Un goût d'éternité 6e partie : Otto : 1950 (3).

 

Noël 1950.

Franz venait d’acquérir un chalet en Bavière,

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ce Land étant le berceau des von Hauerstadt. Le duc, souhaitant marquer le coup et montrer toute l’hospitalité dont il était capable, reçut, avec l’accord d’Elisabeth, en toute simplicité, enfin une simplicité digne de Lucullus, les membres de l’association utopiste fondée par Otto Möll, il y avait déjà plus de deux décennies. Dans la bâtisse toute en bois, séjournaient donc, outre Franz lui-même, Lisbeth, François, Cécile et Friedrich – celui-ci encore au maillot -, une cuisinière, un majordome et une bonne à tout faire, l’avionneur, Dietrich le fils aîné du bienfaiteur de von Hauerstadt, Wladimir Belkovsky, Nikita Sinoïevsky et le secrétaire de Stephen Mac Garnett, l’explorateur ayant été obligé de décliner l’invitation, pris par son expédition archéologique de l’Île de Rapa Nui.

Grâce à Dieu, du moins était-ce là le sentiment de madame la duchesse, Bill O’Gready était absent, se battant en Corée.

Le souper du réveillon se déroula dans une atmosphère détendue, joyeuse, et les mets qui défilèrent, mitonnés par la cuisinière d’origine française comme il se devait, prénommée Marthe, tout à fait succulents.

La maîtresse de maison avait fait des frais de toilette. Elle était vêtue avec goût d’un ensemble griffé Dior. Ainsi, la jeune femme portait avec une sobriété certaine – les néophytes ne pouvant deviner le coût de la tenue – un tailleur classique raglan en lainage aux tombées et à la coupe impeccables. Imaginez-vous une robe bustier noire rehaussée par un simple clip de diamants par-dessus laquelle était passée une veste à double boutonnage resserrée à la taille et s’évasant sur les hanches, laissant deviner la naissance des seins. 

 Christian Dior 1950 La Ligne Diabolo, Black Dress, Photo Clarke

Assortis à ce tailleur, un chapeau plat semblable dans sa forme à une coupe de cristal, mais de couleur noire, des gants noirs aussi, doublés de blanc, et, surtout, un manteau à manches oreilles d’éléphant. Autour du cou, un collier de perles à quatre rangs, ras-de-cou, des boucles d’oreille assorties audit collier. Les perles, d’une rare pureté, avaient la grosseur d’un œuf de pigeon ou à peu près. Quant au poignet gauche, il s’ornait d’un bracelet en platine massif.

Franz avait-il donc dévalisé un bijoutier pour que madame la duchesse von Hauerstadt arborât autant de joyaux ? Non, pas du tout, mais le jeune homme adorait sa femme. Rien n’était trop beau pour elle.

Cette tenue discrète, d’un chic au possible, faisait croire que Lisbeth avait toujours vécu dans le luxe et que celui-ci lui était tout aussi naturel que le fait de respirer. Mais comme nous le savons, il n’en était rien. Si Elisabeth se pliait aux desiderata de son époux, c’était avant tout pour lui faire plaisir et l’honorer devant se hôtes.

Le maquillage mettait en valeur les traits réguliers de madame. Un soupçon de blush sur les joues, de rouge sur les lèvres, un peu de rimmel sur les cils, quelques gouttes de Shalimar

 Description de cette image, également commentée ci-après

 dans l’encolure de sa robe, les lourds cheveux de flamme remontés en chignon sur la nuque, et c’était tout. Pas de fantaisie supplémentaire, d’ostentation ou d’affèterie alors que les bas de soie valaient à eux seuls un mois de salaire d’un ouvrier spécialisé et que les chaussures, de délicieux escarpins noirs en daim, étaient aussi sobres que le tailleur mais tout aussi onéreuses.

On le constate, désormais, trois à quatre fois par an, madame se rendait à Paris effectuer quelques emplettes. Dior, Chanel, Fath

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 figuraient parmi ses couturiers préférés. Franz se montrait un parfait conseiller en matière d’élégance et de bon goût. Lisbeth se rangeait toujours à ses avis et recommandations. Le duc savait d’instinct ce qui allait à sa chère Elisabeth, ce qui la mettait en valeur, ce qui l’avantageait.

Mathilde de Malicourt, convertie au culte de madame la duchesse, marmonnait sans cesse à ses amies « cette fille a du chien » et allait jusqu’à leur conter une fable sur les ascendances supposées nobles de sa petite-fille par alliance, la famille des Granier n’ayant pas eu de chance sous cette maudite Révolution et ayant été contrainte pour échapper à l’ire des Montagnards d’emprunter une fausse identité alors que les vingt quartiers de noblesse de ces Normands ne faisaient aucun doute… décidément la comtesse semblait encore vivre en plein XIXe siècle à moins que ce ne fût le XVIIIe…

Mais, nous le savons, tout cela n’était qu’une apparence…

Mais, revenons à cette nuit de Noël… ou du moins essayons car une interruption brutale eut lieu sur le plateau de tournage, le studio 5, alors que le cinéaste Henri Verneuil devait faire face à la colère de la starlette DS de B de B. 

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*****

Des hurlements, des glapissements stridents retentissaient sur le plateau, faisant fuir les techniciens secondaires œuvrant à la mise en boîte du feuilleton suivi par tous les citoyens de l’Agartha. Que se passait-il donc alors que le réalisateur Henri Verneuil laissait tomber son porte-voix pour la quatrième fois ? 

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Deanna Shirley, bravant une fois encore les oukases de Spénéloss et du commandant Wu, était parvenue, au grand dam d’Uruhu et du cygne Eloum à pénétrer dans le studio et, munie d’une énorme paire de ciseaux, s’était précipitée sur sa sœur, la douce et effacée Daisy Belle qui incarnait Elisabeth. Avec rage, la miss s’était mise à taillader dans la toilette Dior si bien reconstituée et qui ne devait rien au synthétiseur fourrier.

- Non… mais… tu vas voir… pourquoi étrennes-tu une robe aussi seyante, aussi chic ? Moi, j’ai dû me contenter d’espèces de chemises et toi, maintenant, tu portes des vêtements provenant de grands couturiers ? Ce n’est pas juste !

- Deanna ! Deanna ! Stop ! Tu détruis mon costume, gémissait Daisy Belle, les larmes aux yeux.

- Je m’en fous ! Tu n’as que ce que tu mérites. Je ne fais que te rendre la pareille lorsque, adolescente, tu faisais de même avec mes propres robes que tu jugeais inconvenantes sous le fallacieux prétexte que j’aimais faire croire que je n’avais que douze à quatorze ans !

- Je t’en prie… aïe ! Tu me fais mal avec tes ciseaux. Tu viens de me blesser… si tu ne m’as pas encore pardonné, ce n’est pas ma faute… cesse donc…

Daisy Belle essayait bien de protéger sa splendide robe noire, mais c’était peine perdue. Sa jeune sœur, transformée en furie, tailladait et tailladait encore la toilette cousue avec art par Brelan et Veronika la semaine précédente.

DS de B de B avait soudoyé les pompiers de service et les deux gardes de la sécurité en leur versant non un bakchich mais en leur offrant un bon verre, c’est-à-dire, pour le Néandertalien de l’alcool à base de poisson et pour Eloum une grenadine dont le cygne était fou. En effet, ce sirop avait sur lui l’effet d’un aphrodisiaque. Quant aux deux humains ordinaires, quelques caresses de gourgandine avaient suffi à les convaincre de fermer les yeux en sus d’une bouteille de rhum de la Jamaïque provenant en droite ligne des propres réserves du capitaine Craddock.

Pierre, Henri, Michel et tous les autres se tenaient désormais en retrait, assistant au triste spectacle de la destruction de la toilette griffée Dior. Certes, les collègues de Daisy Belle s’étaient interposés lorsque l’apprentie star avait surgi sur le plateau mais ses yeux fous, ses lèvres écumantes et ses ciseaux, aussi larges que ceux utilisés pour découper de gros cartons les avaient vite dissuadés de prendre un mauvais coup.

Cependant, Michel, plus réactif que ses amis, avait lancé dans son vocodeur un appel de détresse qui avait abouti dans le bureau de l’Hellados.

Tandis que le massacre de la toilette se poursuivait et qu’il ne restait plus désormais à Daisy Belle que des lambeaux de robe noire qui ne tenaient encore sur la comédienne britannique que par miracle, l’extraterrestre arriva sur la scène. Là, il tenta sa fameuse prise helladienne sur DS de B de B. Mais elle n’eut aucun effet sur la jeune femme survoltée, hors d’elle.

- Bon sang ! Grommela alors avec dépit Michel. Lieutenant, vous nous aviez habitué à plus d’efficacité, que diable !

- Vous, vous, je vais vous arracher les yeux, rugissait Deanna Shirley ! Espèce de putois au sang jaune ! Hypocrite !

Tournoyant sur elle-même, l’apprentie star menaçait désormais Spénéloss de son arme improvisée. Or, à moins d’effectuer une figure de harrtan, ce qui restait toujours possible, l’Hellados ne pouvait rien contre la furie. S’il passait en mode de combat, ce n’était pas certain qu’il retînt la puissance de son coup.

Daisy Belle, effondrée, pleurait, se tenait les cheveux tout en s’agenouillant afin d’éviter l’acier assassin de sa sœur.

- Vous m’en direz tant, messieurs ! Vous ne brillez pas par votre courage aujourd’hui, insistait la starlette, les yeux lançant des éclairs de joie. Oui, en scène, on pourrait croire que vous êtes de sacrés combattants, mais dans la réalité, vous ne valez pas tripette. Que je m’amuse ! Moi, qui ne mesure qu’un mètre cinquante-sept, je vous en bouche un coin…

Toutefois, Henri s’était retiré discrètement du plateau. Dans le corridor du niveau dix-huit, section Gamma de la Cité, il passait un coup de fil au Superviseur général, autrement dit au commandant Wu.

- Monsieur Wu, ça urge… oui, vraiment… elle est devenue folle…

- D’accord… je laisse là mes affaires et je suis à vous…

Quelque peu rassuré, Henri raccrocha et s’en revint pour voir où en étaient les événements. Ce que le cinéaste ignorait c’était que Dan El n’était présentement pas dans l’Agartha. Mais l’appel lui était tout de même parvenu… en fait, le Ying Lung était en train de mettre la touche finale au système Laurentien situé à quelques cinq mille parsecs de la planète Terre. Mais pas dans une chronoligne proche. Dans un Temps parallèle où l’humanité ne verrait jamais le jour… pour ce travail de création, l’Entité n’était pas sous sa forme humaine… elle n’en avait pas besoin. Energie pure, si on avait pu l’observer, on aurait cru voir une espèce d’écharpe spirale lumineuse évoluant entre l’orangé et le violet profond… mais son éclat était tel qu’on n’aurait pu prolonger le regard plus d’une milliseconde à moins de devenir totalement aveugle.

Dérangé en plein acte poétique créatif, Dan El était d’une humeur massacrante. Lorsque le commandant Wu apparut soudainement sur le plateau, un silence de mort se fit brusquement. Le Superviseur n’avait pas caché sa venue magique par un tour de passe-passe habituel. Cependant, le Prodige de la Galaxie avait tout de même eu le réflexe de recouvrer son apparence humaine, celle d’un individu d’une quarantaine d’années, aux cheveux auburn et aux yeux bleu gris. Son regard en disait long sur son état d’esprit.

L’ingénieur en chef ne se contenta pas d’apostropher Deanna Shirley. Il la saisit brutalement par la manche de sa robe en soie bleue, et lui cracha ceci au visage : 


- Deanna, cela suffit. Cessez de faire l’enfant jalouse. Votre stupidité m’importune. Vos amis, si vous en avez encore, ne désirent qu’une chose, vous foutre à la porte… non pas du plateau mais de la Cité.

- Ah oui ? Qu’attendez-vous donc pour céder au caprice de ces Jean-foutre ? Le nargua la comédienne.

- Vous, plus que tout autre, savez ce que cela signifie vraiment, Deanna. Ne me défiez plus.

- Pff ! Des mots… toujours des mots… alors que je ne fais qu’exprimer ma colère légitime… dans cette affaire, c’est encore moi qui suis lésée, monsieur le donneur de leçons.

- Vous avez massacré cette robe. Vous avez sciemment détruit des heures et des heures de travail, méprisé vos consœurs dans leur tâche admirable de documentation et de reproduction…

- Pff ! Que je sache, le synthétiseur fourrier n’est pas fait pour les chiens !

- Ici, il n’aurait pas suffi à rendre l’authenticité de la toilette. Il fallait que la tenue soit cousue à l’ancienne avec le droit-fil, le surjet et tout le reste…

- Ouille ! Monsieur le Prodige est furibard… dois-je numéroter mes abattis ? Allez-vous enfin sévir ? Vais-je regagner l’anonymat de l’extérieur ?

- Vous jouez toujours la provoc, Deanna. Mais vous avez tort.

- Commandant, murmura alors Daisy Belle d’une voix timide, intervenant auprès du Superviseur général afin d’obtenir sa clémence alors que, pourtant, dans ce mini drame, c’était elle qui avait subi le plus grand dommage, je vous en prie… Deanna est folle, nous le savons tous deux… mais elle a compris… elle ne recommencera plus…

- Mademoiselle, c’est fort généreux à vous de vous montrer aussi miséricordieuse, mais Deanna mérite une fessée… une rouste… non pas physique, mais… alors, voici.

A peine Dan El avait-il prononcé ces paroles que mademoiselle de Beaver de Beauregard sembla disparaître du plateau. En fait, il n’en était rien… car, désormais, la miss était enfermée, prisonnière au cœur d’un imposant miroir de Venise.

- Que… signifie ? L’entendit-on glapir.

- Ma chère, vous resterez à l’intérieur de ce miroir et de tous les autres existant dans la Cité tant que je le jugerai bon… autrement dit jusqu’à la fin du tournage du feuilleton.

- Mais… mais… je veux sortir ! Comment vais-je pouvoir respirer, vivre ? Manger ? Dormir ? Et tout le reste ?

- Commandant, balbutia Spénéloss plus jaune que jamais… Monsieur…

- Oh ! Vous ! Vous n’avez pas été à la hauteur dans cette histoire…

- Cette peine est démesurée par rapport à la faute, sir…

- Que non pas ! Deanna m’a cherché ? Elle m’a trouvé.

- Certes, vous avez raison de manifester ainsi votre colère mais…

- Mais ? Lieutenant, savez-vous à qui vous demandez la clémence pour une petite vie ?

- Oui, sir, bégaya l’Hellados…

- Je ne me montre pas aussi cruel qu’il le paraît à première vue…

Après avoir marqué une légère pause, Dan El reprit :

- Le révérend Dodgson a bien survécu durant des décennies dans une telle prison… Deanna, ma chère…

- Je veux sortir, insistait la miss au désespoir, les cheveux défaits, le maquillage dégoulinant sur ses joues.

- Il se peut que vous rencontriez mademoiselle Liddell, Alice, dans ces miroirs… mais aussi Marie d’Aurore… ou encore le reflet négatif de Dodgson, 

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autrement dit sir Charles Merritt… alors… attention à vous… Faites preuve de prudence… Alice est folle et sir Charles un criminel patenté…

- Je regrette… Commandant Wu, je regrette… sincèrement…

- Parce que vous avez la trouille, ma chère… Voilà ce qu’il en coûte à provoquer la colère d’un Ying Lung… du Ying Lung…

- Je vous jure que, désormais, je me tiendrai en retrait, que je serai sage… que je vous respecterai comme je dois vous respecter… mais sortez-moi de là… C’est abominable…

- Mais non… Vous respirez… vous nous voyez… vous survivrez à votre punition, je vous l’assure… le Temps ici n’est… hum… disons qu’il ne s’écoule que selon le sentiment que l’on a de son existence… alors…

En son for intérieur, Spénéloss se disait que Dan El était en train de dévoiler qu’il avait le pouvoir de manipuler le Temps, qu’il agissait sur le Pan Chronos… donc, les humains témoins de cette scène n’allaient pas tarder à comprendre qu’elle était la véritable nature du Prodige… que s’il avait barre sur le pan Chronos, il avait également barre sur le Pan Phusis, le Pan Zoon et le Pan Logos… donc qu’il était… D…

- Lieutenant, entendit alors l’Hellados dans sa tête, tous ces humains ordinaires ne sont pas capables de telles déductions… alors, n’ayez aucune crainte…

- Sir…

- Oui, ils savent que je suis surhumain, que je suis un Ying Lung mais ils ne peuvent saisir tout ce que cela implique…

Effectivement, Henri Verneuil, tout souriant, se rapprochait des deux hommes et disait :

- Commandant Wu, merci d’être intervenu… nous serons tranquille pour un bon moment à ce que j’ai compris…

- Oui, on peut dire les choses comme cela, soupira Dan El.

Déjà, le prodigieux adolescent regrettait son geste de colère.

- Daniel, fit alors Daisy Belle, vous me jurez que cet enfermement n’aura pas de conséquence sur la santé de ma sœur ?

- Bien sûr… ah… mais vous ne pouvez connaître cet épisode du Docteur Who, évidemment, dans lequel la petite fille de la famille de sang se retrouve prisonnière du miroir… le seul avantage est qu’elle ne vieillit plus… elle reste à jamais une fillette… puisque le Temps s’y retrouve suspendu. S’il m’en prenait soudain l’envie, voilà ce que je ferais à Deanna… mais user ainsi de son bon plaisir, de son omnipotence, ce serait abuser…

« Omnipotence ? Murmura Michel Creton. Bigre ! je me demande là ce que réellement un Ying Lung peut faire puisqu’il apparaît que c’est l’espèce à laquelle appartient notre Superviseur général… ».

Cependant, déjà l’incident n’était non pas oublié mais de l’histoire ancienne puisque la séquence Noël 1950 fut finalement mise en boîte avec tout le savoir-faire d’Henri Verneuil.

 

*****

 

Après le dîner, les liqueurs et les pousse-café, Franz qui s’était montré sobre et raisonnable, régala ses invités d’un concert nullement improvisé. Il s’était exercé durant des mois pour que ses hôtes ressortissent les oreilles enchantées par son brio et sa musicalité. Il interpréta donc avec chaleur, virtuosité et sans sentimentalisme superfétatoire, la Grande Chaconne et le Prélude de la Partita numéro 3 de Johann Sebastian Bach, le Treizième Caprice de Paganini, le Premier mouvement du Concerto en ré de Tchaïkovski ainsi que le troisième mouvement du plus connu des concertos pour violon de Bartók. 

 Description de cette image, également commentée ci-après

Naturellement, Wladimir l’accompagnait au piano.

L’assistance, cependant ne fit preuve d’aucune indulgence. Mais elle applaudit à tout rompre l’impressionnante prestation du duc von Hauerstadt. En cet instant, ô combien précieux, on se rendait compte que Franz était passé à côté d’une prodigieuse carrière de virtuose.

Ensuite, vint l’heure des souvenirs. Délaissant là son clavier, Belkovsky raconta son évasion d’un des goulags sibériens, tenant avec habileté son auditoire en haleine. Les faits ainsi narrés remontaient déjà à 1948.

Wladimir avait eu la chance de se lier d’amitié avec un des gardiens du camp. 

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Il lui fut facile d’en faire un complice et un partenaire de son évasion. Ledit gardien, un dénommé Piotr, un individu moins rustre qu’il y paraissait, se chargea d’assommer un de ses collègues au moment de la relève et après l’avoir déshabillé, donna l’uniforme au Polonais. Celui-ci s’en revêtit et suivit son ami soviétique à travers les bâtiments en bois du camp. Le musicien préparait sa fuite depuis plusieurs mois déjà et il avait eu largement le temps de se fabriquer une fausse moustache qui, une fois collée au-dessus de sa lèvre supérieure, modifiait entièrement sa physionomie. De plus, des verres de lunettes gros comme des culs de lampe s’ajoutaient à ce déguisement.

Les différents corps du camp furent traversés sans encombre. Mais le Polonais avait-il la partie gagnée pour autant ?

Non car un autre geôlier qui effectuait sa ronde avec un peu d’avance, découvrit le gardien assommé et dévêtu. Comprenant ce qui se tramait, ce zélé fonctionnaire s’empressa alors de donner l’alerte en hurlant et en appuyant sur le bouton déclenchant la sirène d’alarme. Aussitôt, un ululement strident retentit dans tout le camp.

Toutefois, alors que retentissait le branle-bas de combat, Piotr, muni d’un fusil mitrailleur et qui avait donné une arme semblable à Wladimir, accéléra sa course jusqu’à parvenir devant un mur d’une douzaine de mètres de haut qui clôturait les bâtiments d’incarcération. Derrière lui, le musicien suivait, courant à perdre haleine.

Or, derrière le mur, en terrain découvert, il y avait des barrières de fils barbelés ainsi que des miradors dans lesquels des sentinelles se tenaient en faction. La nuit était transpercée par des projecteurs qui étaient actionnés par les gardiens en haut de leurs tours de bois.

Tandis que quatre gardiens parvenaient jusqu’à nos deux fugitifs, Piotr n’hésita pas à leur tirer dessus, immédiatement imité par le Polonais. Sur les quatre Fonctionnaires, deux furent mortellement blessés. Là-haut, les projecteurs illuminaient la scène dans un éclairage cru. Mais Wladimir eut le réflexe de viser les spots et ses tirs en rafales firent mouche. Aussitôt, l’obscurité salvatrice revint. 

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Pourtant, la liberté était encore loin car Piotr avait fini par être abattu par un de ses collègues. Une balle avait en effet fracassé son crâne et il était tombé mort dans un éclaboussement sanglant.

Mais Wladimir ne se démonta pas pour autant car il eut le courage de descendre les deux gardiens encore indemnes et alors que ces deux sbires se tordaient de douleur sur le sol glacé, il escalada le mur à l’aide d’une corde qui ceignait ses reins.

Toutefois, en haut des miradors, la mitraille aveugle se poursuivait mais, protégé par sa baraka, le musicien ne fut pas atteint par un des projectiles.

Maintenant, notre fuyard se trouvait sur le faîte du mur et s’apprêtait à le descendre du côté des barbelés. Mais c’était sans compter sur les sentinelles survivantes qui s’étaient enfin résolues à suivre le même chemin que Wladimir et ce d’autant plus que des renforts survenaient.

Courant en zigzags, Wladimir serrait toujours fortement son arme. Une seule idée le tenaillait : fuir, réussir à passer ces barbelés et se retrouver de l’autre côté, du côté de la liberté. Tant pis pour ceux qui s’érigeaient en obstacle. Régulièrement, il se retournait et une rafale crépitait soudainement, fauchant implacablement les poursuivants.

Ce fut ainsi, bénéficiant d’une avance conséquente, que Belkovsky franchit les fils barbelés. Puis, il sauta dans un fossé empli d’une eau glaciale. Bien que frissonnant, il nagea de toutes ses forces jusqu’à la berge et ressortit de l’onde noire tout boueux et claquant des dents. Cependant, sa détermination demeurait intacte. La rage de vivre libre l’accompagnait.

Rampant encore quelques mètres, Wladimir ne se redressa qu’à l’endroit où il estimait que le camion de ravitaillement dans lequel il devait monter en compagnie de Piotr se trouvait. Le fugitif ne se trompa pas. Effectivement le véhicule, moteur allumé mais phares éteints attendait les rescapés du goulag dans cette nuit d’hiver.

Au volant de l’utilitaire, une femme, coiffée d’un foulard informe. Il s’agissait de l’épouse du gardien Piotr. Sans un mot, Wladimir grimpa sur le siège avant encore libre.

Mais la jeune femme demanda d’une voix rauque :

- Et Piotr ?

- Il y est resté, se contenta de répondre Belkovsky.

Serrant les dents, la Russe manoeuvra le camion qui emprunta alors la route du village le plus proche. Un village qui se trouvait tout de même à plus de trente verstes du camp. 

 ZiS-5

Pendant ce temps, à l’intérieur du goulag, les officiers avaient réagi et sorti les berlines et les motos afin de prendre en chasse les fugitifs.

Mais Marina savait ce qu’elle devait faire pour échapper à la meute. Sans prévenir Wladimir de ses actions, elle engagea le camion sur une voie ferrée et l’immobilisa. Puis, elle commanda à son compagnon de monter dans l’un des wagons de marchandises du convoi qui attendait un signal avant de reprendre la route. Apparemment, le conducteur du train était de mèche car, lorsqu’il vit les deux silhouettes grimper et refermer derrière elle la porte en bois coulissante, il démarra et, accélérant, quitta sa voie de garage.

Les gardiens sur leur moto survinrent trop tard. Ils ne découvrirent qu’un camion abandonné sur la voie. Impossible de rattraper le convoi qui avait déjà pris de la vitesse. Désormais, il fallait alerter les autorités de la région mais, pour cela, ils devaient d’abord trouver un téléphone. Or, dans ce lieu désert, c’était peu évident, à moins de rebrousser chemin jusqu’au camp.

Ce délai laissa amplement le temps à Marina et à Wladimir de faire route en direction de l’ouest. A une gare de triage, ils eurent la présence d’esprit de descendre de leur train de marchandises et d’emprunter un autre convoi qui allait vers le nord-ouest.

Ce jeu dura trois jours. Enfin, parvenus aux environs de Leningrad, les deux fugitifs prirent la décision de se séparer. Belkovsky, la chance étant toujours avec lui, put se faire embaucher comme clown musicien dans un cirque minable qui se produisait entre Leningrad et les pays Baltes. 

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 Motivé plus que jamais, déjà humant la douce odeur de la liberté, Wladimir, une fois en Estonie, abandonna son cirque et, se dissimulant dans un des ballots d’un cargo faisant route vers le Danemark, se retrouva franchissant le rideau de fer au fond de la soute de ce navire rouillé mais encore capable de naviguer.

Découvert par un des marins, celui-ci ne le livra pas au capitaine. Au contraire, le prenant sous son aile, il lui permit de rester clandestin jusqu’à l’amarrage à quai au port de Copenhague. 

 Copenhague

Désormais en sécurité, Wladimir Belkovsky avait cependant besoin d’argent. Vêtu tel un vagabond, hirsute et crasseux, il n’en alla pas moins trouver la rédaction d’un grand quotidien et là, au culot, demanda en allemand à voir le rédacteur en chef du journal.

Comme derrière le vagabond l’on devinait l’homme de bonne éducation, notre aventurier malgré lui n’eut pas trop à attendre. Au bout d’une heure, il fut reçu par qui de droit et là, notre musicien révéla son identité.

- Avez-vous une preuve de ce que vous avancez, monsieur ? Questionna Henrik.

- Bien sûr. Mettez-moi devant un clavier ou encore devant un violoncelle. Vous verrez que je dis vrai, jeta avec ironie Wladimir dans son bon allemand malgré un accent slave perceptible.

Cela fut fait. Le rédacteur Henrik se plia aux desiderata du rescapé du goulag stalinien.

Ce fut donc ainsi que le concertiste Wladimir Belkovsky refit surface dans le monde libre. Celui-ci n’avait pas oublié le jeune prodige d’avant-guerre.

Monnayant le récit de sa rocambolesque évasion de Sibérie à divers organes de presse, le musicien se retrouva assez vite à la tête d’une somme suffisante qui lui permit, à la fin du mois d’avril 1949, de s’embarquer pour New York à bord d’un transatlantique. Monsieur Belkovsky savait qui aller trouver aux States. Son ami Otto von Möll qui l’avait si bien reçu jadis. Par chance, il savait où demeurait l’avionneur. Il n’y avait plus qu’à espérer que le chercheur n’ait pas déménagé depuis…

- Cher monsieur Belkovsky, s’exclama Dietrich une fois que le virtuose eut achevé son récit, votre évasion incroyable a tous les ingrédients pour être adaptée par les scénaristes d’Hollywood !

- Il ne faut pas exagérer, Dietrich, sourit Wladimir avec modestie.

- Non, non, je sais fort bien ce que je dis, reprit le fils aîné d’Otto, encore plus enthousiaste, sans doute à cause des quelques verres de vin qu’il s’était autorisé à boire durant le souper de Noël. Un jour ou l’autre, vos aventures seront racontées avec encore plus de suspens dans une superproduction de la Twentieth Century Fox ou alors de la MGM…

- Hum… je préfère rester modeste. Vous savez, Dietrich, vous pouvez m’appeler par mon prénom… monsieur… honnêtement, j’ai l’impression d’être un vieux bonhomme tout chenu… or, je n’ai pas encore quarante ans.

- D’accord, Wladimir… mais je crois que c’est autour de Nikita Sinoïevsky de prendre la parole. J’espère vivement que son récit sera aussi haletant que le vôtre…

- Une minute, fit Franz avec un regard amusé… Voici Sonntag qui se pointe enfin… mon chat a fini par sortir de sa cachette, toute crainte oubliée… 

 Chat bicolore

Effectivement, le chat du duc, miaulant explicitement, venait se frotter contre son maître, réclamant sa pitance.

- J’en étais certain, ricana le jeune homme. Je t’ai gardé un blanc de chapon…allez. Prends… C’est pour toi…

Avec une tendresse visible, von Hauerstadt donna une assiette abondamment garnie à sa bête familière. Aussitôt, Sonntag, affamé, se jeta dessus. Le blanc de chapon fut vite englouti. Une fois repu, le félin ronronna de plus belle et puis, s’installant confortablement près de la cheminée où un feu réchauffait l’atmosphère, entreprit de faire sa toilette, commençant par ses pattes…

Mais revenons au récit de Nikita le transfuge soviétique.

En ce mois d’avril 1948, quelque part dans un village de Sibérie, agglomération qui n’avait officiellement pas d’existence légale et qui ne figurait sur aucune carte, un lieu éloigné de tout grand combinat industriel, au cœur d’un centre de recherches, des ingénieurs soviétiques, secondés par des savants allemands enlevés en 1945, préparaient d’éventuels et futurs voyages spatiaux, autrement dit, tous ces scientifiques tentaient de mettre au point un véhicule capable de franchir la stratosphère. 

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Les Allemands avaient déjà construit divers prototypes de fusées et de lanceurs mais pour l’heure, aucun de ces engins n’avait encore réussi à décoller.

Or, le directeur de ces recherches n’était autre que Nikita Sinoïevsky. Cependant, notre scientifique était placé sous le contrôle d’un politicien pur jus, Nicolaï Diubinov, un membre influent du Parti communiste, destiné à la brillante carrière que l’on sait. L’apparatchik n’était pas un béotien dans le domaine des sciences et possédait un solide bagage en matière de physique appliquée. Il fallait donc tout le talent et l’entregent de Nikita pour justifier la série d’échecs dans la mise au point des fusées. Sinoïevsky se montrait indulgent vis-à-vis des ingénieurs allemands, les traitant poliment, faisant semblant d’oublier que les prisonniers étaient d’anciens nazis notoires ayant déjà travaillé aux côtés de Werner von Braun, le père des V1 et V2 et le futur inspirateur des fusées Gemini et Saturne V.

Malgré la relative compréhension du directeur Sinoïevsky, les ingénieurs d’origine allemande se refusaient à faire aboutir un lanceur soviétique et manquant de zèle, trouvaient toutes les astuces pour saboter les essais.

Particulièrement celui du 18 juillet 1948, au cours duquel un engin de taille modeste ne parvint cependant pas à s’arracher du sol, ne serait-ce que de cinquante centimètres !

Quatre mois passèrent, le temps à la fusée d’être démontée, remontée, vérifiée et revérifiée, qui, cette fois-ci daigna s’élever mais pour exploser aussitôt en une gerbe de feu éblouissante et en un fracas dévastateur. En effet, ce décollage catastrophique se solda par un bilan sanglant : il y eut trois observateurs tués et une dizaine d’autres grièvement blessés.

Furieux, comprenant qu’on le roulait, Diubinov décida de sévir. Tout d’abord, l’apparatchik fit un rapport circonstancié à Moscou. Ledit rapport accusait nommément le camarade Nikita Sinoïevsky d’agir de connivence avec les ingénieurs allemands et de saboter tous les essais.

Alors, la sanction ne se fit pas attendre. Désormais considéré comme un tiède à la cause de la révolution communiste mondiale, un perturbateur dangereux, le physicien fut déclaré indésirable sur tout le territoire de l’URSS. Limogé en janvier 1949, après quelques mois de prison, Nikita fut expulsé en mai.

L’ami d’Otto avait eu de la chance. Il aurait parfaitement pu être exécuté dans une des caves de la Loubianka ou encore déporté dans un des camps du système concentrationnaire soviétique.

Devant les hôtes de Franz, Sinoïevsky crut bon de se justifier.

- Je n’avais pas personnellement saboté ces fusées, vous savez… je n’y étais pour rien dans ces échecs répétés. Mais je dois reconnaître que nous, les Russes, étions en retard. Nous avions absolument besoin des ingénieurs allemands, et si ces derniers ont refusé de travailler pour Staline, ils l’ont fait avec habileté. Je ne puis les en blâmer.

Le duc von Hauerstadt se retint à grand-peine de rire.

- Mais personne ne vous accuse, déclara le jeune homme avec le plus grand sérieux. Vous n’êtes pas coupable… en fait, je vous approuve et vous admire… échapper à Staline… lui faire la pige… bravo !

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- Euh… en réalité, mes centres d’intérêt vont vers un autre domaine de la science physique appliquée… depuis quelques années, j’ai en tête un projet des plus révolutionnaires – révolutionnaire dans le bon terme – plus fou que d’envoyer un quelconque objet ou projectile dans l’espace… c’est pour cela que j’ai laissé le champ libre à nos aides nazis.

- Un projet ? Quel projet ? S’enquit Otto. N’aurait-il pas un rapport avec l’électromagnétisme ?

- Oui, c’est tout à fait cela, opina Nikita. Vous vous souvenez de nos élucubrations de jadis…comme vous tous ici, du moins je le suppose, j’ai toujours été fasciné par la théorie de la relativité restreinte d’Einstein… de ce qu’elle impliquait. Alors, je me suis dit qu’en utilisant les champs magnétiques, nous pourrions fort bien construire une espèce de véhicule capable de se déplacer dans le temps… or, lesdits champs magnétiques… eh bien, je me suis aperçu qu’ils étaient beaucoup plus efficaces à très haute altitude… c’est pourquoi j’ai accepté un temps de travailler avec les ingénieurs allemands prisonniers afin de mettre au point un lanceur pouvant franchir l’espace et échapper ainsi à l’attraction terrestre…

- Hem… autrement dit, utiliser les lois de la gravitation universelle, la force magnétique faible… les réunir dans une théorie du tout…

- En quelque sorte, répondit Nikita en hochant la tête.

- Mes amis, l’angoisse me prend soudain, lança Otto d’une voix sourde. Désormais, il est plus qu’évident que nous sommes passés à un autre stade de la lutte pour l’hégémonie mondiale… un modèle doit s’imposer et prendre le dessus sur l’autre. Or, ce combat va passer par la conquête de l’espace… et peut-être même… du temps… la paix mondiale ne tient plus qu’à un fil…

- Oui, je partage votre point de vue, Otto, répondit Franz doucement, mais cela n’arrivera pas tout de suite, dans un avenir aussi proche que vous le pensez… certes, la paix mondiale est menacée, mais pour l’heure, nous ne devrons affronter que des conflits périphériques… Antoine Fargeau s’était montré fort clair sur ce point…

- Franz, contra alors l’avionneur, vous semblez oublier qu’en Corée la guerre fait rage !

- Je le répète, il ne s’agit là que d’un champ de bataille limité, insista le duc. Oui, il est plus qu’évident, du moins pour moi, que la guerre fera aussi rage dans tous les pays pressés de se libérer des entraves de la colonisation. Ce sera alors que tous les peuples affranchis de leurs colonisateurs se retrouveront la proie des Soviétiques, des Soviétiques plus que jamais avides de gagner une nouvelle influence sur des portions nouvelles de territoire… à ces paramètres, il faudra y rajouter une économie mondiale à plat, se retrouvant dans le plus grand chaos et là, les conditions seront réunies pour qu’un troisième conflit mondial éclate… tel était le message testamentaire du Français Antoine Fargeau…

- Euh…

- Actuellement, le monde se reconstruit cahin-caha… or, la reconstruction achevée, les peuples s’achemineront vers la décolonisation et… une nouvelle page de l’histoire de l’humanité s’ouvrira, à l’instar du prélude de l’indépendance des Indes… ensuite, la partie deviendra plus délicate encore, les souvenirs émoussés des témoins les conduisant vers le pire des renoncements…

- Hem, toussota Nikita. Antoine Fargeau ? Qui est-ce ?

Le regard du duc croisa celui d’Otto. Puis, le jeune homme se décida.

- Un jeune homme courageux, le plus courageux que j’ai jamais connu… mort pour ses convictions, mort pour le monde, l’avenir de l’humanité, égaré dans une guerre qui n’était pas la sienne.

Le Soviétique se contenta de cette réponse. Mais le secrétaire de Mac Garnett, dont c’était le tour de s’exprimer, allait aiguiller la conversation dans une toute autre direction.

- Messieurs, pour un soir de réveillon, vous êtes tous trop graves… évoquer des conflits possibles… je crois qu’il serait temps pour moi que je vous conte l’état des découvertes de mon ami l’archéologue. Il regrette infiniment de ne pas être parmi vous mais il ne pouvait abandonner son équipe… comme vous le savez tous, Stephen se trouve actuellement sur l’Île de Pâques… avec l’accord des autorités chiliennes bien entendu. Oui, le mystère des statues géantes l’obsède. Il en convient volontiers lui-même. Malheureusement, jusqu’à aujourd’hui, il n’est pas parvenu à formuler une théorie qui tienne la route. Il a émis diverses hypothèses mais rien n’est venu les corroborer. 

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- Bref, ses recherches stagnent ? Jeta Dietrich.

- Tout à fait. Dans sa dernière lettre, Stephen a déclaré qu’en l’état actuel, il ne pouvait que supposer certaines choses… l’origine mystérieuse des statues demeure… aucune preuve… il envisage d’orienter ses recherches dans une autre direction… il pense bientôt explorer les profondeurs sous-marines alentour, et même conduire son enquête sur les autres îlots minuscules à proximité de l’Île de Pâques, afin de récolter tous les indices possibles tendant à prouver qu’une importante civilisation a bel et bien existé au cœur de l’Océan Pacifique. Pour lui, un continent aurait été englouti par les eaux à la suite d’un gigantesque cataclysme et ce continent serait Mu, cette terre mythique… 

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- Ouille ! Fit Dietrich se demandant si l’ami archéologue de son père avait toute sa raison.

Mais le secrétaire enchaîna comme s’il n’avait pas entendu le soupir du jeune homme.

- Stephen Mac Garnett reste persuadé que l’énigme de Mu pourrait remettre en cause tout le déroulement jusque-là admis de la Préhistoire, ainsi, selon lui, que tout le processus de la naissance des premières civilisations humaines. Mais, à mon avis, mon ami s’est mis à croire, un peu trop, aux légendes, à les prendre pour argent comptant, il a avalé tout de go des récits déformés maintes et maintes fois, bref, cela ne le mènera sans doute à rien… Toutefois, il reste un mince espoir…

- Nous le pensons tous, émit Otto en se resservant une part de bavarois au citron.

- Toujours est-il que Stephen est allé jusqu’à contacter le célèbre professeur Piccard afin d’explorer justement le monde sous-marin et les abysses de ces régions si mal connues. 

 Bundesarchiv Bild 102-13738, Auguste Piccard.jpg

- Si je saisis bien le sens de tous vos propos, remarqua Nikita, monsieur Smith, vous ne prenez pas réellement au sérieux votre ami Stephen Mac Garnett. Or, vous restez toujours à son service…

- Une fidélité que je lui dois, monsieur Sinoïevsky.

- C’est tout à votre honneur.

- Je ne suis pas du tout un spécialiste, commença Wladimir, mais les légendes, du moins à ma connaissance, ont toujours eu un fondement de vérité… un socle… Mû a donc peut-être véritablement existé après tout, comme l’Atlantide… mais nous les situons mal et le temps a embelli des lieux, des cités et des êtres prosaïques…

- Sans doute… mais avant toutes ces légendes, ces histoires, ces contes, il y avait les hommes… leur lutte contre les éléments… leurs besoins de tout expliquer par la magie ou encore la religion…

- Oui, monsieur von Hauerstadt, opina monsieur Smith. Mais j’ai omis un petit détail dans ma relation. Stephen m’a rapporté le récit que lui a fait un vieil Indigène de l’île – mais jusqu’à quel point prendre au sérieux les vaticinations d’un vieillard inculte ? 

- Allez-y, grommela Otto plus que jamais intéressé, se pourléchant à la fois les babines en terminant son dessert et impatient d’entendre la narration du secrétaire.

- Sur l’île, il y a un périmètre assez important en superficie, dépourvu de toute végétation… pas le moindre brin d’herbe… la surface en question est l’aire d’un cube parfait.

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 Or, à l’intérieur de ce périmètre, le sol apparaît comme calciné à la suite d’un mystérieux incendie. Impossible d’y envoyer les chèvres et les moutons paître. Bien sûr, Stephen a été intrigué par le phénomène inexplicable. Le vieillard lui a raconté que, du temps des pères de ses pères, à l’aube du monde, un cube lumineux, plus brillant que dix soleils, venu de nulle part, s’est mis à vibrer pour exploser ensuite en une gerbe de flammes. A la suite de cette explosion, une révolte éclata sur l’île. Ce fut alors que les Courtes Oreilles massacrèrent les Longues Oreilles, les exterminant toutes. Depuis ce jour lointain, plus personne n’a sculpté ces étranges statues… un peu comme si la technique s’en serait perdue… pour l’heure, il reste ces géants qui regardent de leurs yeux morts et aveugles les flots battre les rochers, et ce, pour l’éternité.

- Quel lyrisme ! Ironisa Dietrich.

- Mais, je le rappelle, ceci n’est qu’une légende. Sur ce périmètre, il devait tout simplement s’élever la case du chef et celle-ci a brûlé lors de la révolte. Le lieu est désormais tabou, voilà tout.

- Hum… il s’agit là d’une explication dépourvue de mystère… je préfère le merveilleux… Nous avons besoin de rêve, ce sont eux qui nous font avancer, lança le musicien.

- Peuh ! Fiction que tout cela, répliqua Nikita. Goûtons plutôt à ce champagne dont vous nous avez vanté la qualité, très cher Franz… du champagne rose… je n’en avais jamais vu…

- Mon cher Nikita, un peu de silence, je vous prie, souffla le jeune duc. Il est déjà plus de trois heures du matin et Elisabeth dort. Quant à mes trois enfants, également. Ne les réveillez pas.

Dietrich le premier se permit de faire un sort à sa flûte de champagne. Après en avoir bu trois gorgées, il jeta avec un sourire béat :

- Une merveille ! Oui, une pure merveille… meilleur que le champagne californien…

- Je l’espère bien, acquiesça Franz.

Le réveillon de Noël de l’année 1950 alla jusqu’au bout de la nuit. Personne n’était pressé d’aller se coucher. Il s’acheva dans la belle humeur, tous nos amis participant à une partie de Monopoly.

 Description de cette image, également commentée ci-après

 Le vainqueur, bien qu’il eût amplement tâté du champagne et des autres boissons alcoolisées des von Hauerstadt, ne fut autre que Dietrich.

Vers neuf heures du matin, ce 25 décembre, deux enfants encore les yeux tout ensommeillés, se précipitèrent vers le sapin de Noël. Ils y découvrirent avec la plus grande joie tout un assortiment de jouets. Un train électrique au grand complet et une panoplie d’Indien pour François, une poupée blonde aux yeux dormeurs avec son trousseau et un album à colorier avec ses trente-six crayons pour Cécile. Le petit dernier, Friedrich, qui dormait encore, eut droit à un camion en plastique à pousser ou à chevaucher et à des cubes en bois figurant six scènes de dessins animés de l’oncle Walt, dont, entre autres, Blanche Neige et Cendrillon. Oui, tous ces cadeaux faisaient genre, mais l’on n’était pas encore à remettre en cause cela… ceci dit, Cécile partagerait avec son frère aîné l’album de dessins et aurait tout le loisir de jouer avec le train électrique… quant à la poupée, eh bien, en cachette, François la manipulerait et accepterait de jouer au papa et à la maman avec sa jeune sœur…

 

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