Un goût d'éternité 6e partie : Otto : 1950 (4).
Au début de l’année 1951, Dietrich, le fils aîné d’Otto, alors qu’il empruntait régulièrement le métro à New York pour se rendre à son travail, fit la connaissance d’une jeune fille, Anna Eva Morrison. Cette demoiselle lui fut immédiatement sympathique. Peu à peu, les deux jeunes gens prirent l’habitude de discuter ensemble, de s’attendre et, de fil en aiguille, s’invitèrent soit à prendre un café soit à dîner au restaurant.
Les fiançailles eurent au lieu au printemps, à la grande joie d’Otto. Puis, le mariage suivit le 3 juin 1951. Lors de cette cérémonie, l’avionneur, toujours sans aucune nouvelle d’Archibald, oscillait entre la tristesse et l’allégresse.
Mais comment se présentait la jeune épousée ? D’une taille moyenne, les cheveux châtain clair, les traits réguliers, elle savait se montrer élégante lorsque cela était nécessaire et maniait avec délicatesse l’art de la conversation.
Anna Eva travaillait dans un bureau de marketing et comptait bien poursuivre cette activité après la noce. Dietrich, qui partageait cet avis, la laissa donc libre sur ce plan-là alors que la plupart de ses contemporains mâles voyaient d’un œil hostile leur épouse travailler en dehors de la maison.
En attendant, monsieur Otto Möll appréciait sa belle-fille et se plaignait de ne pas suffisamment la voir pour la bonne raison que le couple vivait dans la banlieue de la Grosse Pomme et lui demeurait généralement à Detroit, hormis ses séjours à Ravensburg, sa ville natale.
Bien évidemment, les von Hauerstadt avaient été invités à la cérémonie ainsi d’ailleurs que les autres amis et connaissances de l’avionneur. Anna Eva fit donc la connaissance de Franz et d’Elisabeth, de Stephen Mac Garnett - qui parvint à délaisser quelques jours ses recherches sous-marines dans l’Océan Pacifique – de l’ex-sénateur York, de Nikita Sinoïevsky et de Wladimir Belkovsky. Seul manquait à l’appel le lieutenant-colonel O’Gready, toujours en Corée.
Anna Eva fut étonnée de l’éclectisme des amis de son beau-père. Un musicien concertiste célèbre, un dissident soviétique physicien, un politicien rôdé aux pièges de Washington, un archéologue et un duc allemand issu de la très vieille noblesse bavaroise, pensez un peu ! Sans oublier l’absent, William, un militaire de carrière…
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Or, en cette année 1951, les Etats-Unis étaient secoués par une affaire d’espionnage peu ordinaire.
Accusés d’avoir fourni des renseignements et des plans concernant l’arme atomique à l’URSS, Julius et Ethel Rosenberg furent condamnés à mort. Le procès n’avait pas eu lieu rapidement et la presse et l’opinion internationale eurent largement le temps de s’émouvoir et de soutenir soit dans des articles, des interviewes à la radio ou à la télévision, soit lors de conférences et de manifestations le couple inculpé et de s’inquiéter de leur sort final.
Otto Möll fut scandalisé par cette condamnation. Pour lui, la sentence n’avait pas lieu d’être, l’accusation ne reposant sur aucune preuve tangible.
De même, l’ex-sénateur York, dans une lettre qu’il rendit publique, osa critiquer violemment – une fois encore – le Président Truman.
C’est donc ainsi que les Etats-Unis, qui sont le fer de lance des droits de l’homme, au nom de je ne sais quel nationalisme dépassé, se permettent de les bafouer, en écrasant deux malheureux êtres pris dans le filet d’un malencontreux faisceau de coïncidences convergentes….
Monsieur le Président, vous qui n’avez pas hésité à engager mon pays en Corée, vous qui avez crucifié Hiroshima et Nagasaki, ferez-vous exécuter Julius et Ethel ? Leur seul crime en fait n’est-il pas d’être Juifs ?
Quant à l’affaire du village de Dniopr, elle se tassait enfin, car le germano-américain Franz von Hauerstadt était définitivement disculpé, la responsabilité et la culpabilité pleine et entière du général Kulm, de l’officier SS Gustav Zimmermann et du capitaine de la Wehrmacht Müller ne faisant plus aucun doute désormais.
Quelque peu gênés aux entournures, les Russes préfèrent oublier cette erreur tactique.
Or, un bonheur ne venant jamais seul, aussitôt, les sabotages contre la firme aéronautique Möll cessèrent. Mais l’avionneur connaissait un déficit financier conséquent et il ne savait pas s’il lui fallait déposer le bilan de son entreprise qui battait de l’aile.
Le 8 septembre de cette année 1951, le traité de San Francisco était signé avec le Japon et le lendemain, sans qu’il y ait aucun lien, les Chinois communistes étaient à Lhassa.

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1er décembre 1951.
Il était environ 14 heures trente de l’après-midi. Une journée froide et brumeuse comme il y en avait tant en cette fin d’automne. Déjà, l’hiver frappait aux portes.
Dans les grandes et larges avenues de Detroit, le train-train quotidien apportait son lot de grosses Buick, Ford et Cadillac sur les chaussées macadamisées. Les lourdes berlines glissaient silencieusement sur l’asphalte humide alors que les piétons se pressaient sur les trottoirs. Il était plus que tant de regagner les bureaux et de s’activer à la prospérité générale.
Le ciel gris se chargeait de nuages et une chape de plomb coiffait l’agglomération polluée par les gaz d’échappement des voitures.
Vêtu d’un imperméable beige, un peu léger pour la saison, un chapeau mou de couleur grise enfoncé sur la tête, mallette d’homme d’affaires à la main droite, Otto Möll se rendait d’un pas vif chez Nikita Sinoïevsky. Notre imprudent personnage venait de commettre la sottise d’aller chez son ami à pieds au lieu d’emprunter un taxi ou son auto.
Toutes les semaines, l’ex-baron von Möll avait pris l’habitude de faire son rapport concernant l’avancée des projets d’un module magnétique à Nikita. Les conseils du physicien n’étaient pas à ignorer et Franz von Hauerstadt en convenait lui-même.
Otto venait tout juste de s’engager sur la quinzième avenue. Bien évidemment, il ignorait tout à fait qu’un homme à lunettes noires – franchement en plein mois de décembre ! – et chapeau mou gansé de beige, gants noirs assortis, s’était embusqué au deuxième étage d’un immeuble anodin, tout à fait ordinaire.
Le chercheur germano-américain parvenait déjà à la hauteur dudit immeuble. Il faisait une cible de choix. Alors, le tueur à gages, muni d’un fusil à lunettes d’un modèle qui n’existait pas encore en cette fin d’année 1951, visa et tira sur sa victime.
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Mais, chose inattendue, il la rata !
Bigre ! Que s’était-il donc passé ? Par quel miracle Otto Möll réchappait à son assassin ?
A l’instant précis où le coup partait, Otto avait eu un mouvement brusque non provoqué par l’éventuel sixième sens qui l’ aurait ainsi averti qu’il se trouvait en danger de mort, mais parce qu’il avait été rudement bousculé par un individu peu amène, le genre bourru et débardeur de quai. Seul le chapeau fut troué par le mortel projectile. Tandis que le malotru grognait une quelconque excuse à Otto, qui, d’un geste rageur, ramassait son couvre-chef, là-haut, le tireur prenait la fuite.
Mais notre ami constatait que son chapeau venait d’être traversé par la balle d’une arme à feu silencieuse, d’un fusil apparemment. Diable ! Voici donc que les incidents des années passées recommençaient ?
Alors que, déjà, le faux docker s’éloignait, l’avionneur réalisait enfin que le rustre venait en réalité de lui sauver la vie.
- Mais… mais… Si je comprends bien, cette bousculade était voulue… ce type m’a sauvé… Monsieur !
Le quinquagénaire se mit à courir derrière le travailleur.
- Monsieur ! Ne partez pas !
L’inconnu, toujours aussi bourru et malpoli finit par se retourner. Il grommela avec brusquerie :
- Quoi ! Quoi ! Fait chier à la fin ! Je me suis excusé. Ce n’est pas suffisant pour vous, peut-être, le bourgeois ?
Stupéfait, Otto s’immobilisa. La silhouette qui se tenait devant lui lui rappelait vaguement quelqu’un. Une personne qu’il avait vue il y avait fort longtemps, durant son enfance, peut-être…
Mais notre inconnu mit à profit l’ébahissement de l’avionneur pour reprendre sa route et s’éloigner à grands pas.
- Purée ! Nom de Dieu ! Il était moins une… grand-père était sur le point de me reconnaître… mais, baste ! j’ai réussi ma mission. Michaël va être content. Je l’ai déchargé d’une tâche superflue alors qu’il a d’autres chats à surveiller…
Stephen Möll, le chercheur de 1995, venait de contrarier les plans d’un certain Pierre Duval…
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1951, mais cette fois-ci à Palenque.
L’homme synthétique Zemour Diem Boukir, obéissant aux directives de Johann van der Zelden, avait emprunté avec succès l’identité d’un terrassier amérindien, Pablo Cortez, et ainsi, participait en toute légalité aux travaux de déblaiement de l’escalier de la pyramide dans l’expédition du Mexicain Alberto Ruz Lhuillier.
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Vingt-et-une marches avaient été dégagées en 1949, vingt-trois en 1950 et treize de plus en 1951.
Mais quel sens donner à la présence de l’homme robot à Palenque ? Quels étaient les buts de l’Ennemi ? Zemour avait été envoyé dans ce site archéologique pour plusieurs raisons. Primo, Michaël n’allait pas tarder à y faire à son tour une apparition car Archibald Möll allait lui aussi se retrouver à Palenque dans quelques mois. Secundo, le séide de Johann avait également le devoir de rendre compte de l’état d’avancement des recherches de Ruz à son supérieur.
Pour éliminer Archibald, l’homme synthétique disposait d’un émetteur translateur en provenance de l’an 3 000, qui pouvait emprisonner tout un groupe d’hommes pourtant distants de plusieurs milliers de kilomètres et expédier ainsi les victimes désignées dans un univers parallèle.
Pendant ce temps, Archibald Möll, au tout début de janvier 1952, parvenait enfin au Brésil, aux portes du Mato Grosso avec quelques amis explorateurs aventuriers tout comme lui et accompagnés de guides autochtones.
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Mais quelles étaient les connaissances des chercheurs et assistants synthétiques des représentants de la première civilisation post-atomique concernant les recherches archéologiques en Amazonie menées au XXe siècle ?
Okland di Stephano en savait beaucoup sur l’existence de lieux et de portes se situant sur des sites archéologiques mystérieux voire mythiques, des sortes de wormholes conduisant à des univers différents du nôtre. Antérieurement à la Grande Catastrophe de 2045, les portes menant à d’autres dimensions pouvaient être franchies accidentellement. Naturellement, les dirigeants de l’an 3 000 savaient localiser avec précision lesdites portes communiquant avec des histoires, des univers différents.
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Toutefois, Zemour Diem Boukir se doutait que la partie ne serait pas aussi facile pour lui ; il avait été donc mis en garde par l’Ennemi. Si l’agent temporel parvenait à sauver Archibald du sort que Johann lui avait réservé et décelait par la même occasion la présence de l’homme robot à Palenque, ce dernier n’avait plus qu’à le faire prisonnier dans ces dimensions hors du temps normal ambiant, oui, mais également hors de toute géométrie euclidienne…
Bref, Johann croyant que son homme de mains pourrait ainsi se défaire de Michaël, était-il donc en train de perdre l’esprit ? Pour l’Homo Spiritus, il s’agissait là d’un piège aussi grossier que primitif…
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