Nature est neutre. 

A cet adjectif utilisé par Franz, Johann esquissa malgré lui un sourire. 

- Le Commandeur Suprême, quant à lui, n’est pas partagé. Il a choisi la destruction. Concluez avec la même logique que votre machine : jamais je ne me rangerai de votre côté. J’ai opté pour la Vie, lui pour le Néant. Avez-vous conscience de ce que vous représentez précisément, créature de la Nuit ? Vous êtes la Déraison et la Mort. La Dérision aussi, puisque choisir la Mort, c’est perdre. Votre destin est déjà écrit. Je continuerai à seconder Michaël dans toutes ses tentatives pour vous éliminer. 

- Vous voulez m’empêcher de naître, n’est-ce pas ? 

- Je l’ai tenté une première fois… Johanna était trop jeune… j’ai raisonné comme le terroriste d’Albert Camus dans Les Justes qui ne veut pas tuer un enfant. 

- Hum… Cela sous-entend que vous allez recommencer… mais contre ma grand-mère adulte. 

- Croyez tout ce que vous voulez, mais nous nous sommes tout dit, monsieur van der Zelden.

- C’est donc un refus. 

- Catégorique. 

- Supposez un instant, von Hauerstadt, que je fournisse à la police de Bonn toutes les preuves vous dénonçant comme le meurtrier de Wladimir Belkovsky. En effet, il m’est aisé de fabriquer des preuves matérielles vous désignant comme le coupable et d’acheter tous les témoignages nécessaires. Vous aurez alors beau clamer votre innocence, personne ne vous croira et ce, d’autant plus, qu’il y a eu réellement des témoins qui vous ont vu menacer le musicien. 

- Wladimir trahissait Otto, un ami de trente ans. C’est vous qui l’avez tué, via Xaxercos. Votre homme de main, ou plutôt votre androïde de main, envoyé pour cette tâche ingrate, a subi un triste sort. 

Johann haussa les épaules, persiflant avec mépris. 

- De toute manière, Xaxercos arrivait au terme de son existence limitée. Il ne fut pas une grande perte. 

- Je ne sais pas monsieur van der Zelden. Vous agissez comme si la production de vos hommes synthétiques était illimitée. Or, il me semble, si j’extrapole vos paroles, que ce ne sont pas tous les hommes robots qui se trouvent asservis à votre cause odieuse. Je doute que vous contrôliez l’intégralité de l’Univers dont ils sont issus, Univers dont j’ignore tout. Peut-être un jour envisagerais-je un petit trip temporel destiné à explorer leur civilisation. Je saurai alors jusqu’à quel point votre influence néfaste a pu gangrener cette Terre du futur. Peu à peu, vous claquez tous vos aides tant soit peu opérationnels. Bientôt, vous vous retrouverez seul, votre approvisionnement sera coupé. Il faudra vous résoudre à créer vous-même vos acolytes. Apparemment, vous ressemblez à un homme ordinaire, je ne décèle en vous aucune faculté psi. Vous n’êtes ni télépathe ni télékinésiste. Tiens, si je me résolvais à vous tuer, maintenant, à l’instant ? Voyez ce tiroir, j’y sors mon browning. Vous n’êtes pas insensible aux balles. Je suis un très bon tireur et je puis vous abattre du premier coup. 

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Johann ne trembla pas, ne manifesta aucune émotion. 

- Comme cela, monsieur le duc ? De sang-froid ? Alors qu’à l’étage supérieur vos enfants jouent ? Le bel exemple. 

- L’occasion est trop belle. Michaël, quant à lui, se saisirait de cette opportunité. Je vais le faire, je rendrai ainsi un fier service à l’humanité. 

- Vous vous attaquez à un homme désarmé, ce n’est pas chevaleresque ! 

- Vous mentez, Johann. Pas de geste inconsidéré. Levez les bras. Vos mains loin du corps. Je me méfie de vous. 

Franz fouilla rapidement l’Ennemi. 

- Non, effectivement, vous n’êtes pas armé. Aucun pistolet, aucun couteau, rien. Votre costume ne comporte aucun renflement. 

- Je vous l’avais bien dit. En ce cas, tirez. Vous verrez quelle en sera la conséquence pour le monde. Craignez les distorsions spatio-temporelles. Appréhendez le chaos. La vengeance du Commandeur Suprême sera terrible et instantanée. 

- Instantanée ? Je n’y crois pas. 

Franz se mit à raisonner en fonction de l’informatique de 1960. 

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- Le temps de réaction des ordinateurs. Ils sont peu mobiles, assez encombrants. Donner un avatar à son entité, cela demande une dépense d’énergie conséquente. En ce cas, je tente tout de même le coup, représentant de la Mort.

A peine Franz eut-il prononcé ces mots qu’un phénomène inattendu se produisit. Le duc ne parviendrait à l’expliquer que quelques heures plus tard, après avoir dépassé sa sidération. Johann van der Zelden s’effaça du bureau sans que rien ne l’annonçât comme s’il se fût agi d’une simple projection holographique alors que von Hauerstadt l’avait bien palpé quelques secondes auparavant. 

« Un hologramme quadridimensionnel », conclut le duc. 

Il avait saisi que tirer sur l’avatar eût été voué à l’échec. 

La conclusion scientifique de von Hauerstadt était folle si l’on se plaçait au niveau de la technologie de l’aube des années 1960 ; elle relevait de la pure science-fiction. Une image quadridimensionnelle donnant l’illusion du volume et du toucher, même l’informatique de 1995 balbutiait à peine dans cette direction. Franz comprit que Johann était bien plus dangereux que le Commandeur Suprême davantage proche d’un histrion pédant que d’une froide machine conduite par la logique seule. Le duc manqua de peu percer la nature exacte de l’Ennemi. Une barrière mentale l’en empêcha. Il était trop tôt pour que la pelure de Johann tombât. 

Van der Zelden fut instantanément transporté dans un futur proche. Il se retrouva à Paris le 6 janvier. Giacomo Perretti y demeurait provisoirement pour son travail. Le journaliste italien représentait un maillon faible, du moins l’Ennemi le supposait-il ainsi. Ce fut la raison pour laquelle la déception de l’Américano-Hollandais fut d’autant plus grande lorsque le reporter lui répondit en un anglais teinté d’un fort accent italien : 

- Monsieur le maître-chanteur, pourquoi démissionnerais-je de l’association pacifiste de monsieur von Möll ? Je ne veux plus de guerre. Le meilleur moyen d’empêcher tout conflit est de suivre l’agent temporel Michaël qui assure, comme il le peut, la survie de l’humanité. 

Après avoir marqué un léger temps d’arrêt, l’Ultramontain reprit :

- Michaël a pensé à juste titre qu’il ne pouvait suffire seul à la tâche écrasante. Il a recruté des alliés dans le passé afin de modifier le continuum. Pour cela, il s’est adjoint Otto, Franz, Wladimir, Nikita et ma modeste personne. Wladimir est mort dans cette nouvelle guerre froide. Saluons donc sa mémoire. J’ai le pénible regret de décliner votre offre, monsieur van der Zelden. 

- Vous savez comment Belkovsky a péri. Je ne sais si votre mort sera aussi « douce » que la sienne. 

- Monsieur, veuillez partir avant que je perde mon sang-froid. 

Johann quitta le studio sans même claquer la porte. D’un ton désabusé, quelque part sur les quais de la Seine, en un recoin isolé où nul ne pouvait le voir, il contacta la Sphère Noire. 

- Commandeur, j’ai échoué bien qu’ayant agi avec circonspection. Pour un Homo Sapiens, mon échec était évident. L’honnêteté d’Otto, de Franz et de Giacomo est sans faille. J’ai perdu mon temps. 

- Johann, ce n’est pas à vous de juger. Votre petite expédition dans les premiers jours de 1960 vous paraît inutile, pas à moi. Vous avez été en prise directe avec vos ennemis ; je les ai jugés, jaugés, analysés, fichés et donc enregistrés. Je connais désormais leurs points faibles avec exactitude, près d’un millier de chiffres après la virgule s’il faut parler de pourcentage. Le pacifisme d’Otto est aussi puissant que celui d’un bouddhiste. Il répugne à donner la mort. Je ne l’imagine pas même déconnecter un homme synthétique. Ce sera là sa pierre d’achoppement. Il faillira face à l’automation. Perretti, quant à lui, est fidèle à la parole donnée. Il est avant tout l’ami d’Otto. Si le baron von Möll disparaît, une alliance Perretti-Franz sera-t-elle durable ? Je ne le pense pas. Le duc n’a aucun scrupule. Sans votre téléportation, il vous aurait abattu. Vous auriez alors fini en pixels sanglants et il m’aurait fallu vous recréer. La solution réside donc à instaurer la brouille entre Otto et Franz. Hauerstadt est orgueilleux ; il n’admet pas l’échec. Appuyons là-dessus. 

- Commandeur Suprême, c’est puissamment raisonné. Cependant, vous oubliez une hypothèse… 

- Je n’en oublie aucune ! 

- Un Franz retiré dans sa tour d’ivoire, un Otto éliminé, restera Perretti qui recourra directement à Michaël pour poursuivre leur œuvre. 

Le Commandeur coupa froidement. 

- Perretti n’a aucun bagage scientifique. C’est un fumiste. J’ai prévu dans mes schémas, mes pistes, son alliance avec Michaël. Celle-ci ne sera que temporaire parce que l’agent temporel n’attache pas la même valeur à l’Italien qu’à Hauerstadt. Un jour ou l’autre, il le sacrifiera comme Wladimir. Dans une des possibilités, existera une association entre Giacomo et Archibald Möll. Cette amitié entre Perretti et l’oncle de Stephen n’est pas un obstacle dans mes plans prévisionnels. Mettons Franz en veilleuse puisque le tuer s’avère impossible. 

Johann objecta : 

- Mais une veilleuse peut se rallumer et devenir un incendie irréfrénable, impossible à circonscrire. 

- Certes, mais cet incendie entre dans mes plans. Imaginons que Franz soit une taupe. Endormons-le dans les années 1960. Nous le réveillerons dans une trentaine d’années. Tôt ou tard, une des deux puissances belligérantes aura besoin de lui. 

- Commandeur, nous risquons gros. S’il s’avère que les Américains prennent l’initiative de réveiller Hauerstadt…

- … je dominerai quoi qu’il arrive, coupa avec brutalité l’être artificiel, dussé-je être responsable d’une guerre temporelle déclenchée par le duc lui-même ! Du moment que celle-ci aboutira à l’Entropie, j’en ferai mon affaire. 

- Commandeur, jamais vous n’aurez porté aussi bien votre nom, répliqua, sarcastique, Johann. 

La machine ne détecta pas la sombre ironie cruelle de van der Zelden. Satisfaite de l’obéissance apparente de celui qu’elle pensait n’être qu’une simple reconstruction, elle interrompit la communication.

Dans son véhicule aux chromes agressifs, Johann ricanait doucement. 

« Commandeur, en fait, tu n’es qu’une baudruche ! Encore quelques temps et je me passerai de toi. Les échecs et humiliations que tu me fais subir constituent la preuve de ta vanité. Tu es limité mais incapable de le reconnaître. Ton logiciel et ta programmation, ô prétentieuse Sphère Noire, sont dépassés, obsolètes. Tu n’es que la version 1.0 de ce que moi j’incarne ». 

Alors un rire irrépressible retentit à l’intérieur de la voiture américaine tape-à-l’œil. 


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