Un goût d'éternité 6e partie : Otto : 1957 (1).
1957
Aéroport de Washington, 1er octobre 1957 11h03 AM.
Un Constellation,
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en provenance de La Guardia,
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se posait sur la piste 3 de l’aéroport de Washington DC. A l’intérieur de l’avion, se trouvait Pierre Duval, qui, avant de prendre le Constellation, avait relié Paris à New York dans un DC 4 appartenant à la TWA. L’autre homme n’était autre que l’homme-robot Xaxercos parfaitement grimé. Il avait pris l’apparence d’un petit homme falot à la calvitie marquée et aux rares cheveux grisonnants. D’une grande timidité, il dissimulait ses yeux sous des lunettes carrées à monture foncée. Chaque fois que Xaxercos prenait la parole, il s’excusait à Pierre Duval de son soi-disant mauvais anglais. Les deux hommes avaient fait connaissance à l’aéroport de New York et, heureux hasard, avaient voyagé l’un à côté de l’autre dans le Constellation.
Tous deux étaient attendus avec une certaine impatience par un troisième personnage, un individu trapu aux cheveux blonds et au visage triangulaire, la trentaine, pas davantage, portant lunettes, nœud papillon, complet croisé aux fines rayures, pantalon large avec revers au bas des jambes, feutre mou, gants et cartable de cuir, pochette en soie d’un blanc immaculé, souliers de cuir tressés main assortis au costume. L’homme en question était un haut personnage du KGB installé depuis quelques mois aux Etats-Unis sous la couverture d’agent d’import-export. Tandis que l’hôtesse de la salle d’attente de l’aéroport confirmait l’atterrissage du Constellation, le Russe murmura :
« J’espère que Serguei Antonovitch est bien à bord. »
Il se leva de son siège et s’approcha d’un pas nerveux de la porte vitrée au-dessus de laquelle était écrit Arrival.
Enfin, Pierre Duval et Xaxercos étaient descendus de l’avion d’un pas raide. Un peu plus tard, ils furent accueillis avec cérémonie par l’homme au complet croisé.
- Mon chauffeur nous attend, se contenta de dire le Soviétique aux deux nouveaux venus.
- Mes hommes de main sont-ils déjà arrivés ? questionna Sergueï Antonovitch.
- Depuis hier soir, colonel, répliqua le commandant du KGB. Ils sont à l’hôtel et vous attendent.
Après ces rares paroles échangées, les trois hommes montèrent dans une somptueuse limousine Chevrolet
de couleur vert d’eau aux nombreuses moulures chromées tapageuses et au pare-brise panoramique impressionnant. Ils s’assirent sur de confortables banquettes en cuir fauve. Le chauffeur, un tâcheron anonyme, les conduisit rapidement à l’hôtel, un des plus sélects de la capitale. A l’intérieur de l’établissement, une multitude de grooms s’affairèrent autour des nouveaux clients.
Au quatrième étage, le pseudo-Pierre Duval ainsi que le commandant inconnu – prénommé Igor Pavlovitch – entamèrent une conversation anodine dont l’essentiel concernait les embouteillages, la météo, le tout récent flop cinématographique de DS De B de B, les derniers modèles de voitures, la nourriture infecte, la mode masculine, les tout derniers disques de Bill Haley et de Chuck Berry. Enfin, il fut temps d’aller déjeuner. Durant le repas, Xaxercos, Sergueï Antonovitch et Igor Pavlovitch poursuivirent leur conversation codée pour enfin aborder le sujet principal : le SDECE serait-il noyauté par la CIA ? Assurément, conclurent en chœur les trois sinistres individus. Après le repas copieux, cinq hommes vinrent rejoindre nos espions au bar où ils burent un petit digestif accompagné d’une dernière cigarette (en ce temps-là, on fumait beaucoup à l’écran). Pierre Duval donnait le feu vert à ses hommes de main.
*******
Les cinq tueurs allaient exécuter scrupuleusement les ordres de leur chef, ou du moins essayer.
Detroit : 15 heures 49, heure locale.
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Dans l’appartement de l’archéologue Stephen Mac Garnett, le maître des lieux était chez lui mais pas seul. Une tapisserie à carreaux, qui aurait fait vomir un décorateur des années 2010, des rideaux en nylon jaune dont personne ne se serait extasié dessus accroché aux fenêtres, mais aussi et surtout des statuettes provenant de presque tous les pays du monde disséminées un peu partout dans la maison, des livres d’ethnologie sur les étagères d’une bibliothèque en bois de pin, une petite table basse imitant le style japonais, des tapis en peau d’ours recouvrant les sols, dans la chambre, le living et le fumoir, tel se présentait l’intérieur de l’ami d’Otto.
L’ex-baron discutait avec Stephen dans le salon devant une tasse de café, du vrai café et non cet ersatz soluble qui commençait à supplanter le noir et amer breuvage chez les ménagères américaines et dans les bars. Les deux hommes abordaient un sujet épineux et controversé, celui de la personnalité du mystérieux chevalier napolitain Antonio della Chiesa.
- Hé oui, Stephen faisait Otto, les yeux emplis d’émerveillement. Le chevalier a bel et bien réussi à construire des automates prodigieux. Parmi eux, je suis parvenu à retrouver la trace d’un jongleur qui joue avec huit balles ainsi qu’un équilibriste qui danse sur fil, sans oublier une chanteuse qui interprète un air connu à l’époque, celui de la Folia de Geminiani.

Quelques kilomètres plus loin, toujours à Detroit donc. La villa de mister Möll n’était pour l’instant occupée que par sa cuisinière qui préparait déjà le repas du soir et par deux secrétaires dont l’un d’entre eux faisait office de comptable. Soudain, des crissements de pneus firent tressaillir les domestiques tandis que trois lourdes berlines s’arrêtaient assez brutalement devant le perron de ladite villa. Alentours, tout était calme comme il se devait dans cette paisible banlieue. Vivement, des hommes aux lunettes noires, armés de pistolets mitrailleurs munis de silencieux, baraqués comme des lutteurs de foire, descendirent des grosses limousines en claquant bruyamment les portières et forcèrent de trois coups d’épaules l’entrée de la maison. Aussitôt, les deux secrétaires qui étaient accourus stupidement sur le seuil, dépourvus de toute méfiance et d’instinct de survie, furent abattus sans pitié par plusieurs balles tirées n’émettant que quelques pops à peine audibles.
Quant à la cuisinière, ses cris n’eurent pour résultat que de hâter sa mort. Elle finit étouffée, étranglée par deux torchons liés entre eux et savamment noués autour de son cou.
Comme le propriétaire des lieux était absent, les sbires, furieux, se vengèrent en saccageant tout à l’intérieur de la villa, allant jusqu’à éventrer les matelas des lits, à déchirer les rideaux des douches et ainsi de suite.
Il ne s’agissait pas d’un travail propre.
*****
16 heures 12.
Wladimir Belkovsky, installé confortablement sur un fauteuil club dans son salon, mettait à jour sa correspondance. La pièce, agréablement ensoleillée, était égayée par différents instruments de musique, des partitions encadrées aux murs, tandis qu’un poste de radio diffusait en sourdine le concerto pour violon de Tchaïkovski. Notre musicien, seul chez lui, ne s’attendait pas à ce qui allait suivre.

On sonna à la porte d’entrée. Wladimir, imprudent, croyant à un livreur quelconque ou à un démarcheur, se leva et s’en alla ouvrir. A peine la porte fut elle entrebâillée que le musicien se retrouva nez à nez avec deux espèces de catcheurs, deux bonshommes de deux mètres de haut, pesant cent vingt kilos au minimum, coiffés d’un chapeau mou à larges bords, munis des inévitables lunettes noires et vêtus de costumes gris croisés mal coupés. A croire qu’il s’agissait là de l’uniforme en vigueur chez les sous-fifres des services secrets de l’URSS.
En une poignée de secondes, Wladimir fut solidement ligoté sur une chaise par une des deux brutes alors que le deuxième sbire le cognait encore et encore, jusqu’à lui faire deux yeux au beurre noir et à lui casser le nez et trois dents. Excusez du peu ! Alors que le Polonais était ainsi interrogé, l’autre gorille, abandonnant son confrère, se mit à saccager l’appartement, brisant la vaisselle, les vases, renversant le mobilier et faisant un sort aux coussins et à la literie.
Malgré ce passage à tabac en règle, Wladimir ne put révéler où se trouvait présentement son ami Otto. Autant d’efforts pour rien. Alors, avant de se retirer, les deux malabars, iconoclastes, mirent le feu aux précieuses partitions de Belkovsky et s’en allèrent, bredouilles.
*****
16 heures 21. Décor : la villa d’Otto Möll, dans les faubourgs de Detroit.
L’expert-comptable de la Flying Power von Möll Society, qui avait rendez-vous avec son confrère, le deuxième comptable d’Otto, s’avisant de l’incongruité de la porte du seuil de la villa ouverte, presque sortie de ses gonds même, pénétra suspicieusement à l’intérieur de chez son patron pour y découvrir avec horreur le carnage. Par miracle, les tueurs n’avaient pas arraché les fils du téléphone. Oubli ou stupidité de leur part ? Allez savoir.
L’expert-comptable s’empressa de passer un coup de fil à la police. Il expliqua le désordre qui régnait dans la villa et la présence de trois cadavres dans le domicile de mister Möll.
Le sergent qui officiait questionna le comptable pour obtenir de plus amples renseignements. Après une brève conversation, ce fut le capitaine de police qui vint à l’appareil.
- Monsieur Finch, ne touchez à rien. Nous arrivons.
- Dépêchez-vous, fit l’employé d’Otto d’une voix éteinte. Mais il faut avertir mon patron. Or, pour l’heure, j’ignore où il est.
- Peut-être chez l’un de ses amis.
- Mais lequel ?
- Gardez votre calme, monsieur Finch. Nous nous chargeons de tout.
Le capitaine de police avait la liste des amis du sieur Möll. Hasard ou pas, il fit d’abord le numéro de l’archéologue Mac Garnett. Ainsi, Otto Möll fut alerté.
- Bon sang ! s’exclama Stephen. Qui nous en veut à ce point ?
- Je ne sais pas, bredouilla Otto ému. Mes deux employés… Martha ma cuisinière… tous morts. Quels sont donc ces monstres qui s’attaquent à nous et laissent dans leurs sillages autant de cadavres ?
- Y aurait-il un lien avec l’orientation de nos dernières recherches ? hasarda l’archéologue.
- Elles sont secrètes pourtant…
- Pas tant que cela, apparemment.
- Dieu de Dieu ! Comment faire face ? Qui pourrait nous aider ? Franz peut-être ?
- Euh… effectivement, lui sait se battre, répondit Mac Garnett.
- Il n’a pas froid aux yeux. Je vais l’appeler et l’informer sur ce qu’il vient de se passer.
- Oui, tu as sans doute raison. Mais fais gaffe ! Franz a des enfants, cinq… une épouse… toute sa famille risque de trinquer dans cette affaire. Ce serait mêler les von Hauerstadt dans une sacrément sale histoire.
- Si on s’est attaqué à moi, indirectement, cela signifie que rien n’est fini. Bien au contraire. Je suis une cible et Franz aussi. Toi aussi d’ailleurs, mon vieux Stephen.
- Que… Quoi ?
- Oui, hélas ! Alors, assez tergiversé.
L’ex-baron s’empara du téléphone et commença à former le numéro de Franz sur le cadran circulaire.
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