Un goût d'éternité 6e partie : Otto : 1957 (2).

 

16 heures 36.

Franz, qui venait de recevoir le fameux coup de fil de son ami et patron Otto Möll, raccrocha assez brusquement l’appareil. Puis, d’un pas vif, il s’engagea dans le dressing et commença à remplir une valise en quatrième vitesse. Il y engouffra sans le moindre ordre quelques vêtements, des dessous en coton, des chemises, deux pantalons, des vestes, une brosse à dents, une savonnette, un rasoir électrique et ainsi de suite. 

 Un rasoir électrique Remington.

Elisabeth accourut et vit l’agitation de son mari.

- Franz, que se passe-t-il ? pourquoi cette hâte soudaine ? Explique-moi, je t’en conjure…

- Pas le temps. Désolé. Otto court un grave danger. Je dois me rendre à Detroit au plus vite.

- Mais enfin !

- Je t’en dirai plus dans la soirée.

Les von Hauerstadt vivaient à Washington depuis peu, dans une agréable villa au sein d’un quartier huppé. Les avenues arborées commençaient à se colorer de roux et de jaune et les feuilles mortes tapissaient les allées. Une légère brise soufflait, faisant bruisser les arbres sur les branches desquelles les moineaux pépiaient. Mais Franz n’avait cure de tout cela.

Après s’être muni de son revolver qui, habituellement, était dans le tiroir de sa table de chevet, le duc monta dans une de ses voitures, un de ces engins capables d’avaler les kilomètres à plus de cent soixante à l’heure. 

 Cadillac Eldorado

- Elisabeth, si tu n’as aucune nouvelle de ma part d’ici minuit, prend le premier avion en partance pour Munich.

- Que… oui, Franz. Compris.

Le véhicule emprunté par von Hauerstadt était une Cadillac Eldorado de teinte bleu-ciel, millésimé 1957. Si le duc avait opté pour cette voiture, ce n’était pas par hasard. L’auto était garée dans l’allée menant à la villa et non dans le garage.

Alors qu’il s’apprêtait à mettre le contact, Franz eut l’impression que quelque chose clochait. Un instinct l’avertissait de quitter la voiture au plus vite. Alors, il rebroussa chemin et cria à Elisabeth, restée sur le perron de la villa :

- Jette-toi sur le sol !

La jeune femme ne demanda pourquoi et s’exécuta aussitôt, imitée par son mari. Alors, la Cadillac explosa en une gerbe de feu tandis que toutes les vitres de la maison étaient soufflées ainsi que la porte d’entrée. Des meubles furent même renversés à l’intérieur.

Elisabeth et son époux reçurent quelques éclats de verre mais ce fut tout.

La Cadillac Eldorado avait été piégée par les hommes de Pierre Duval juste quelques instants auparavant. Ce qui avait alerté Franz, c’était le tapis de sol dérangé à la place du passager.

Au fait, où se trouvaient donc les enfants des von Hauerstadt ? les plus âgés faisaient du sport dans l’un des stades de la capitale, l’aîné pratiquant la course à pieds, la fille Cécile le volley-ball, Friedrich le saut en longueur. Quant aux jumelles, elles prenaient l’air, promenées par leur nurse dans le parc zoologique.

 

*****

 

Alors que l’attentat contre von Hauerstadt venait d’échouer lamentablement sans aucune intervention providentielle de Michaël, à des milliers d’années de là, dans un autre espace-temps donc, l’ordinateur par excellence oubliait qu’il n’était qu’une machine et piquait une colère digne de figurer dans les annales.

Instantanément, un des multiples clones du Commandeur Suprême se matérialisa subitement devant l’Ennemi alors que celui-ci se prélassait dans sa piscine chauffée, vêtu d’un caleçon tri parties à rayures et damiers, aux couleurs fluo excessivement agressives.

- Commandeur ! S’étrangla Johann sous le coup de la surprise. Je ne vous attendais pas…

- Naturellement, lança le pseudo humain sur un ton qui en disait long. Une fois de plus, je constate que vous me désobéissez. Pourtant, je vous avais mis en garde. Vous aviez reçu l’ordre de ne plus jamais vous attaquer à Franz von Hauerstadt.

- Oui Commandeur, je reconnais humblement mon erreur, mon insubordination. Mais c’est parce que l’inquiétude me taraudait. Je ne comprends pas très bien votre refus d’éliminer ce Franz. Jamais vous ne m’avez expliqué le pourquoi de cette mansuétude relative à son égard.

Virant au plus beau rouge pivoine, le clone répliqua d’une voix rauque tant il rageait de la stupidité de son subordonné.

- Ah ! Mais pour qui te prends-tu donc, larve fabriquée ? Tu oses te rebeller ? oublies-tu que tu dépens entièrement de moi ? tu n’es qu’un instrument, un vulgaire outil que je puis remplacer en une femto seconde !

- Ah ? Détruire n’est pas répondre, jeta alors Johann du tac au tac.

- La vile créature qui exige des explications, maintenant… mon insecte au cerveau rétif n’a toujours pas saisi l’importance réelle de l’ami d’Otto. Sache, microbe, que ce n’est pas par crainte de bouleverser trop tôt toute l’histoire humaine que je me refuse à effacer la vie de cet Homo Sapiens. Stupide clone du véritable Johann, ce n’est pas l’envie qui me manque d’en finir une fois pour toute avec Allemand. Mais cela est interdit…

- Pourquoi ? Qui a édicté cette règle ? Pourquoi ne m’en donnez-vous pas la raison ? Vous attendez quoi ? Que vos circuits surchargés grillent et explosent parce que Franz aura défait toute votre belle machination ? Qui le protège, cet Hauerstadt ? Dieu ? Je ne crois pas en Lui… et vous non plus d’ailleurs.

- Franz doit vivre, je n’ai pas le choix ; tant que ce cycle ne s’est pas achevé, il doit poursuivre son existence… c’est ainsi. Conclus toi-même si tu en es capable.

- Oh ! La clef ? Il serait la clef de voûte de cet Univers-ci ? 

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- Oui, exactement, la clef de voûte sur laquelle repose toute la construction de cette Dimension. Puisque tu as fini par obtenir les explications nécessaires, tu ne remettras plus en cause mes ordres.

- Non, Commandeur Suprême. Vous pouvez compter sur ma plus indéfectible fidélité, mentit Johann avec le plus parfait aplomb.

- Dans ce cas, je m’en retourne. Cependant, prends garde. Si jamais il te prenait une nouvelle fois l’envie de faillir, je choisirais illico un autre instrument.

A peine l’Entité eut-elle terminée, qu’elle disparut de l’espace-temps appelé 1995.

Resté seul, l’Ennemi sortit de l’eau, prit soin de s’essuyer vigoureusement le visage et le torse, nullement effrayé par les menaces de son supérieur.

- Oui, je l’admets, j’ai attaqué directement Franz et j’ai commis une erreur. Mais, je suis prêt à recommencer. Un défi que je me lance. L’enjeu est trop énorme. Après tout, ce ne sera que ma troisième tentative. La première fois que je m’en suis pris à cet humain pas tout à fait ordinaire, c’était beaucoup trop tôt. Ce qui compte avant tout, c’est moi, la pérennité de ma propre existence. Etre en vie ne suffit pas. Il me faut également mais surtout être juché au sommet de tout le Multivers, avoir à ma dévotion toutes les formes de vie, les petites vies pitoyables, les esclaves qui me devraient à la fois le souffle et tout ce qui est nécessaire à la prolongation de celui-ci. Etre vénéré tel un Dieu… moi qui ne crois pas en Lui… paradoxe ? Que non pas ! Je n’ambitionne que cela : créer des êtres imparfaits, assujettis à ma brillante intelligence et m’en débarrasser une fois lassé de les voir tressauter, danser devant des statues à ma semblance. Quelle magnifique perspective !

 

*****

 

Au fait, que faisait Michaël ? Agissait-il pour préserver les vies des compagnons d’Otto Möll ? Il avait promis à Stephen d’essayer. Avait-il menti ? Nous pouvons nous poser la question.

En fait, l’agent temporel, allait bien tenter de sauver Wladimir et les autres. Mais, inexplicablement, soudain sa volonté immobilisée, il ne parviendrait qu’à protéger le musicien et Franz. Si le duc avait échappé de justesse à l’attentat, c’était grâce à lui. En effet, Michaël avait déplacé le tapis de sol, connaissant la mémoire visuelle prodigieuse de l’Allemand. Il ne s’agissait donc pas d’une erreur des sbires de Pierre Duval.

Pour l’heure, coincé chez lui, von Hauerstadt téléphona à la police et au service de déminage, craignant qu’une autre de ses voitures soit piégée. Les démineurs démonteraient inutilement la Rolls, la Ferrari grand sport et la Mercedes. Ensuite, fouillant minutieusement la demeure, ils ne découvriraient rien de suspect.

 

*****

 

17 heures 09.

Revenu de son évanouissement, Wladimir Belkovsky parvint à renverser la chaise sur laquelle il avait été ligoté. Puis, ahanant, il rampa jusqu’à un vase brisé qui avait renversé son contenu sur le précieux tapis persan qui ornait la pièce. Après maints efforts, le chef d’orchestre réussit à saisir un éclat de verre entre ses dents et, avec celui-ci, finit par trancher ses liens.

Une fois libre, il s’empressa de téléphoner à Otto. Ce dernier, de retour chez lui, se cloîtrait dans sa villa dévastée, sous la protection de la police.

Ensuite, von Möll expliqua à Wladimir qu’il venait de réchapper à un massacre, que ses domestiques et amis avaient odieusement été tués par des inconnus. Puis, il raconta que Franz venait à son tour d’être victime d’un attentat mais qu’il était sain et sauf ainsi que sa famille. Il s’avérait donc que le duc était présentement dans l’impossibilité de se déplacer. Alors, n’écoutant que son cœur, Wladimir lança :

- Otto, ne t’en fais pas. Je viens tout de suite.

- Wladimir, prends garde à toi. Il se peut que ta voiture soit également sabotée. Ah ! Robert ? je l’avais oublié avec tout ce qui s’est passé.  Je ne l’ai pas averti.

-Je m’en charge et j’arrive.

 

*****

 

Justement, Robert Fitzgerald York assistait à un cocktail à New York. Or, il s’y ennuyait prodigieusement. Alors, il partit plus tôt que prévu, disant au revoir à son hôte. Regagnant son duplex dans la 7ème Avenue, il lui tardait de prendre un bain et de se détendre en écoutant la IXème de Beethoven devant un verre de scotch. Prenant l’ascenseur, il monta jusqu’au vingt-huitième étage, en sortit d’un pas nonchalant, cherchant ses clefs, puis pressa le pas dans le couloir au sol recouvert d’une douce moquette bleu nuit. 

 Goethe s’incline devant la famille impériale mais pas Beethoven qui passe son chemin. C'est l’incident de Teplitz en juillet 1812 par Carl Rohling (1887).

Alors qu’il parvenait devant la porte de son appartement, quelle ne fut pas stupeur de voir celle-ci grande ouverte ! imprudent, il s’engagea à l’intérieur pour se retrouver instantanément face à trois hommes vêtus de noir, un bas nylon déformant les traits de leurs visages. Celui qui donnait les ordres, lança d’un ton ironique.

- Bienvenue chez vous monsieur le sénateur ; nous vous attendions avec une certaine impatience. Vous deux, attachez-le.

- Mais…

Le sénateur ne put en dire davantage. Immédiatement, Robert se retrouva immobilisé et bâillonné avec art.

Cependant, les trois gangsters avaient oublié un minuscule détail. Un couple qui habitait l’appartement mitoyen de l’homme politique, entendant le raffut, avait téléphoné à la police. Alors que le sénateur allait être interrogé et sans doute passer un mauvais quart d’heure, les forces de l’ordre arrivèrent en nombre, munies d’armes automatiques et, sans état d’âme tirèrent dans la porte d’entrée refermée.

Le siège de l’appartement du sénateur York commença donc. Toutefois, deux agents parvinrent à pénétrer jusque dans la salle de bains mais furent aussitôt abattus par deux autres hommes de mains de Pierre Duval. Les deux tueurs s’y cachaient depuis quelques minutes.

Toutefois, le chef des espions ne savait plus quoi faire. Il savait que l’affaire était mal engagée. D’autant plus que le capitaine de police criait :

- Messieurs, rendez-vous. Vous n’avez aucune chance. L’appartement et l’immeuble sont cernés. Vous n’irez pas bien loin.

- C’est à voir, bougonna rageusement l’espion. J’ai le sénateur York auprès de moi. Il fait un magnifique otage.

Ayant dit cela, il poussa violemment Robert devant la porte d’entrée qui était désormais criblée de balles afin que la police vît bien qu’il ne mentait pas et qu’il allait servir de bouclier vivant à ces messieurs les sbires.

- Je vous en prie, haletait de peur le sénateur. Ne tirez pas.

Mais à peine eut-il achevé sa phrase que notre madré politicien, dans un brusque mouvement d’épaules, se jeta sur le sol à l’étonnement de son gardien et, par un prodigieux demi-tour, se retrouva face à l’affreux bonhomme. Ensuite, cela devint assez confus. Ne perdant pas son sang-froid, Robert ouvrit le chaton de sa chevalière, un bijou qu’il portait à la main droite, et, quatre coups de feu secs éclatèrent ! Deux des gardes du corps du KGB tombèrent raides morts tandis que leur chef s’écroulait à son tour, atteint d’une balle en pleine gorge. Il mit près de deux minutes à mourir et, pendant qu’il agonisait sur la moquette couleur gazon, une moquette qui s’imprégnait désormais d’une teinte pourpre ferrugineuse, Robert Fitzgerald York, non dépourvu de ressources, rampait en direction de la police alors que les tirs des deux derniers tueurs convergeaient dans sa direction.

Une fois en sécurité, les forces de l’ordre ne craignant plus de faire une victime innocente, répliquèrent de plus belle aux tirs nourris des espions survivants. Ainsi, les deux tueurs furent enfin abattus et la police se retrouva maîtresse des lieux.

Toutefois, le sénateur York dut s’expliquer au poste, interrogé en personne par le capitaine qui avait commandé l’expédition. Le policier croyait que le politicien avait maille à partir avec la mafia.

Pendant ce temps, un faux agent des téléphones s’introduisait dans le duplex du sénateur et trafiquait un appareil électrique tout à fait ordinaire, un appareil d’usage courant. Son travail achevé, le bonhomme, mâchouillant une cigarette, repartit d’un pas tranquille comme si de rien n’était. Ses traits rappelaient furieusement l’homme-robot Xaxercos.

Robert Fitzgerald York ne devait être libéré qu’à 21 heures 33. Une fois de retour dans son salon, une pièce en désordres, éprouvant le besoin de se remettre de ses émotions, il se prépara un verre de scotch bien tassé, puis, verre à la main, songea à téléphoner à Wladimir, puis à Otto.

Soulagé, le Polonais crut que le sénateur était désormais tiré d’affaires.

- Cela fait plusieurs heures que je tente de t’appeler. Maintenant, je suis rassuré.

- Oui, mais il m’est arrivé une sacrée aventure. Ecoute un peu.

York narra alors ce qui venait de se produire. Ensuite, Otto reçut un coup de fil quasi identique. L’ex-baron conclut :

- Sois d’une extrême prudence, mon vieux.

- Oh ! Je me tiens sur mes gardes. Je suis toujours armé.

Sur ce, Robert raccrocha et pénétra dans la salle de bains. Il retira son veston, ôta sa chemise, et, en tricot de corps, prit son rasoir électrique dans le petit placard blanc où il rangeait ses affaires de toilette. Le sénateur avait envie de se rafraîchir la barbe, ayant rendez-vous à dix heures trente avec la fille d’un autre sénateur, une bonne amie. Tous deux devaient dîner dans un restaurant réputé de New York.

Bob brancha sans méfiance son rasoir, approcha l’appareil de sa joue droite et commença à la raser. Mais, soudain, il poussa un cri bref et tomba tête la première dans le lavabo. Il venait d’être électrocuté ; son cœur cessa de battre après quelques secondes.

Or, quelques quarante années plus tard, au même instant si on peut dire, Johann van der Zelden vit s’allumer un voyant de contrôle sur un pupitre. Comprenant précisément ce qu’il en était, l’Ennemi émit un soupir de satisfaction. Parallèlement, la voix synthétique d’ID jetait : 

 Réplique du panneau de communication de HAL, avec son capteur optique au milieu et une enceinte / microphone en bas[a].

- Robert Fitzgerald York éliminé avec succès. A quand la victime suivante ? J’ai soif de données précises.

- Ne te montre pas si impatient, ID. encore quarante-huit heures. Xaxercos a fait du bon travail, il n’y a pas à dire.

 

*****

 

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