Un goût d'éternité 6e partie : Otto : 1953 (5).
Ce même soir du 23 février 1955, à 22 heures 18 plus exactement, alors que Wladimir Belkovsky à la baguette en train de diriger la Symphonie du Nouveau Monde, tournait rapidement la page 57 du conducteur, la micro-bombe futuriste placée par l’homme-robot Xaxercos se désintégra sans coup férir de ce segment de temps pour en réintégrer immédiatement un autre, celui de l’année 1908, dans un tout autre lieu, en Sibérie…
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Retrouvant sa matérialité, la mini sphère explosa, sa puissance démultipliée à cause du transfert temporel, déclenchant quasiment un cataclysme irréversible. Un ouragan de feu, l’ultime tempête précédant la fin du monde, brûla la taïga sur des centaines de kilomètres, éclairant ainsi pendant des jours et des jours l’immense désert froid. La clarté de cet incendie fut visible jusqu’à Moscou et, à Paris, les habitants purent diminuer la lumière artificielle le soir lorsqu’ils lurent leurs quotidiens.

Cette explosion poserait une énigme aux scientifiques et aux historiens du XXe siècle qui se pencheraient sur la question. Tour à tour, ils crurent avoir affaire à un cataclysme atomique anachronique, à l’écrasement d’une météorite, au crash d’une soucoupe volante (voir le fameux feuilleton X-Files), ou à l’explosion accidentelle d’un soudain surgissement d’un atome d’antimatière au cœur de notre Univers matériel… ou encore plus incongru, à un micro trou noir provoqué par un phénomène inexpliqué et inexplicable.
Pour l’heure, en ce 23 février 1955, le concert se déroulait normalement, sans incident notable, et, à la fin de sa prestation, Belkovsky fut longuement ovationné par les spectateurs enthousiastes qui avaient rempli la salle.
Quelques minutes plus tard, le musicien virtuose avait regagné sa loge abondamment fleurie. Il y reçut la visite de Pierre Duval, celui-ci souhaitant le congratuler avec la plus grande sincérité. La conversation s’engagea et l’espion invita le Polonais à boire un drink au bar du théâtre où Wladimir avait été ovationné comme jamais.
Au fil de cet échange, Pierre apprit à Belkovsky, sous le sceau du secret, qu’il était fonctionnaire au SDECE, une sorte de secrétaire sans plus, qui, jadis, lors de la Seconde Guerre mondiale, obéissant aux ordres du Général de Gaulle, était parvenu à se rendre jusqu’en URSS accomplir une mission de second ordre.
Mais la conversation reprit sur un autre terrain plus musical et plus agréable. Wladimir à qui une coupe de champagne déliait la langue, en vint à évoquer un ami qui, lui aussi aimait la musique classique.
- N’avez-vous jamais entendu parler du duc Franz von Hauerstadt ?
- Ce nom ne m’est pas tout à fait inconnu, fit Paldomirov avec un fin sourire.
- Quel dommage pour l’art qu’il n’ait pas entrepris une carrière de violoniste concertiste ! Il possède un jeu digne des plus grands virtuoses et il allie une technique des plus brillantes à une interprétation des plus sensibles tout en respectant la volonté des compositeurs. J’ai eu l’immense plaisir de l’écouter de nombreuses fois. A mon avis, il laisse loin derrière Menuhin et Heifetz…
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sa Grande Chaconne de Bach ! Une pure merveille ! Jamais je ne pourrai l’oublier. L’interprétation qu’il en a donné un soir devant un parterre d’amis privilégiés reste l’un des plus grands moments musicaux de ma vie. J’en suis encore tout exalté en y repensant. Je me remémore la plénitude de sa sonorité, la précision de son archet qui n’était pour lui que l’instrument domestiqué de la beauté et de l’émotion à l’état pur…
- A ce point ?
- Oui, à ce point… et dans Bartók, il est époustouflant. Quant au Concerto en Mi de Mendelssohn, son deuxième mouvement m’a fait pleurer… oui, je n’ai aucune honte à l’avouer. Franz a été l’élève prodige des plus grands maîtres violonistes. Il a reçu la médaille d’or du Conservatoire de Vienne si ma mémoire ne me trompe pas…
- Euh… je crois me rappeler qu’en effet, avant la guerre… monsieur Belkovsky, puisque nous en sommes aux confidences, eh bien, moi aussi je joue du violon… pas en virtuose, assurément, mais je me défends. Avec quelques amis, je fais, de temps en temps de la musique de chambre. J’y tiens la partie de second violon… la façon dont vous parlez des dons musicaux de von Hauerstadt me pousse à le connaître, ou, tout du moins, à le rencontrer. Peut-être, un jour, le hasard me permettra-t-il cela ?
- Si je puis vous aider à accomplir ce vœu ? Pourquoi pas, conclut innocemment Belkovsky.
La conversation se prolongea fort tard dans la nuit. Après s’être séparé de Wladimir, Pierre Duval se rendit à Saint-Germain-des-Prés, dans une cave à la mode où se produisaient Boris Vian ainsi que l’orchestre de jazz de Claude Luter.

Dans le bar enfumé en sous-sol, il y avait, attenant à la salle principale, une alcôve des plus discrètes, à l’ameublement passe-partout, aménagée pour des hôtes et clients très spéciaux qui désiraient conserver leur incognito. C’était là le rendez-vous préféré des espions de tous bords, mais plus particulièrement des membres du KGB. Le commandant Sergueï Antonovitch Paldomirov devait y rencontrer son subordonné, le dénommé Nicolaï Diubinov.
Le futur Secrétaire général du PCUS était allé grimé à son rendez-vous. A cette époque, Diubinov était un homme mince et aux cheveux noirs. Ses lèvres s’ornaient d’une épaisse moustache en broussailles qui auraient eu besoin d’être taillées. Mais elles avaient leur utilité car elle donnait au visage de l’espion patenté un air trompeur d’ouvrier rustre, dissimulant l’intelligence de ses traits. Ses sourcils foncés et drus, son grand nez maigre et se petites lunettes rondes en écailles venaient renforcer la fausse bonhomie de cette figure.
Vêtu d’un ordinaire costume de tergal marron, mal coupé, le seul luxe visible que s’autorisait Nicolaï consistait en un porte-cigarettes en ivoire. L’étui faisait très Nomenklatura. Il contenait des cigarettes turques choisies parmi les plus chères. La chemise blanche apparaissait des plus quelconques mais les boutons de manchettes en or qui la terminaient ne l’étaient pas.
Nicolaï accueillit Pierre Duval avec aménité.
- Commandant, commença l’espion, je m’inquiétais. Notre camarade, le chef du KGB pour l’Europe, m’a délégué auprès de vous en tant qu’envoyé spécial. Dois-je vous le rappeler ?
- Inutile, camarade Nicolaï.
- Je suis à votre service et dois obéir à tous vos ordres.
- Je sais déjà cela, répliqua avec un brin d’agacement Paldomirov. Je n’ai pu me libérer plus tôt. Bien. Résumons : vous êtes donc placé sous mes ordres, mais… en réalité vous êtes ici pour contrôler le moindre de mes faits et gestes, n’est-ce pas ?
- Camarade Paldomirov, se défendit Diubinov avec un sourire rusé qui ne trompa nullement Sergueï Antonovitch, vous connaissez la paranoïa de nos chefs…Tout le monde, vous, moi, sommes contrôlés. Qu’avez-vous de neuf à me communiquer depuis ce matin ?
- Voici…
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Le 10 avril 1955, le père Teilhard de Chardin décédait.
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Depuis quelques années, les ouvrages du Jésuite étaient mis à l’Index par l’Eglise catholique. En effet, le Vatican refusait la vision cosmogonique de monde, du Christ et de Dieu qui était le fondement de la foi du prêtre.
Un autre grand nom mourut également ce même mois, le 18 plus précisément. Il s’agissait d’Albert Einstein. Accompagné de Franz, Otto se rendit aux obsèques du célèbre physicien mathématicien, obsèques qui eurent lieu à Princeton.
Or, le jour même de la mort d’Einstein, s’ouvrait à Bandoeng une conférence historique. Elle devait affirmer avec force l’identité du Tiers Monde.
Athanocrassos, qui se tenait à l’écoute de tous les événements mondiaux parmi les plus marquants, pensait en son for intérieur :
- Il ne s’agit en aucun cas de manquer ce marché qui s’ouvre… l’Afrique, bientôt indépendante au même titre que l’Asie, me laisse espérer quelques contrats substantiels. Tous ces nouveaux pays qui vont bientôt voir le jour seront dans l’obligation de s’équiper. Il va me falloir investir… et tout d’abord, créer des départements dévolus à ces Etats du Tiers Monde. D’ici une quinzaine d’années tout au plus, mes collègues et moi-même en récolteront les fruits.
Le samedi 30 avril 1955, à New York, avait lieu le mariage de Richard van der Zelden avec une lointaine petite-cousine des Rockefeller, une demoiselle Gladys Travel. Or, le témoin du marié n’était autre que Georges Athanocrassos. La cérémonie, temps fort de la High Society, devait faire la une de Life Magazine.
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170 après Jésus-Christ.
Le Procurateur Quintus Severus Caero, attaché à la personne de l’Imperator Marc-Aurèle,
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faisait son rapport à son maître. Il évoquait les barbares qui forçaient les frontières de la Germanie et de l’Empire, le limes. Il racontait au Princeps philosophe les multiples incidents qui avaient marqué son voyage de retour. Lors de celui-ci, Quintus Severus avait fait la connaissance d’un étrange et mystérieux voyageur qui lui avait annoncé que l’Empire finirait par périr à cause des Germains. Le procurateur poursuivait ainsi :
- … Or Rome n’aura alors plus assez de puissance pour maintenir ces hordes sauvages hors du limes parce que les Empereurs auront abandonné la religion de leurs pères…
A ces mots, Marc-Aurèle se raidit soudainement et déclara d’une voix monocorde à peine audible, comme si le Prince était en proie à une hallucination :
- De Pannonie viendront des peuplades guerrières qui détruiront toute vie sur leur passage. Rome sera divisée, le temple de Jupiter abattu, l’Imperium souillé, le feu dévastera tout. Malheur ! Rome ne sera plus Rome. L’Empereur ne sera plus César.

Le procurateur marqua son étonnement, se demandant si son maître n’était pas en train de devenir fou. Mais il n’osait faire le moindre geste. Toutefois, le trouble de Marc-Aurèle ne dura pas plus qu’une poignée de secondes. L’Empereur ne se rendit pas compte de sa perte relative de conscience. Recouvrant sa lucidité, il reprit sur un ton plus normal.
- Alors, Quintus Severus, pourquoi être passé ensuite par l’Helvétie ?
La prophétie n’avait été entendue que par Caero et par deux officiers dignes de toute confiance.
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