Un goût d'éternité 6e partie : Otto : 1952 (1).

 

1952

 

Le 6 février de l’année 1952, Otto Möll ainsi que tous les habitants de la planète apprenaient la mort du roi d’Angleterre George VI. S’il prit cette triste nouvelle avec indifférence, il n’en alla pas de même pour Franz von Hauerstadt. Etonnant ? Que non pas… 

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Soudain mélancolique, le jeune duc engagea une conversation avec son ami. Cette conversation conduisit von Hauerstadt à évoquer la personnalité du défunt souverain. Il conta, avec des mots simples et empreints d’une émotion sincère le courage tranquille de George VI durant la Seconde Guerre mondiale.

Encore un peu, et l’Allemand se sentait plus anglais que le plus pur fils de la fière Albion.

- Vous savez, Otto, il a su résister à la furie et aux bombardements de la Luftwaffe, surtout durant le Blitz, et, ainsi, il a communiqué à son peuple et son courage et son calme… c’est un homme que j’admire profondément… oui, je n’ai aucune honte à l’avouer… quelle grande perte que la sienne ! Sa fille Elisabeth sera-t-elle de la même trempe ?

- Euh… Franz, pardonnez-moi mais je ne vous comprends pas…

- Parce que vous ignorez encore beaucoup de détails concernant mon enfance et mon adolescence… j’ai eu l’insigne honneur de rencontrer le roi avant qu’il succédât à son frère sur le trône d’Angleterre. A cette époque, George V

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 régnait encore sur l’Empire britannique et son fils aîné, David, l’actuel duc de Windsor, était l’héritier incontesté… le prince s’était rendu à Oxford… sa mâle beauté, son exquise politesse en dépit de son bégaiement maladif m’avaient conquis. Oui, je puis le déclarer : c’était un homme qui avait de la race…

- Hum… N’auriez-vous pas du sang britannique dans les veines, mon cher ?

- Les Malicourt et les von Hauerstadt se sont croisés avec toute la noblesse européenne durant tant de siècles que cela se pourrait fort bien…

 

*****

Aux environs de la fin du mois de mai 1952, Archibald Möll peinait à traverser le cœur de la forêt amazonienne. Il avait l’irrépressible sentiment - qu’il se refusait à avouer à haute voix – que son expédition était maudite. Peut-être n’avait-il pas tout à fait tort car ses guides disparaissaient un à un, soit frappés par une minuscule fléchette à peine visible enduite de curare, soit victimes de pièges tendus au départ pour de gros animaux, comme les jaguars ou les pécaris. Les plus malchanceux étaient choisis par les anacondas et mouraient étouffés, enserrés par les anneaux de ces ophidiens démesurés. Une poignée d’explorateurs, piquée par les mygales, agonisaient dans des souffrances insupportables, soumis aux hallucinations les plus sévères. 

 Description de cette image, également commentée ci-après

Pour ajouter à ces stéréotypes, la chaleur devenait chaque jour davantage moite et étouffante, amoindrissant les réflexes de survie de ces aventuriers improvisés. Ainsi, cinq hommes, compagnons récents d’Archibald, périrent dans les flots tumultueux de torrents furieux, dont certains, après de gros orages, ne figuraient sur aucune carte. Deux jeunes gens à qui la vie promettait beaucoup, se noyèrent dans un rio aux eaux dormantes.

Les porteurs eux-mêmes n’étaient pas épargnés par cette malédiction. Alors que leur radeau oscillait dangereusement sur une rivière improvisée, les alligators, les sens en éveil, accoururent afin de ses nourrir de ces proies inespérées. 

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Finalement, au bout de deux mois à peine, le fils cadet d’Otto se retrouva seul, démuni de vivres, non pas à errer dans la forêt hostile, mais à poursuivre cahin-caha son but, avec en tout et pour tout, deux boîtes de munitions, un fusil qui prenait l’eau, un pantalon réduit à sa plus simple expression, une chemise bonne à jeter, un chapeau de paille effrangé, tandis que ses sandales avaient disparu depuis plusieurs jours.

L’instinct conduisait Archibald. Il voulait survivre ; il survivait, et ce, malgré la chaleur, malgré les serpents, les araignées, les moustiques, les jaguars et les tribus plus ou moins sauvages. Il progressait. Vers quoi ? Il n’aurait su le dire. Sans doute vers les ruines d’une civilisation disparue, vers une antique cité olmèque ou maya, effacée depuis longtemps de la mémoire des hommes.

Pendant ce temps, à des milliers de kilomètres, Dietrich Möll devenait père. Anna-Eva accouchait d’une fille qui serait baptisée Patricia peu de temps après.

Mais retournons à cette Amazonie de cinéma de série B.

Soudain, sous les pas lourds et titubants de notre aventurier improvisé, le sol se déroba. Comme une mécanique bien huilée, le piège avait fonctionné. Mais qui donc l’avait posé ? Lors de sa chute, Archibald perdit connaissance.

Lorsque notre héros malgré lui reprit conscience, désorienté, il rouvrit les yeux dans un lieu étrange, une cité inconnue aux murs cyclopéens. Il n’y avait pas que le décor à être incongru. Une musique dissonante parvenait à ses oreilles, le faisant grimacer. Assez loin sur sa gauche, une procession colorée avançait. A chaque instant, les personnages qui la composaient devenaient plus nets.

Il s’agissait-là du cortège participant à la cérémonie funèbre d’un prince maya Pacal que l’on enterrait en grande pompe en cette année 683. Archibald Möll l’ignorait encore, mais il avait atterri à Palenque, justement en cette fin du VIIe siècle après Jésus-Christ. Quant à la tombe du prince, elle ne serait mise à jour par Alberto Ruz qu’environ 1300 ans plus tard. 

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Pour l’heure, Archibald n’avait pas été remarqué par le cortège, alors que la cérémonie suivait son cours, selon des rites parfaitement respectés. Le jeune homme se demandait s’il s’agissait d’une hallucination consécutive à sa chute, ou d’une reconstitution. Tout en secouant la tête, il prit le risque de se redresser. Enfin, il prit conscience qu’il n’avait pas atterri chez les Incas, mais bien chez les Mayas. Cela supposait donc qu’il avait parcouru une distance phénoménale, bien plus au nord que ce qu’il avait escompté.

« Shit ! Pendant combien de temps ai-je donc perdu connaissance ? Que le diable me patafiole ! Mais comment expliquer que je me retrouve à plus de 3000 kilomètres de mon lieu de départ ? Pourtant, je ne me souviens pas avoir avalé une drogue quelconque, mescal ou autre… Quant au pulque, j’ai ça en horreur ! Non mais, je dois me pincer ! A mon avis, j’assiste à une scène d’un film tourné par une compagnie hollywoodienne, la Twentieth Century Fox ou la MGM. Putain, y’a pas à dire ! Le moindre des figurants joue son rôle avec une conviction et une authenticité renversantes ! Quant aux acteurs qui ont des dialogues, j’pige rien à leur propos. »

Poussé par une curiosité téméraire, Archibald suivit la procession funèbre. C’était sans compter avec la présence des gardes, des militaires au torse puissant, aux coiffes emplumées, aux tuniques courtes et multicolores, et bien sûr, aux lances menaçantes terminées par des pointes en obsidienne.

Entouré, le jeune citadin du XXe siècle n’eut pas un geste pour se défendre. Bousculé, houspillé, traîné, il comparut à genoux devant un personnage hiératique, le grand prêtre juge du dieu Tlaloc ou Chac en personne à moins que cela fût Xibalba ou Cuculcan. 

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Stupeur – non pas pour Archibald mais pour nous, lecteurs – ce haut dignitaire maya présentait une ressemblance très appuyée avec l’homme-robot âme damnée de Johann, Zemour Diem Boukir.

Ledit Zemour vivait depuis plusieurs années à Palenque. Menant sa barque avec habileté, usant de ruse et d’artifices, il était parvenu à capter la confiance des autochtones et à gravir tous les échelons conduisait à cette haute dignité. 

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Le juge éleva la voix, articulant distinctement chaque mot. Il s’exprimait non pas dans une langue perdue, mais en américain moderne – avec un accent européen non identifiable. Manifestement, l’être s’adressait à Archibald Möll en toute connaissance de cause.

- Pourquoi cet étonnement, monsieur Möll ?

- Vous connaissez mon nom ?

- Bien évidemment. C’est moi qui vous ai récupéré au fin fond de la jungle. Je vous ai cueilli comme une fleur et vous ai fait traverser des milliers de kilomètres grâce à un couloir temporel que j’ai ouvert. Un wormhole, comme usera abondamment une série de science-fiction de vos compatriotes dans le futur.

- J’comprends rien à vos propos.

- Ah, monsieur Möll ; comme c’est dommage. Votre mort est déjà programmée. Vous gênez. Vous me gênez, mais surtout vous gênez mon maître. C’est pour cela que vous allez être éliminé. Avez-vous peur, vous qui êtes entièrement humain ?

- Pourquoi tant de haine ? Que vous ai-je fait ? Qui est votre maître ?

- Je ne puis répondre à ces questions. Sachez toutefois que vous n’avez encore rien accompli, mais que cela risque d’advenir sans mon intervention.

- Mais si je meurs, on va s’interroger. Une enquête va être conduite, une expédition partant à ma recherche sera montée.

- Que nenni !

- Pourquoi ?

- Mais parce qu’en ce moment même, Archibald Möll, j’ai emprunté votre apparence. Sous vos traits, j’ai déjà regagné la civilisation occidentale, et donné de nombreuses interviews, y compris à Life Magazine. J’ai expliqué longuement à qui voulait gober mes propos que j’avais fait demi-tour, comprenant enfin l’inanité d’une expédition hâtive à l’issue désastreuse. Pour corroborer mes dires, j’ai énuméré les disparitions de mes guides, de mes porteurs et de mes amis. J’ai dressé de vous le portrait d’un lâche, d’un dégonflé.

- Bastard ! Je ne puis vous croire !

- Ah, il vous faut une preuve donc ! Mais la voici.

Alors, devant les yeux horrifiés d’Archibald Möll, Zemour Diem Boukir se mit à lui ressembler avec une exactitude époustouflante. Désormais, le jeune homme avait devant lui son double vivant, arborant des traits tirés et creusés, une barbe broussailleuse et des vêtements en lambeaux. Mais le fantastique ne s’arrêtait pas là. Le mur de pierres faisant face à l’Américain s’estompait. A la place se substituait un écran 3 D sur lequel défilaient les scènes de la reprise de contact du pseudo-Archibald avec la civilisation. L’aventurier en herbes eut même droit à deux projections holographiques le montrant donnant des conférences à des journalistes du National Geographic et à la revue Nature.

Lorsque le spectacle s’acheva, déglutissant avec difficulté, Archibald hasarda cette question tandis que des rejets acides encombraient sa gorge tant sa peur était grande :

- Heu, viendriez-vous donc du futur ?

- Tout à fait, répliqua Zemour avec un ricanement sinistre, imitant son maître.

Puis, sortant un objet à la forme triangulaire et à la bille lumineuse logée en son centre, l’homme-robot foudroya sa victime dont le corps chuta telle une poupée de son sur le dallage gris. Avec un tour de passe-passe, l’humain se réintégra dans un univers synesthésique dans lequel les couleurs et les sons se faisaient matériels, constituant des figures improbables, indescriptibles, toujours inattendues et surprenantes. Le fidèle serviteur de l’Ennemi pensait en avoir fini définitivement avec le fils cadet d’Otto Möll. En effet, selon son expérience – qui était grande – cette prison dont la conceptualisation dépassait même l’imagination de la Dimension Pi, s’avérait éternelle, incontournable, sans issue. A vrai dire, la Mort elle-même était inenvisageable en un tel lieu.

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