Un goût d'éternité 6e partie : Otto : 1956 (4).
Scotchée devant son écran tridimensionnel telle une
geek, Violetta, tout en se gavant de popcorn, marmonnait sans cesse :
« Purée de purée, mais c’est qui cet Igor ?
Pavel Pavlovitch, je connais, j’ai déjà donné ! »
Benjamin entra dans la chambre à coucher de sa fille
et lui dit :
- C’est l’heure du souper, Violetta.
- M’en fous, p’pa ! Tu le connais cet Igor ?
- Igor qui ?
- Ben, Igor Pavlovitch Fouchine. Pourquoi oncle Daniel
a-t-il changé le prénom ?
Benjamin retint un éclat de rire.
- Daniel n’a pas changé le prénom. Il s’agit du jumeau
de Pavel Pavlovitch.
- Tu me fais marcher.
- Mais non, allez. Là, nous en sommes au générique. Tu
peux bien aller manger ?
- Je t’ai dit que je n’avais pas faim.
Benjamin fronça les sourcils et compta deux pots de
popcorn d’une capacité d’un litre chacun au pied du lit de sa fille.
- Ta mère va te gronder.
- C’est ça ! Vous allez verrouiller ou brider le
synthétiseur de nourriture ? Il ne recrachera que des tisanes, du thé à la
bergamote, de la soupe d’algues, des légumes vapeur ou du tofu, et encore, pas
à toutes les heures : à douze heures, à vingt heures et à sept heures du
matin, comme vous avez procédé pour Ufo ; mais je ne suis pas le chat et
j’arriverai à casser les codes !
- Violetta, tu as l’esprit mal tourné ! As-tu
fini tes exercices de langue Otnikaï ?
- Quel dialecte ? Le troisième, le quinzième, les insultes, les bêlements en mi mineur ?
Violetta était en plein âge ingrat. Il est vrai
qu’elle n’avait guère l’occasion de se rebeller en la cité de l’Agartha. Elle
rêvait d’une nouvelle aventure à l’extérieur. Elle en venait à regretter la
présence de Deanna Shirley auprès d’elle alors que cette dernière lui servait
de punching-ball et de repoussoir dans la jungle folle d’une Afrique
recomposée. Bien évidemment, elle l’ignorait encore, mais sa prochaine
excursion dans la réalité du monde la verrait se confronter aux contrées
désertiques d’un temps post-réchauffement climatique.
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Molotov, un des hommes de confiance de Staline, était disgracié le 2 juin 1956.
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Nous avions là encore l’effet Khrouchtchev. Pendant ce temps, Nasser nationalisait le canal de Suez. Alors, l’Occident eut peur de la possibilité plus que certaine d’un conflit très grave au Proche-Orient d’autant plus que la France et le Royaume-Uni débarquaient près du canal avec l’aide de troupes israéliennes pour remettre au pas le Raïs égyptien. Le 22 octobre, l’avion de cinq chefs du FLN, venant du Caire, était détourné. Il y avait à son bord Ben Bella. Furieux, Guy Mollet, le Président du Conseil français, mâchonnait nerveusement sa cigarette tout en marmottant :
- Les cons !
Un jour plus tard, le 23 octobre, éclatait l’insurrection hongroise. Elle allait montrer les limites de la déstalinisation. En effet, le 4 novembre, les chars du Pacte de Varsovie écraseraient les Hongrois.
Du 31 octobre au 6 novembre de cette fort réjouissante année 1956, c’était la pantalonnade du débarquement de Suez. Or, les Français et les Britanniques durent se retirer presque immédiatement d’Egypte à cause des pressions exercées par les Etats-Unis et l’URSS sur les deux nations européennes. A leur grand dam, ces deux pays se rendirent à l’évidence, ils ne comptaient plus sur l’échiquier mondial. Il avait fallu onze ans, après la fin de la Seconde Guerre mondiale pour qu’elles s’en rendissent compte.

Mais l’affaire du canal de Suez vit les amis d’Otto se
diviser sur la question.
Plus que buté, O’Gready peinait à comprendre les
raisons géostratégiques pour lesquelles le gouvernement américain avait empêché
les Européens d’intervenir à Suez. Dans son obstination, Bill n’appréhendait
pas le danger soviétique.
De leur côté, Otto et Wladimir étaient pour la
non-intervention. Franz ne semblait pas intéressé par la question et brillait
par sa neutralité. Alors, furieux, William l’accusa d’être devenu pro-arabe et
d’aller ainsi à l’encontre des intérêts de l’Occident. Glacial, le duc lui
rétorqua :
- William, j’ai besoin de me pincer tellement vous êtes bouché ! Est-ce un conflit nucléaire que vous voulez ? Avouez que vous ne rêvez que d’une seule chose : en découdre à nouveau et pulvériser les Reds. Pourquoi ne demandez-vous pas votre mutation dans un lieu véritablement dangereux ? Après tout, il y a trois ans que l’armistice de Pan Mun Jom a été signé. Votre cuir vous démange.

Devenu rouge comme un homard sous l’affront, O’Gready
gronda :
- Espèce de sale boche ! J’ai fait la guerre de
Corée, moi, et j’en suis fier ! J’ai contenu l’avancée du communisme sous
la bannière étoilée ! J’ai brillé dans les assauts ! Avant, j’ai
combattu les Japs, glorieusement. J’ai risqué ma peau contre les Allemands,
contre vous Franz et je vous ai donné
la pâtée ! Je vous ai écrasé comme plâtre !
- En effet, les Alliés ont gagné, fit Franz mi-figue mi-raisin, mais vous ne m’avez pas accroché à votre tableau de chasse. Vous ne m’avez pas capturé personnellement. Je n’irai pas jusqu’à dire que votre premier souci était de gagner un galon supplémentaire, mais c’est tout comme. Puisque nous en sommes à évoquer la guerre du Pacifique, eh bien, allons-y. Soleil ardent, chaleur écrasante, mer bleu cobalt, cris, hurlements, sang… Si ce que l’on m’a raconté est vrai, vous n’avez pas épargné la vie de vos hommes sur ces petites îles, bien au contraire. Guadalcanal, Tarawa, Okinawa… Tant de squelettes dont les os blanchissent dans le sable. Ah William, le courage ne consiste pas en paroles. Vous le confondez avec la témérité. Voulez-vous savoir quel a été mon plus grand acte de courage ?
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O’Gready hurla :
- Je m’en fous !
Il éructait tant que ses postillons éclaboussaient le
guéridon à trois pas de lui. Les roses jaunes dans le vase en perdaient leurs
pétales.
- Oui, mon plus grand acte de courage fut lorsque
j’acceptai le mépris des compatriotes d’Elisabeth, leur haine.
- Quel exploit ! Vous humilier devant la populace
qui pue le fromage !
- Bill, je pense que l’avenir n’appartient pas à
l’Europe, peut-être même pas à l’Occident.
William souffla comme une forge.
- Tiens donc, nous y voilà, vous vous découvrez !
- Je ne suis nullement pro-arabe, mais, à mes yeux,
deux guerres mondiales, cela suffit amplement. Khrouchtchev et Eisenhower l’ont
compris comme moi, alors, ne vous montrez pas plus Américain que le président
des Etats-Unis.
William siffla :
- Si je vous comprends bien, n’importe quel petit
chef, n’importe quel traîne-savates pourra désormais narguer et faire céder les
nations évoluées.
- William, les nations dites évoluées. De quel droit
nous arrogeons-nous le pouvoir de décider ce qui est juste, ce qui est
mal ? Je rêve d’une Europe unie, mais nous en sommes encore loin. Les deux
Grands ont rappelé à l’ordre la France et le Royaume-Uni ? Ils ont bien
fait ! Que sera le monde de demain une fois tous les Etats
décolonisés ? Quelle nouvelle forme d’impérialisme ? La Troisième
Guerre mondiale sera sans doute économique. Oui, mais ces pays que les Anglais
et les Français ont occupés, qui relèvent la tête, qui veulent vivre en toute
indépendance, ne vont-ils pas en fait tomber entre des mains beaucoup plus
viles ?
- Ah, l’équilibre est rompu. Vous l’admettez. Donc, un
autre conflit à l’échelle mondiale se profile. Je ne m’en réjouis pas, car je
pense à nos boys.
- Pas encore, Bill. La Seconde Guerre mondiale est
beaucoup trop proche dans la mémoire des hommes.
Otto, qui s’en revenait de la cuisine, jeta :
- C’est fini les beuglements et les hurlements ? Bon, allez, il y a un bon téléfilm à la télé, réalisé par Alfred Hitchcock en personne.
Franz s’excusa.
- Pardonnez-moi, Otto, mais je ne suis pas responsable
de ce tapage.
- Quoi ? Non mais…
- Cela suffit !
En son for intérieur, l’ex-baron ruminait :
« Mais pourquoi les ai-je laissés seuls dix
minutes ? »
Quant à Wladimir Belkovsky, déjà confortablement
installé devant la télé, il attendait avec impatience le policier du soir.
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Kiku-U-Tu déboula de son pas bruyant et pressé dans le bureau du Superviseur général de l’Agartha sans y avoir été invité. Le commandant Wu s’entretenait avec Michelangelo et Raphael.
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- Chef, commença le dinosauroïde.
- Oui, lieutenant ?
- C’est à propos de l’épisode d’hier soir. Bernard
Fresson a un rôle en or. Il est toujours en train de baver, de gueuler,
d’éructer, tandis que sa peau rose rougit. Par les cendres du grand
Kâarl ! Pourquoi ne m’avez-vous pas attribué le rôle de cet hurleur
d’O’Gready ? Je suis condamné à faire de la figuration, moi ! Lorsque
je n’avais pas sept ans, mon rêve secret était de me produire sur scène lors
des cérémonies annuelles en l’honneur de nos divinités pérégrines. Vous le
saviez ça ? Alors, pourquoi suis-je mis ainsi à l’écart ?
- Mon bon Kiku-U-Tu, fit Daniel Lin d’un ton posé.
Vous ne pouvez briller que dans le rôle d’un Troodon et non dans celui d’un
humain ordinaire.
- Oui, c’est du racisme ! Dans votre scénario à
la noix que je me suis procuré – brave Spénéloss – j’ai lu qu’on ne voyait des
dinosauroïdes que dans une unique scène future, celle où des missiles leur
tombaient sur la tête.
- Lieutenant, je ne veux pas savoir comment vous avez
acheté Spénéloss. Ce feuilleton est l’histoire humaine telle qu’elle a été dans
une autre chronoligne et non celle de l’espèce des dinosaures.
- C’est bien dommage commandant. Ceci dit, avec un peu
de maquillage, j’aurais davantage brillé que Bernard.
- Libre à vous de le croire, très cher.
- Bon, qu’est-ce que je fais, commandant ?
- Entraînez-vous plus que jamais. Je pourrais avoir
besoin de vous dans une expédition extérieure.
- Aaah, quelle bonne nouvelle !
Le Kronkos salua rapidement et s’en retourna dans la
salle holographique numéro 5 où là, il ne comptabilisa plus ses victimes
virtuelles. Michelangelo et Raphael riaient sous cape.
- Quel malotru ! lança le plus jeune.
- Moi, il m’a donné le frisson, conclut Buonarroti.
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