Un goût d'éternité 6e partie : Otto : 1959 (4).
La conversation rapportée entre Franz et Michaël Xidrù avait eu lieu dans un appartement cossu du XVIe arrondissement de Paris,
appartement loué par le duc. Mais, plus que jamais, Belkovsky et Sinoïevsky se retrouvaient assis sur deux sièges à la fois. A qui devaient-ils leur allégeance ? à Otto Möll, évidemment. Quant à Alexandreï Petrov, il lui fallait sauver sa peau. Ce fut pourquoi il encaissa sans broncher l’algarade de von Hauerstadt à qui il dut rendre des comptes. Après tout, n’était-ce pas le Germano-Américain qui fournissait l’argent ?
Ladite algarade se déroula dans ce même appartement cossu, meublé style Louis XVI.
Pas question de copies ici, mais d’authentiques fauteuils, crédences, lit de repos, commodes, bonheurs du jour, et ainsi de suite. Le tout dans un décor de rêve, avec des peintures murales à l’antique refaites à neuf, un plafond en stuc et des bibelots de prix, des vases chinois, des porcelaines Song…
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- Alexandreï, jetait Franz dans un russe parfait, à la moindre entourloupette, je vous jure que je vous abattrai de mes propres mains. Il en ira de même pour vos cinq hommes récemment embauchés. Vous avez eu raison d’avoir dérobé à Pierre Duval sa voiture. Elle est munie de quelques gadgets électroniques qui nous permettront d’en savoir davantage sur votre patron.
Ce « nous » sous-entendait l’examen du véhicule par Michaël lui-même.
En son for intérieur, Wladimir, qui assistait à la scène, frissonnait.
« Von Hauerstadt n’a pas été un lieutenant-colonel de la Wehrmacht pour rien. Ce type-là me fait peur. Drôle d’ami qu’a Otto. Mais je n’ai que la monnaie de ma pièce. J’aurais dû montrer davantage ma fidélité à von Möll. Franz a pu croire, à bon droit, que je les trahissais. De même pour Nikita…Ah ! Ce n’est pas facile d’être ressortissants du bloc de l’Est ! ».
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Le 26 avril de cette même année 1959, décidément riche en événements pour nos protagonistes, Otto Möll était l’invité du journal de 20 heures sur l’unique chaîne de la télévision française. Interviewé par le présentateur vedette Léon Zitrone, il sut se montrer affable et convainquant quant à sa théorie sur les champs magnétiques.
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Parallèlement, terrorisés par les paroles lourdes de sens de Franz von Hauerstadt, Petrov et Wladimir allaient tout tenter pour s’emparer de mademoiselle Johanna von Möll en 1913. La fameuse et triste expédition déjà contée ailleurs tourna donc également à la déconfiture. Mais, heureusement pour nos tempsnautes malgré eux, la Chrysler Newyorker tapageuse de Pierre Duval se retrouva transformée en une sorte de convoi de secours afin de tirer du guêpier les malheureux audacieux plongés dans ce bourbier.
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Quant à Sergueï Antonovitch Paldomirov, s’étant enfin décidé à préserver son allégeance à son véritable maître, il choisit d’appeler à la rescousse Johann van der Zelden en personne. En effet, l’avatar du Commandeur Suprême avait compris ce qu’il risquait à jouer sur deux tableaux à la fois. Il ne fallait surtout pas que Johanna disparût trop tôt. Alors, adieu les manigances de l’Intelligence Artificielle de la Fin des Temps. Et par ricochet, sa propre existence, aspect plus ou moins abouti de l’Ordinateur Terminal.
Transformé en ange gardien, en saint-bernard de dernière minute, l’Ennemi sauva d’extrême justesse sa grand-mère, l’insupportable snobinarde, pimbêche et maladive Johanna.
Pour von Hauerstadt et son équipe, l’échec était rude. Alexandreï Petrov frappé de folie, ne pouvait désormais être utile à personne. Il allait finir ses jours dans un asile aux frais de la princesse. A moins que l’agent temporel, par générosité, ne le soignât… on peut toujours rêver, n’est-ce pas ?
Wladimir Belkovsky, plus ou moins sain et sauf, secoué par cette aventure, avait d’autres obligations plus professionnelles, correspondant à ses talents véritables. Il devait tenir ses engagements musicaux. Ce fut pourquoi il se rendit à Berlin, tâchant d’oublier, ne serait-ce que momentanément, ses déboires. Soulagé d’échapper au regard peu amène du duc von Hauerstadt, notre prodige donna toute une série de concerts où il fut chaleureusement applaudi par un public enthousiaste.
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Une fois Johanna mise en sécurité, l’Ennemi fit part de sa mauvaise humeur à Sergueï Antonovitch Paldomirov. Après quelques phrases, il en vint à aborder le point d’achoppement auquel tous deux se heurtaient : la non élimination de Franz.
- Décidément, je ne comprends toujours pas les réticences du Commandeur Suprême quant à notre désir d’en finir avec le duc. Il devient dangereux et véritablement incontrôlable.
- Hélas, Johann, le Commandeur ne me fait aucune confidence. Je me contente, le plus souvent, d’obéir à ses ordres. Mais si nous ne pouvons effacer Franz des tablettes de l’histoire, rien ne nous empêche de le discréditer… auprès de ses propres amis.
- Ah ? Comment cela ?
- Comme vous le savez déjà, les services secrets soviétiques m’ont réclamé un exemplaire du translateur construit par Michaël et Franz. Je vais m’empresser de satisfaire leur envie. Je dispose de toute une technologie reposant sur la génétique, la bio-ingénierie issues des années 3000. Alors, pourquoi ne pas construire un clone de ce maudit duc. Programmé par nos soins, ce sosie volera à notre place le translateur.
- Oui… Ainsi, vous pourrez pénétrer dans ce hangar… cependant, il y a un hic, non ?
- Il est vrai que je ne dispose pas, pour l’instant, d’une cellule vivante de von Hauerstadt. Ou d’un brin de son ADN…
- Même pas d’un cheveu ou d’un follicule ?
- Euh… Laissez-moi réfléchir… non.
- Dans ce cas, faisons-en la demande au Commandeur.
Quelques heures plus tard, les deux comploteurs virent leur réclamation satisfaite. Ainsi, ils entamèrent la construction du sosie biologique de Franz.
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Dans la cité de l’Agartha, les conversations allaient bon train ce matin-là. Elles avaient toutes pour sujet les scènes récentes du feuilleton. En effet, certaines séquences réveillaient de nombreuses réminiscences chez bon nombre de résidents et, notamment, Benjamin Sitruk et Violetta. Le commandant se souvenait de ses mésaventures dans les cavernes lunaires
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alors qu’il récupérait le translateur en compagnie de Daniel Lin Wu. Or, normalement, comme cet événement avait eu lieu dans une autre vie, c’est-à-dire dans une autre piste temporelle qui divergeait assez de son passé et de son existence présente ici, dans la cité souterraine interdite au commun des mortels, Benjamin finissait par se poser des questions. Il en allait de même pour sa fille qui, elle, avait hérité du prodigieux engin, toujours dans cette chronoligne déviée.
Ainsi, alors que toute la famille Sitruk prenait un solide petit-déjeuner avant de vaquer à ses occupations habituelles, les échanges de paroles dénotaient les préoccupations de ses membres.
- Le translateur, l’exemplaire de la Lune, jeta un moment Benjamin, est-ce bien celui dont il est question dans le scénario ?
- Moi, je ne me pose même pas la question, rétorqua l’adolescente tout en engloutissant une grosse cuiller de céréales trempées dans du lait. C’est une évidence.
- Mais… cela ne se peut pas ! S’exclama Lorenza. Il ne peut s’agir du même appareil. D’après ce que j’ai compris, cette histoire se passe dans une chronoligne numéro 1720…
- Je sais, soupira son mari. Nous, nous vivons dans un temps autre, nous avons un destin différent.
- De plus, compléta la doctoresse, le feuilleton est fictionnel… Nous sommes d’accord ?
- Hem… Du moins, nous le croyions jusqu’à la semaine passée, fit Violetta. Il y a trop de coïncidences.
- Trop de coïncidences, rajouta Benjamin. Oui, tu mets le doigt sur ce qui cloche dans tout ce récit. A moins que la synchronicité ne soit pas due au hasard.
- Eclaire ta pensée, soupira Lorenza.
- Je crois que ce que nous connaissons du monde, de la Réalité, est tronqué… Nous n’en percevons qu’une infime partie. La preuve ? Nos aventures dans cette Afrique devenue folle…
- Mais le Superviseur général nous a avoués qu’il s’agissait en fait d’une simulation, contra di Fabbrini.
- Oui, c’est bien là ce qu’a reconnu le commandant Wu. Mais, je suis désormais persuadé qu’il ne nous disait pas tout. Au fond de moi, une crainte se fait jour, hésita Benjamin.
- Une crainte ? Tu me fais peur.
- Allons, papa. Je suis grande. Je puis tout entendre.
- Une crainte sourde… J’ai l’étrange impression de posséder plusieurs mémoires, mais des mémoires conflictuelles qui n’ont pas pu conserver toute leur intégrité. Voilà, j’ai… craché le morceau.
- Ouille ! Je crois saisir, commença l’adolescente. Nos esprits sont… manipulés, sans cesse remis à jour, rebootés, quoi !
- Si ce que tu dis est vrai, c’est à frémir. Ainsi, nous ne serions que des marionnettes, des ombres ?
- Rappelle-toi… Tu as eu des soupçons lors de notre expédition en Afrique.
- Une expédition qui n’a pas réellement eu lieu… nous n’étions pas partis. Nous nous trouvions au sein d’une… simulation qui avait l’air si vraie, que nous avons été roulés dans la farine. Ce mot « simulation » me fait trembler.
- Il y a de quoi ! Brou, frissonna Violetta.
- Daniel Lin se joue de nous, voilà ce qu’il ressort de ce feuilleton.
- Bon sang, Lorenza ! Pourquoi agirait-il ainsi ? Que cherche-t-il ? Quel but poursuit-il ?
- Je l’ignore… mais je comprends que notre Superviseur est troublé… cette histoire mise en images est une sorte de… catharsis.
- Un appel au secours ?
- En quelque sorte.
- En a-t-il conscience, au moins ?
- Je n’en suis pas absolument sûre.
- Tu sous-entends que notre commandant Wu n’est pas humain et qu’il est… fou…
- Tout de même pas, se rembrunit la doctoresse.
- Moi, ce qui me turlupine, lança la plus jeune, c’est ce translateur. Existe-t-il quelque part dans la Réalité du Temps ?
- Pourquoi poses-tu cette question ? S’enquit Benjamin.
- Euh… Puisque vous, les adultes, vous en venez à dire que tout est faux, il me semble légitime de douter de l’existence de ce fabuleux engin.
- Nous voyageons dans l’espace et nous déplaçons dans le continuum temporel sans difficulté aucune… grâce à l’invention de ce Franz von Hauerstadt, rappela di Fabbrini en fronçant ses sourcils noirs.
- Oui… C’est une évidence. Tous, ici, nous avons expérimenté pareil voyage.
- Mais… maintenant que le doute s’est insinué en nous, nous ne pouvons plus jurer de rien, maugréa l’adolescente. Ah ! J’aimerais tant être rassurée !
- Revenir à une situation morale confortable ? Te prélasser dans le cocon du mensonge ?
- Oui !
- Je ne sais pas si je dois demander des explications au Superviseur, émit Lorenza.
- Tu hésites…
- Il y a de quoi.
- M’est avis que nous devrions nous montrer sincères avec Daniel Lin… lui faire part de nos soupçons, de nos craintes serait la moindre des choses…
- Oh ! Il va vous envoyer bouler, grommela l’adolescente qui venait tout juste de changer la teinte de sa longue chevelure en désordre.
Désormais rousse, Violetta, qui avait pris de l’assurance, conclut :
- J’ai une chance d’obtenir plus de renseignements que vous, les vieux.
- Les vieux ? Tu y vas un peu fort, ma grande et tu nous manques de respect.
- Ben, je parle comme une fille de treize-quatorze ans… je réagis normalement, là. Ne sois pas fâché, papounet.
- Pourquoi crois-tu que tu as plus de chance de faire parler Daniel Lin que nous ? reprit la mère.
- Parce qu’oncle Daniel m’aime bien… il me l’a toujours montrée… que ce soit dans la réalité ou dans ces stupides « simulations ». Je parie qu’avant ce soir, je saurai lequel de tous les exemplaires du translateurs tu as récupéré autrefois.
Violetta Sitruk disait vrai. Après ses cours de langue extraterrestres (le Haän des cinquième et sixième castes, le naorien et le marnousien classique), elle put entrevoir son « oncle » Daniel Lin dans l’un des jardins de l’Agartha, celui consacré à la reconstitution du système biologique de la planète Mingo.
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- Alors, ma fille, tu t’inquiètes encore de savoir à quel translateur ton géniteur a eu affaire ?
- Euh… oui… mais pas que… je déteste quand tu lis dans ma tête, oncle Daniel.
- Je ne puis m’en empêcher, c’est dans ma nature… comme toi lorsque tu décides de ressembler trait pour trait ou presque à Gwen. Comme en cet instant…
- Tu m’en veux ?
- Pas du tout puisque je sais que tu n’es pas elle. Mais tu espérais tromper qui en agissant ainsi ?
- Pas toi… mais le capitaine Craddock par exemple… ou encore oncle Saturnin.
- Oh ! Je vois.
- Bon… Ne noie pas le poisson et dis-moi quel est l’exemplaire du translateur dont tu t’es servi ailleurs, dans une autre chronoligne. Tu dois le savoir mieux que moi et que mon paternel puisque tu es un plus qu’humain.
- Hou ! Dois-je répondre à tes sous-entendus, ma fille ?
- Je me contenterai des informations sur le translateur, du moins ce soir.
- Ainsi, tu m’accordes un sursis ?
- Oui.
- Tu as raison. Le temps n’est pas encore venu pour que tu saisisses bien tout l’enjeu qui se dissimule ici. Le translateur mis à l’abri par l’Hellados Sarton était le deuxième exemplaire construit par Franz von Hauerstadt. Satisfaite ?
- Celui du feuilleton ?
- Oui… et non… contente-toi de cette réponse de Normand… cependant, sache que tout est lié au sein d’un Pantransmultivers composite et sans cesse remodelé. Tout se fait écho et résonne en harmonie… ou en dysharmonie.
- Bon… me diras-tu qui tu es vraiment ?
- Ton ange gardien, ta bonne âme, la meilleure part de ta petite personne… celui sur lequel tu pourras toujours compter lorsque tu seras dans le pétrin. Maintenant, Gwen arrive et elle n’aimera pas te voir être son sosie. File vite et emprunte le troisième ascenseur, ma grande.
- Oui, oncle Daniel. Je t’obéis.
Avec un éclat de rire joyeux et juvénile, Violetta s’enfuit en direction du troisième turbolift. La corolle de sa jupe jaune évasée tournoyait autour d’elle.
- Ah ! Ma Violetta, si rafraîchissante, si naïve. Non… il n’est pas temps que je brise pour toi le miroir… pas encore… le prix à payer serait trop lourd… Tu n’es pas prête et… moi non plus !
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