Un goût d'éternité 6e partie : Otto : 1950 (2).

 

Au mois de juillet, Nikita Sinoïevsky arriva à son tour à Detroit tandis que les von Hauerstadt gagnaient encore une fois la France afin de présenter Friedrich à la comtesse de Malicourt. La vieille dame avait en effet réclamé la présence de son petit-fils et il lui tardait de voir le petit-dernier, ce fameux Friedrich. Alors, estimant que le bébé pouvait désormais supporter le voyage en avion, Franz et Lisbeth n’avaient pas hésité. En avant pour une nouvelle virée en Champagne ! 

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Tandis que le Soviétique dissident était accueilli avec chaleur par l’avionneur, qui, le cœur sur la main, lui offrait obligeamment le gîte et le couvert, le duc, la duchesse, leurs trois enfants ainsi que le chat Sonntag étaient reçus les bras ouverts par Mathilde qui ne semblait pas prendre une ride de plus.

Cependant, alors que toute la famille germano-américaine établissait ses pénates à Malicourt et retrouvait ses repères, Nikita avouait à Otto qu’il avait œuvré à la mise au point de fusées en URSS.

- Oui, cela ne me plaisait pas, disait le Russe avec son fort accent slave à son ami de longue date, de mettre mes connaissances au service de cette brute de Staline. Mais je n’avais guère le choix. Puis, j’ai fini par être expulsé du centre secret de recherches d’abord, du territoire soviétique ensuite.

- Pourquoi cela ? Demanda innocemment l’avionneur tout en savourant un verre de scotch.

- Eh bien, ceux qui étaient chargés de contrôler mes travaux s’étaient rendus compte, après quelques années, que… disons… je faisais preuve d’un manque d’enthousiasme évident…

- Ils y ont mis du temps, non ?

- Oui, mais nos dirigeants sont si bêtes ! Désormais, il m’est interdit de revenir en Union soviétique. Je dois cette sanction à Nicolaï Diubinov. 

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- Jamais entendu parlé.

- Un apparatchik… mais ce bonhomme m’a impressionné. Non par sa taille, sa prestance, ses traits burinés, ses cigarettes éternellement sur les lèvres, mais par ses convictions. Apparemment, il est sincère dans ses opinions, nullement fanatique. Il sait se montrer affable… il possède un vernis de culture. Nous avons parlé durant de longues heures de cette guerre d’hiver. Au premier abord, ce Diubinov peut paraître fort civilisé, mais ses yeux sont d’une froideur à vous faire frissonner. Au fond de lui, c’est un tueur, un manipulateur de première force. Je le crois capable de tout… oui, de tout… je le soupçonne même de faire partie en réalité du MVD… 

Illustration.

- Un homme redoutable d’après vos propos, Nikita…

- Redoutable, c’est là le terme, en effet…

 

*****

 

En 1995, Michaël déclarait à Stephen qu’il partait dans le passé afin de protéger son oncle Archibald.

Pourquoi une telle incongruité alors que la guerre faisait rage et que d’autres priorités attendaient l’homme du futur ?

En fait, l’agent temporel s’était pris d’affection pour ce vieux baroudeur, cet aventurier sympathique, et, sachant pertinemment que ce dernier se retrouverait en danger en 1952, perdu, prisonnier dans une dimension inconnue, il avait pris sur lui d’aller le secourir.

Or, la vie d’Archibald Möll n’interférait en rien sur l’existence ou la non-existence de la civilisation de Michaël Xidrù. Le geste de notre homme du futur était donc particulièrement désintéressé.

L’agent temporel s’absenta durant une longue semaine de l’année 1995. Resté seul, le professeur Möll dut faire face aux récriminations du général Gregory Williamson, un Gregory qui revenait régulièrement à l’assaut.

En effet, le général en chef des forces américaines s’obstinait à toujours ne pas comprendre pourquoi Michaël empêchait systématiquement les missiles et bombes américaines de détruire les agglomérations de l’ennemi soviétique.

Cependant, il est bon de savoir que les Etats-Unis connaissaient parallèlement une situation financière que l’on pouvait qualifier de désespérée. La guerre coûtait cher et elle paraissait devoir s’éterniser. En cette année 1995, il n’y avait toujours ni vainqueur ni vaincu.

Alors, aux abois, Gregory Williamson rencontra secrètement, même le Président Drangston n’était pas au courant, le plus puissant financier de la planète, autrement dit le sieur Johann van der Zelden. Il osa lui demander une aide plus que substantielle. Croyant parvenir à faire fléchir le bonhomme, il obtint cependant l’assurance que van der Zelden allait faire pression sur ses collègues afin que ceux-ci participent financièrement à l’effort de guerre.

Comme si, en fait, ils ne le faisaient pas déjà !

- Hum… Ce Gregory va les tondre comme des moutons, songea en son for intérieur l’Ennemi. Quant à moi, je suis prêt à lui abandonner cinq milliards de dollars, pas davantage… le reste, il peut courir pour mettre la main dessus. Avec tous les montages financiers, les paradis fiscaux, je lui souhaite bien du plaisir pour parvenir à s’en accaparer…

 

*****

Dans les appartements privés de Mathilde de Malicourt, la vieille dame recevait les confidences renversantes de son petit-fils préféré. Les lieux étaient meublés avec un goût quelque peu suranné et on pouvait y reconnaître d’authentiques consoles et crédences du plus pur et délicat style Louis XVI.

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 C’était un peu comme si le temps, ici, s’était figé au mitant du roi martyr. La tapisserie était dans des tons de roses et des trompe-l’œil faussement antiquisant garnissaient parfois les murs. Le plafond, quant à lui, s’ornait d’une rosace en stuc du plus bel effet. Ce mélange des genres rassurait madame la comtesse qui, depuis le temps, s’était habituée à ce décor.

Mais, pour l’heure, assise devant son secrétaire, tout en lisant deux ou trois lettres rédigées par de vieilles amies, elle écoutait les explications embarrassées de son cher Franz.

- Répète un peu, mon petit. Tu dis que ma douce Amélie a trompé Karl alors que celui-ci se battait contre nous sur le front en 17 ?

- Oui, Granny.

- Comment le sais-tu, tout d’abord ? Ma fille a reconnu les faits ? Cela m’étonne de sa part.

- Mère a avoué cette faute alors que la France allait être envahie par les armées d’Hitler.

- Hum… Peut-être essayait-elle tout simplement de te dissuader d’aller te battre ou d’en faire trop contre nous, ta famille française, si jamais tu te retrouvais face à ton oncle et ton cousin… Oui, je suis certaine qu’elle a préféré te raconter un mensonge, Franz.

- Pardonnez-moi de vous décevoir ainsi, grand-mère, mais mère ne m’a pas menti, bien au contraire.

- Qu’avait-elle donc à y gagner ? J’insiste. Elle voulait t’empêcher de commettre une erreur abominable, un crime qui aurait empoisonné le reste de ton existence.

- Il y a un peu de cela, oui, je l’admets, mais pas que… Ah ! C’est si difficile, grand-mère…

- Bon… je vois où tu veux en venir… cette aventure a-t-elle duré ?

- Deux ou trois mois, Granny.

- Ensuite ? Elle a eu des conséquences… je peux les imaginer, mon garçon… Amélie est tombée enceinte… de toi… et Karl n’avait rien à voir avec cette grossesse…

- Oui, grand-mère…

- Bon sang, Franz, et c’est maintenant que tu viens me le dire ? Alors que tu sais la chose depuis dix ans ?

- Veuillez me pardonner, grand-mère… je suis navré… réellement.

- Donc, tu es un bâtard et aucune goutte de sang allemand ne coule dans tes veines… bravo, Franz !

- Vous êtes en colère, Granny, je le vois bien.

- Pas du tout, mon petit. Pas du tout… Tout ce que tu viens de me dire, eh bien, je le savais…

- Mais c’est impossible, grand-mère !

- Mais non ! Amélie avait reconnu sa faute alors qu’elle était venue me rendre visite en 22. Bien entendu, Karl ne l’accompagnait pas…

- Grand-père le sait-il lui aussi ?

- Non… le courage de ma fille chérie n’est pas allé jusque-là.

- Est-ce pour cela que vous m’avez accueilli aussi généreusement en 46 ? Que vous avez accepté aussi facilement Lisbeth et François ?

- Naturellement, Franz. Bon sang de bonsoir ! Pour qui prends-tu donc les Malicourt ? Pour des saints enrobés de sucreries ? Pour des parangons de vertu incapables de pardonner, de ne pas vivre avec leur temps ?

- Euh… un peu, Granny.

- Ah ! Décidément, mon garçon, tu crois connaître sur le bout des doigts notre arbre généalogique mais jamais tu n’as fait cas des pièces rapportées… apprend donc que la bâtardise est la chose la plus courante chez les Malicourt et, certainement, chez les von Hauerstadt aussi. Tiens… pour commencer… Alain, ton grand-oncle décédé pendant la Grande Guerre… il n’a en fait été adopté par ton aïeul que lorsqu’il avait déjà quatre ans… lui aussi était un enfant illégitime… Ton aïeule a dû s’accommoder à le considérer comme son fils… afin de complaire à son époux Gaëtan…

- D’accord, grand-mère… Dans toute cette histoire, c’est moi le naïf…

- Tout de même pas… et ton géniteur ? Enfin le vrai ? Son nom ? Le sais-tu ?

- Oui, bien sûr… Je l’ai même rencontré à plusieurs reprises… il y a encore quelques jours, il séjournait chez moi…

- Je parie qu’il est toujours aussi charmeur malgré son âge…

- Euh… vous le connaissez ?

- Mon petit, cesse donc de me regarder avec des yeux aussi ahuris… Oui, je connais le sieur Raoul d’Arminville, figure-toi… Vicomte pas tout à fait déchu… Un sacré type, plein de courage, de vanité mais aussi grand seigneur… avant de courtiser ta mère, ma pauvre Amélie, il s’était frotté à notre famille et avait tenté de… 

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- De vous séduire, grand-mère ? S’écria Franz tout à fait offusqué.

- Tout de même pas, Franz. N’exagère pas… Non, je voulais simplement dire qu’il avait essayé de nous voler, mais qu’il y avait renoncé lorsqu’il avait croisé les yeux si bleus de ta mère. Comme tu le vois, il était déjà amoureux de ma fille… alors qu’elle était à peine fiancée à Karl…

- Grand-mère, dois-je tout raconter à Elisabeth ?

- Oh ! Bien entendu… Que je savais déjà ton grand secret… oui… mais, tu l’avais tenue au courant de toute cette histoire, non ?

- Je ne lui cache rien depuis toujours, Granny.

- Tu fais bien, tu as raison. Un mariage ne peut durer que lorsque la confiance est totalement partagée, Franz. Maintenant, retire-toi, je dois répondre à toutes ces lettre ennuyeuses…

- Merci, Granny…

Avant de quitter la pièce, le jeune duc donna deux baisers sur les joues de la vieille femme.

- François a raison, vous sentez bon la poudre de riz… Comme lorsque j’étais enfant.

 

*****

 

1952.

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Quelque part, au cœur de la forêt amazonienne,

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 Archibald Möll, vêtu simplement d’une chemise à carreaux, du moins ce qu’il en restait, c’est-à-dire pas grand-chose, quelques lambeaux de tissu informe ne tenant que par la crasse et la sueur au torse du jeune homme, un pantalon découpé jusqu’aux genoux, tout aussi crasseux, les pieds nus dans des chaussures aux semelles usées jusqu’à la corde et aux coutures crevées, la barbe inculte, les cheveux collants et envahis de parasites, les traits émaciés et les yeux fiévreux, un fusil en bandoulière et muni de six boîtes de cartouches soigneusement enveloppées dans des feuilles de palme réunies ensemble, tentait de revenir vivant de son exploration du Mato Grosso. 

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Son expédition, débutée il y avait quelques années déjà, s’était heurtée à de telles difficultés qu’il s’en retrouvait l’unique survivant après des péripéties dignes de figurer dans les annales. Une chaleur lourde, moite et accablante ralentissait sa progression plus qu’hasardeuse dans ces contrées hostiles dans lesquelles l’homme occidental n’osait se risquer.

Archibald avait renoncé à comptabiliser les jours depuis qu’il marchait au sein de cette forêt pluviale, cette végétation dense dans laquelle les animaux eux-mêmes restaient méfiants. Pour avancer, le jeune homme dont tout le corps était couturé de blessures et piqué, était obligé de couper à la machette les lianes et autres végétaux non sans y déloger insectes, singes et serpents aux yeux d’émeraude.

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 Alors, il lui fallait prendre garde à ne pas être assailli par cette faune, ces ophidiens qui lui crachaient dessus, ces primates qui criaient leur colère et lui sautaient sur le cou et les épaules, ou encore ces fourmis aussi grandes que son poing. Dans cette énumération, il fallait y rajouter les anacondas qui nageaient entre deux eaux, les piranhas attirés par la plus petite goutte de sang, les araignées venimeuses et les coupeurs de têtes dont les fléchettes à la point enduite de curare le suivaient depuis des semaines et le traquaient.

Il y avait des jours et des jours qu’Archibald ne mangeait plus à sa faim. C’était tout juste s’il parvenait encore à mettre un pied devant l’autre. Terriblement affaibli, il avait cependant encore le réflexe de faire du feu et de s’abriter sous des rochers ou encore dans des anfractuosités. Trempé, grelottant, il se contentait de minuscules lézards, de baies et d’insectes pour tout aliment.

Epuisé, au bord de la somnolence, le jeune homme finit par relâcher son attention. Un matin, alors qu’il se battait avec cette végétation luxuriante, ayant déjà chassé à grands coups de bâton des capybaras – des gros rongeurs qui pourtant auraient représenté un dîner copieux – 

 Description de cette image, également commentée ci-après

le sol, brusquement, se déroba sous ses pas. Le piège avait été camouflé sous de la mousse et de la terre. La chute fut si violente, si inattendue, que notre apprenti baroudeur perdit connaissance.

Lorsqu’il rouvrit les yeux, Archibald se crut en train de rêver. L’univers qui l’entourait, le décor, les êtres semblaient appartenir à une époque révolue.

 

*****

 

Tandis que le 26 septembre 1950, la RFA était autorisée à réarmer, aux Etats-Unis, débutait officiellement la campagne anticommuniste du sénateur du Wisconsin Joseph McCarthy. Aussitôt, Robert Fitzgerald York montra sa désapprobation. Mais sa position devint alors intenable et l’ami d’Otto dut démissionner de son poste le 30 janvier 1951.

Illustration.

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