Un goût d'éternité 6e partie : Otto : 1946 (9).

 

La guerre froide battait donc son plein. C’était l’âge d’or des espions de tous poils, et la presse s’en donnait à cœur joie pour dénoncer des complots communistes hypothétiques. Dans cette atmosphère de suspicion généralisée, dans cette ambiance paranoïaque, van der Zelden, sous les ordres du Commandeur Suprême, contrôlait plusieurs échiquiers, et ce, dans différentes sphères temporelles. Pour lui, c’était un véritable plaisir de se retrouver en quelque sorte dans la peau d’un Deus ex machina… 

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L’un des pions majeurs de Johann, le tout dévoué Xaxercos, obéissait aux ordres d’une manière remarquable. Ainsi, un soir d’avril pluvieux, de cette pluie qui tombait drue et vous transperçait les vêtements aussi épais fussent-ils, dans une des grandes artères d’une métropole nord-américaine, à la lueur douteuse d’un réverbère tout à fait ordinaire, réverbère qui ne parvenait pas à éclairer la nuit, l’homme robot, déguisé avec art, un art tout relatif toutefois, il ressemblait par trop à un type louche, décavé, qui aurait vendu père et mère pour un dollar, rencontrait pour la énième fois les fameux espions soviétiques infiltrés et dans le FBI et dans la CIA… 

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Xaxercos se faisait l’écho des derniers ordres de Johann van der Zelden : les gugusses staliniens devaient tout faire pour saboter les recherches sur l’espèce de véhicule à sustentation magnétique que Franz et Otto tentaient de mettre au point dans les labos de la Flying Power…

Comment Johann, l’Ennemi pouvait-il être aussi bien renseigné sur les agissements de ses principaux adversaires ? Certes, le Commandeur Suprême lui communiquait toutes les informations en sa possession, mais cela ne suffisait pas à expliquer la chose. En fait, van der Zelden avait pu mettre en place des dizaines de micro caméras temporelles dans les lieux clés, et ces engins lui permettaient de se transformer en voyeur de première force. Rien de ce qu’entreprenaient von Möll et von Hauerstadt ne lui échappait.

Toutefois, toute médaille a son revers, dit le proverbe… A vouloir trop en faire, Johann allait subir toute une série de déboires… parce que Michaël ne pouvait laisser passer la chose…

Mais, pour l’heure, les Russes, intéressés par tout ce qui touchait au potentiel industriel yankee, et déjà sur place dans les usines aéronautiques de la Flying Power’s von Möll Society, allaient s’atteler à provoquer des pannes en série dans les annihilateurs gravitationnels du module encore à l’état de prototype ainsi que des incidents en cascade dans les avions de tourisme fabriqués par les ingénieurs et les mécaniciens de la compagnie.

 

*****

 

Otto Möll accueillit avec espoir la création de la RFA et la réforme monétaire allemande. Ses recherches terminées, il envisageait de regagner son pays natal pour un séjour de repos et de réflexions. Quant à Franz von Hauerstadt, il avait entrepris toutes les démarches nécessaires afin que le gouvernement fédéral l’indemnisât au plus vite de la perte de ses biens saisis jadis par le IIIe Reich.

Désormais, pour les Américains, mais également pour ses compatriotes allemands, le duc n’était pas un criminel de guerre, toutes les preuves et tous les témoignages concordant pour le laver de tout soupçon dans cette abominable histoire du massacre de Dniopr. Toutefois, les Soviétiques ne lâcheraient pas la proie et soulèveraient encore ce scandale dans les années 1950-1951. Mais les culpabilités du général Kulm et du SS Zimmermann seraient alors définitivement établies.

A la fin du mois de juin 1949, Franz von Hauerstadt reçut une lettre de l’Etat fédéral allemand. Ses démarches allaient aboutir à n’en pas douter. Mais la somme recouvrée ne représenterait qu’un quart des spoliations subies par sa famille. Le jeune duc saurait s’en contenter. Au fait des meilleurs placements à effectuer, Franz ne se sentirait pas grugé, loin de là. Parallèlement, von Hauerstadt prit la décision généreuse mais justifiée d’aider financièrement les Malicourt.

L’été se pointait déjà. Ce fut pourquoi toute la famille de l’ingénieur en chef de la compagnie de mister Möll embarqua pour le vieux continent, le voyage s’effectuant cette fois-ci sur un paquebot de luxe… mais en seconde classe… c’était bien suffisant… pourquoi cette folie ? Pour remercier Lisbeth d’être à nouveau enceinte…

La grossesse de madame von Hauerstadt ne l’empêcha pas d’étrenner une ravissante robe new-look qui fit sensation chez les grands-parents Malicourt. En effet, le corsage de cette robe de laine tendre aux épaules douces était garni de boutons et le décolleté bas, la taille fine agrémentée d’une ceinture tailleur, la jupe corolle descendant jusqu’à mi- mollet, tous ces éléments contribuaient à l’élégance parfaite de cette toilette sans ostentation mais sentant le bon goût et le chic raffiné.

Elisabeth fut accueillie par Granny encore plus chaleureusement que les deux fois précédentes. La vieille comtesse était ravie de revoir sa petite bru par alliance. La savoir enceinte contribuait à sa satisfaction et à sa joie.

- Ma chérie, je crois que je vais faire comme Franz… je vais t’appeler Lisbeth.

- Oui, grand-maman… si cela vous fait plaisir…

- Naturellement. Ta petite fille Cécile est une merveille… elle ressemble tant à Amélie au même âge… Deux ans, c’est cela ?

- Deux et demi, grand-mère.

- Elle est si mignonne… et pas la moindre trace d’accent américain dans son français. Quant à François, il m’a l’air de savoir ce qu’il veut, ce petit bonhomme. Il m’a salué avec la plus parfaite politesse en me donnant du madame la comtesse avant de se jeter à mon cou… et de m’embrasser une bonne douzaine de fois… est-ce toi qui lui as appris ce tour ?

- Non, grand-maman… C’est Franz… au fait, François sait maintenant lire couramment, en trois langues… et compter…

- Mon Dieu… si jeune ? C’est un enfant prodige que tu as mis au monde, ma petite-fille…

- Je le sais bien… Franz a été précoce lui aussi, je crois savoir…

- Mais pas autant… Lisbeth, ma chérie…

- Oui, grand-mère ?

- Fais-moi maintenant un garçon, un Malicourt pur jus…

- Cela ne dépend pas que de moi, Granny… d’après le dernier état de la question…

- Que nenni ! Mange les aliments qu’il faut pour que ce soit un bon gars qui naisse au début de l’année prochaine. Compris ?

- Oui, Granny…

- Avez-vous décidé de ses prénoms ?

- Nous sommes tombés d’accord sur le premier… Friedrich…

-Ah ! La forme allemande, fit Mathilde avec un pincement des lèvres…

- Euh… oui, grand-mère… en mémoire du grand-père paternel de Franz… ne soyez pas fâchée…

- Ensuite ?

- S’il s’agit d’une petite fille, ce sera Frederika…

- Ne parle pas de malheur, Lisbeth. Je préfère encore Friedrich, vois-tu ?

- Je comprends…

- Où est ton époux, ma petite-fille ?

- Dans la chambre de grand-père Gérald… il a voulu se rendre compte par lui-même de son état de santé.

- Pas brillant, je te l’assure… le comte perd totalement la tête… ce matin, il ne savait plus qui il était… il s’obstinait à dire qu’il était son frère cadet… Alain… mort en 1915 en Artois… mais oublions cela et viens voir mes roses…

Alors, empoignant Elisabeth par le bras, la vieille comtesse l’entraîna jusque dans le jardin à l’arrière malgré un soleil ardent et une petite brise chaude qui faisait se soulever la jupe de Mathilde.

 

*****

 

La guerre se poursuivait, particulièrement cruelle, en Indochine. Mais les métropolitains ne se sentaient pas concernés par les faits qui se déroulaient si loin en Extrême-Orient. Pourtant, aux States, William O’Gready y voyait une première lutte contre les communistes russes, et, cela était bien compréhensible, le lieutenant-colonel enrageait devant les succès maoïstes de Moukden et de Pékin (31 octobre 1948 et 22 janvier 1949). 

 

Parallèlement, le 4 avril de cette même année 1949, était signé à Washington le traité de l’Atlantique Nord qui allait donner naissance à l’OTAN. Le monde était donc distinctement divisé en deux blocs antagonistes.

Or, cette année 1949 s’avérait fort difficile pour Otto Möll. En effet, quelques clients, et non des moindres, commençaient à se plaindre de défauts dans les avions de tourisme que sa firme fabriquait, et n’hésitaient pas à la faire savoir. La mauvaise publicité contre la Flying Power prenait insidieusement de l’ampleur. Logiquement, la courbe des ventes s’infléchit. Pis : quelques accidents se produisirent en plein vol et on comptabilisa huit victimes.

Il s’agissait d’une alerte alors que les sabotages et les attentats allaient se multiplier en 1950.

Cependant, notre chercheur, indécrottable pacifiste, accueillait chez lui Belkovsky. Nous étions au mois de mai. Mieux : généreusement, Otto usa de toute son influence afin de procurer à son vieil ami une série de concerts. Le réfugié se produirait avec succès au Carnegie Hall ainsi que sur d’autres scènes américaines toutes aussi réputées. 

 Description de l'image Carnegie Hall - Full (48155558466).jpg.

Belkovsky, en tant qu’hôte de mister Möll, ne tarda pas à faire également la connaissance de mister von Hauerstadt. Apparemment, alors que tout semblait opposer les deux hommes, une espèce de gentlemen agreement s’établit entre eux : la musique les réunit assez rapidement.

Dès leur premier contact, Franz et Wladimir se lancèrent dans une discussion passionnée quant à la façon d’interpréter Jean-Sébastien Bach. Le jeune duc avançait l’idée qu’il fallait jouer le Grand Ancien sans le pathos habituel des Romantiques et le Polonais approuvait chaudement. Lui recherchait l’interprétation originelle, la pureté de jeu primitive du Cantor.

Quant à Nikita Sinoïevsky, il venait d’échouer lamentablement dans sa mission de recherches sur le lancement de fusées au-delà de la stratosphère. En punition, il fut limogé de son poste, puis expulsé du territoire soviétique à la suite du rapport cinglant rédigé par le camarade Diubinov. Toutefois, Nikita, soulagé de ne plus avoir une telle pression peser sur ses épaules, gagna l’Occident avec le but d’essayer de revoir Otto Möll. Le Russe ne serait réhabilité que sous l’ère Khrouchtchev et ne pourrait regagner sa patrie qu’en 1959.

 

*****

 

Les mois passèrent. A la fin du XXe siècle, Johann van der Zelden feuilletait avec la plus grande attention l’album des mémoires et des photographies de l’année 1949. Avec délectation, tant les événements allaient dans son sens, il lut les faits historiques suivants :

- les Chinois communistes prenaient Nankin puis Shanghai ;

- le 30 Mai, la RFA voyait le jour et le 7octobre, ce serait le tour de la RDA.

« Ah ! Le 23 septembre, la première bombe atomique soviétique explose avec succès… 

 Maquette de la RDS-1 au Musée Polytechnique de Moscou.

grâce aux renseignements des services d’espionnage et aux savants allemands qui officiaient dans l’ombre… pas mal… 1er octobre… Proclamation de la République populaire de Chine… belle année s’il en fut… mais, si quelqu’un m’écoutait, il me prendrait pour un de ces fichus Rouges… alors que ce n’est naturellement pas le cas ! »

Soupirant de satisfaction, l’Ennemi, vautré dans son fauteuil de cuir préféré, porta à ses lèvres un verre vide.

- Kintu, ordonna-t-il d’une voix douce à son majordome, remplissez-le avec mon mélange habituel.

Déguisé en valet de pied plus que stylé, l’allure orientale, Kintu Guptao Yi Ka s’inclina respectueusement.

- Oui, monsieur… puis-je me permettre de vous rappeler que vous êtes invité à un cocktail à 19 heures ? Ce raout aura lieu chez le Président de la Réserve fédérale.

- C’est bien, Kintu. Vous avez eu raison de me le dire. J’avais effectivement oublié.

Le serviteur s’abaissa une nouvelle fois avant de servir une nouvelle fois Johann.

Quelques heures plus tard, le cocktail s’était prolongé par une séance de cinéma privé. Mister van der Zelden montrait, tout en mes commentant, divers films et extraits d’actualités de l’année 1949 à ses amis et connaissances, tous membres des firmes agro-alimentaires ou PDG de transnationales officiant dans les pays en voie de développement.

Un instant, alors que le Président de la réserve fédérale américaine allumait un volumineux cigare, Johann commanda à son domestique qui l’avait suivi chez l’homme de Drangston :

- Bourhani, veuillez, je vous prie, changer la cassette du magnétoscope…

- Oui, monsieur, tout de suite…

Le Bourhani en question n’était autre que le fameux Kintu Guptao Yi Ka. Mais qui étaient tous ces membres et PDG de puissantes firmes multinationales ? En réalité, ils appartenaient tous à une secte connue sous le nom d’initiés de Worms et le financier van der Zelden en était le chef occulte.

Ladite secte avait pour mission de pousser le monde aux déséquilibres économiques. Elle incitait les Etats à pratiquer l’ultralibéralisme. Ainsi, tous ces initiés prendraient le pouvoir sur la planète tout entière, conduisant celle-ci sur le chemin pavé d’or de la mondialisation heureuse. Seul Johann savait que ce chemin n’existait pas et que le but réel du Commandeur Suprême était la destruction de la première humanité et son remplacement par l’Homo Spiritus avec quelques 30 000 ans d’avance…

 

*****

 

Quelque part à la surface de ce qui deviendrait la Terre. Le ciel s’empourprait sans cesse davantage et l’air se faisait lourd. Tout pesait. Sur le sol dénudé, il n’y avait aucune plante comme si toute la surface de la planète n’était qu’un immense, colossal et monstrueux volcan prêt à se réveiller. Ici, tout paraissait irréel et se paraît d’écharpes d’angoisses.

Or, s’il avait fallu croire le calendrier chrétien, la Terre du futur se mouvait aux environs de l’an 30 000 après Jésus-Christ.

Dans ce paysage de désolation, la Vie y avait-elle encore sa place ? On aurait pu en douter.

L’air tout à fait immobile ne transportait aucun son. Partout, le silence dans son absolue terreur. Pourtant, soudain, des « blop, blop » … venus on ne sait d’où. Ces bruits tout d’abord à peine perceptibles allaient en s’amplifiant jusqu’à occuper toute la sphère sonore. Puis, on distingua sous le ciel rouge des êtres vaguement humanoïdes, d’une ridicule taille réduite, s’avancer d’une façon maladroite. Ils se dandinaient lentement, maladroits et risibles. Leurs pas mécaniques les faisaient trébucher régulièrement sur le moindre obstacle.

Toujours, ce bruit énervant emplissant l’air, de plus en plus agaçant, de plus en plus terrifiant. Cependant, les visages des inconnus, impavides, ébauches de figures humaines, marquaient peu à peu un sourd sentiment d’inquiétude. 

 Photo libre de droit de Sculpture À Largile Maya banque d'images et plus  d'images libres de droit de Maya - Maya, Aztèque, Sculpture - Production  artistique - iStock

Un instant, les nains levèrent les yeux vers ce ciel qui manifestait maintenant sa colère.

« Blop, blop » … un bruit de ruche, d’une ruche surdimensionnée, impressionnante, accablante, contre laquelle on se retrouvait démuni.

Alors, les créatures de boue, les nains de terre communiquèrent entre eux silencieusement, télépathiquement. La peur exsudait de leur organisme.

- Danger… danger dans le ciel.

Voilà toutes leurs pensées à ces êtres déshérités, tentant de survivre sur cette terre quasiment inhabitable.

Tout à coup, subitement, la nuit s’installa, sans même un frémissement, sans même un avertissement. Le ciel, au lieu de devenir obscur, bien au contraire, se fit brillant tout en se chargeant d’une forte et écœurante odeur de mucus. De cette immensité jadis du plus beau pourpre, il plut des milliards et des milliards de fleurs jaunes, qui, à peine tombées sur le sol latérisé, moururent, se décomposèrent presque aussitôt pour renaître sous la forme de guêpes géantes et mortelles. Toutes leurs ailes étendues, elles atteignaient largement les trois mètres d’envergure. 

Guêpe — Wikipédia

Le bourdonnement grave émis par ces insectes, insupportable, résonnait surtout dans la gamme des infrasons. Ce bruit immobilisa les nains de glaise, faibles créatures désemparées, statues vivantes de terre crue, condamnées à mourir ici, métamorphosées en flaques nauséabondes, en sanies grisâtres.

Or, à 10 000 ans de distance dans le futur, le Commandeur Suprême se réjouissait. Il pensait avec satisfaction :

- Destruction civilisation post-atomique numéro 3 phase 1 enclenchée. Cela m’étonnerait que ledit Michaël veuille sauver ces êtres frustes, abandonnés des dieux. N’appartiennent-ils pas à une des formes les plus élémentaires de la vie ? A du pré biotique ?   Qu’il s’y essaie, cela lui coûtera cher. Mais je suis persuadé qu’avant tout, il tentera de protéger ses semblables. Il est temps pour moi de mettre en route la phase deux. Hum… L’alerte n’a pas encore été donnée. Pourtant, je le sens, Michaël s’approche… il est tout près… et il n’est pas seul… son ascendant, ce bêta de Stephen l’accompagne… ridicule Homo Sapiens du XXe siècle… des effluves entourent cette pitoyable créature… des ondes étranges, anachroniques émises, par… ce prototype… méfiance… danger… imminent…

 

*****

 

Or, à la fin du XXe siècle, Johann van der Zelden achevait la projection de sa dernière cassette vidéo.

- Mes amis, mes compagnons secrets, comme vous le constatez, cette année 1949 est plus qu’importante, elle est cruciale pour nous. Tchang Kai Tchek,

 

 se réfugia à Formose le 8 décembre. Maintenant, nous devons mettre en relation ces événements appartenant au passé avec notre présent actuel. Demain, je poursuivrai la leçon et la démonstration. Nous examinerons ensemble les différents rapports que vous avez rédigés concernant le blocus des céréales et des machines-outils pour les pays en voie de développement, blocus que vous avez entrepris sur mes conseils. L’essor économique de ces pays pauvres n’aura jamais lieu. Nous ne le voulons pas. Ces Etats, composés de mendiants traîne savate, se refusent en effet à soutenir notre camp. Il n’est donc pas question que le FMI fasse semblant de leur apporter son aide financière, même si cela devait les plonger tous dans la faillite. Vous avez bien compris que l’ennemi suprême, en ce qui nous concerne, c’est l’égalité et le bien -être pour tous les hommes. Ce que nous voulons avant tout, ce pourquoi nous œuvrons, n’est-ce pas la naissance d’un être supérieur, d’un Homo Spiritus, dégagé des basses contingences matérielles et qui, ainsi, pourra s’adonner pleinement à la conquête de l’Univers ?

- Oui, oui, approuva la masse beuglante des amis de van der Zelden.

- Ainsi, reprit l’Ennemi, la Terre sera le centre d’un Empire qui, à moyen terme, gouvernera toutes les Galaxies découvertes ou à découvrir, et ce, à travers toutes les spirales du Temps ! oui, nous le savons, nous le pressentons, nous en sommes tout à fait lucides, le chemin sera long. Mais la quête n’en sera que plus belle… la première étape de notre travail consistera justement à débarrasser notre planète de toutes les scories humaines inutiles, de toutes ces bouches à nourrir, chancre qui nous freine dans notre ardent désir de progrès.

Toutefois, le délégué chinois laissa transpercer son scepticisme.

- Même au prix d’un conflit généralisé ? Jeta-t-il en anglais.

- Oui, même à ce prix, répliqua Johann durement. Après tout, ce que nous voulons, c’est la naissance d’une nouvelle humanité. Alors, nous devons tous faire des sacrifices. Nous n’aurons rien à craindre d’une guerre nucléaire. Ayez confiance en moi. Je vous l’affirme encore une fois, nous, nous y survivrons, j’ai pris toutes les mesures pour que cela nous arrive. Grâce à votre participation financière, grâce aussi à votre dévouement indéfectible, nos techniciens, nos maçons, nos ouvriers sont en train de construire une immense ville souterraine, qui, totalement autonome, réchappera aux radiations atomiques et à l’hiver nucléaire engendrés par les milliers et milliers de bombes lancées dans l’atmosphère terrestre. Dans quelques mois, d’autres villes seront mises en chantier. Une fois le moment fatidique venu, nous, initiés de Worms, nous n’aurons plus qu’à nous réfugier dans ces abris occultes afin de commencer nos recherches quant à une nouvelle race mutante d’humains.

- Est-il vrai que la première agglomération se situe dans le Xinjiang ? Questionna le délégué hondurien.

- Oui, c’est vrai, acquiesça l’Ennemi. Cette agglomération a même reçu un nom de code… les mille senteurs du vent fleuri… poétique, non ?

Les initiés de Worms s’étaient enfin retirés alors que la nuit laissait la place au jour. C’était presque l’aube. Johann, recru de fatigue, aspirait à prendre quelques heures de sommeil. Mais son esprit battait la campagne et ses pensées tumultueuses se bousculaient à une vitesse folle dans sa tête.

- Pour que l’Homo Spiritus apparaisse, ou plutôt pour que le Commandeur détienne réellement le pouvoir suprême, il lui faut sacrifier, plus tôt que prévu, la race des Homo Sapiens. Pourquoi s’obliger à attendre encore trente mille années ou presque l’apparition de l’homme terminal ? Dans son impatience fort compréhensible, mon supérieur veut précipiter cette fin… je ne puis que l’approuver dans cette démarche. Il croit, en agissant de la sorte, parvenir à son objectif… en fait, je joue ma propre partie… et il n’en a pas conscience… pour l’instant, je lui obéis encore… ne suis-je pas sa créature ?

Quant à ces initiés de Worms,

 Worms (Allemagne)

 ils sont d’un ridicule achevé, d’une naïveté confondante… ils gobent tout ce que je leur dis. Croient-ils vraiment que je vais m’amuser à les épargner ? Mais je n’ai rien à espérer d’eux… ils sont de bons outils qui, une fois usagés, seront jetés… Pas plus. Une race mutante, c’est d’un risible ! Une humanité supérieure qui ne serait plus basée sur le carbone… un esprit pur, une énergie pensante, voilà ce que recherche le Commandeur Suprême, voilà ce que je désire… La recherche d’une intelligence infaillible, en même temps que la quête de son identité véritable. Pour moi, le Commandeur est semblable à un enfant qui a perdu tout souvenir de ses premières années, de ses premiers essais. C’est pourquoi il me fait combattre Michaël tout en m’ordonnant d’explorer tous les temps passés, avant, peut-être, d’examiner toutes les pistes temporelles envisageables, tous les devenirs potentiels. Perspective vertigineuse ! Il y en aurait des quatrillions à la puissance infinie…  Pourquoi donc cette quête épuisante ? Ce qu’attend mon supérieur, c’est retrouver ses origines, ce pourquoi il advint, ce par qui ou par quoi il advint… son constructeur, son créateur…

Oui, mais moi, en attendant, j’ai des souvenirs que je ne devrais pas posséder. Des images étranges s’inscrivent en moi, m’assaillent aux instants les plus inattendus. Elles n’ont rien à voir avec la mémoire humaine du véritable Johann. Des êtres nains, des amalgames, des colonies, des agrégats d’archéobactéries dotés de la mémoire des formes humanoïdes antérieures qu’ils essaient maladroitement de reconstituer. Mais aussi des guêpes géantes, une Terre trop chaude, quasiment stérile, archéenne ou post-biotique, selon le point de vue d’un Observateur, une atmosphère de sphère close… d’après les archives du Commandeur Suprême, il s’agirait là du cadre et des êtres de la civilisation post-atomique numéro 3…

Ma mémoire évoque aussi des montagnes aux sommets tourmentés, déchiquetés, aux lignes de crêtes se découpant dans un azur métallique. Des cavités gigantesques au sein desquelles des êtres maladroits à la démarche mécanique vivent et se meuvent, meurent et ressuscitent. Des cités d’or, aux globes transparents…

Tout se mêle, tout se mélange… dans un kaléidoscope tourbillonnant sans cesse dans ma tête… des souvenirs d’un futur encore à exister, ou d’un passé extrême. Tout se fait confus… des images, des informations que j’ai archivées, qui me sont connues depuis toujours, alors que cet adverbe ne devrait avoir aucun sens pour moi.

Puis, un ciel infini, aux étoiles immuables, une explosion, et, avant celle-ci, un sourd malaise… Qu’est-ce que cela veut dire ? Une déchirure dans le miroitement de la Vie… plus qu’une brûlure, une blessure, un sentiment poignant de solitude… étais-je dual autrefois ? Oui, il y a eu séparation… mais d’avec qui ?

 

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