Un goût d'éternité 6e partie : Otto : 1945 (4).
1er Octobre 1993. Près de 17 heures trente.
Comme à l’accoutumée, des policiers étaient postés en faction devant l’immeuble appartenant au richissime financier américain Johann van der Zelden dans le quartier d’affaires de la capitale fédérale allemande, Bonn.
Un sergent, achevant de fumer sa cigarette, écrasa son mégot sous son talon et jeta à son collègue :
- Ah ! Voilà ce fameux van der Zelden qui rentre de voyage. 17 heures 28. Mazette ! vise un peu sa mallette ! Du beau cuir, du matos de première… Il y en a qui ne se refusent rien.
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- Oui… la vie est injuste, chef, répliqua son subordonné. Moi, ce qui m’importe, c’est qu’à dix-huit heures, j’aurai fini mon service.
Effectivement, ledit Johann, mallette de cuir noir attachée à sa main droite par une chaîne en or, empruntait l’ascenseur qui le menait directement à son bureau. Les locaux de cet étage étaient vides depuis 17 heures. Une fois devant la porte, l’Américain fut identifié par le cerveau électronique contrôlant toutes les personnes travaillant dans le bâtiment. Le battant s’ouvrit dans le plus parfait silence et Johann entra d’un pas souple dans l’antichambre du cœur de ses actions en Allemagne de l’Ouest. Inspectant d’un œil sévère l’état des lieux, il fit :
- Moui… la femme de ménage employée ici laisse quelque peu à désirer. Il faudra que je songe à la virer.
Puis, l’Ennemi ouvrit une autre porte et s’installa dans son fauteuil préféré, un fauteuil club profond à souhait.
- Voyons si, maintenant, mes employés, que je paye grassement, ont rédigé les rapports détaillés que j’ai exigés d’eux ces dernières semaines.
Alors, après avoir détaché son attaché-case de son poignet, Johann se plongea dans la lecture des dossiers rébarbatifs pour quiconque sauf pour lui.
Près de dix minutes s’écoulèrent dans la sérénité la plus totale.
Tout en bas du bâtiment, toujours en faction, le sergent de police avait allumé une autre cigarette. Mais, soudain, ses yeux s’arrondirent et il interpella son collègue.
- Oh ! Kurt ! Je dois rêver. N’est-ce pas encore Johann van der Zelden qui monte, là ? Pourtant, je ne l’ai pas vu redescendre.
- Sergent, vous ne rêvez pas ou… sinon, nous sommes deux à le faire. Oui, il s’agit bien du même individu mais il ne porte pas le même costume. Celui-ci est de couleur grise alors que le premier van der Zelden arborait un habit bleu marine.
- Bon sang ! C’est louche tout ça, s’exclama le sergent. A ma connaissance, le financier n’a pas de sosie. Ni de jumeau. Allons voir de plus près ce qu’il en est, Kurt.
- A vos ordres, sergent.
Les deux flics entrèrent dans le hall de l’immeuble, et, après un coup d’œil aux boîtes aux lettres, prirent l’ascenseur pour appuyer sur le bouton du douzième étage.
Or, pendant ce temps, le deuxième van der Zelden était arrivé devant la porte du local commandée par ordinateur. Malgré le scanner positif, le battant refusait de coulisser. Comme Johann fulminait et s’énervait, une sirène vint rompre le silence relatif de l’étage.
- Qu’est-ce à dire ? S’écria le deuxième Johann. Ce stupide ordinateur m’a pourtant bien identifié. Alors, pourquoi la porte ne s’ouvre-t-elle pas ?
Toutefois, à l’intérieur du bureau, le premier van der Zelden avait entendu la sirène d’alarme.
- Serait-ce un voleur ? Prenons nos précautions, murmura-t-il.
S’armant d’un pistolet automatique, l’homme d’affaires sortit voir sur le palier ce qu’il en était précisément. Mais, là, il se figea de surprise et laissa tomber son arme.
Cependant, le deuxième Johann dévisageait son alter ego avec un regard empreint d’ironie. Le premier éleva enfin la voix et apostropha son double.
- Qui êtes-vous ? S’agit-il d’un grimage ? En tout cas, il est parfait. Je m’y tromperais.
- Mais non, mon vieux, rétorqua le Johann vêtu de gris. Toi, c’est moi et vice-versa.
- Je n’ai pas bu une goutte d’alcool pourtant, souffla le Johann vêtu de bleu marine.
- Bon… maintenant, ce petit jeu me fatigue. Arrête cette sonnerie qui me tape sur les nerfs et entrons, veux-tu ? Si cette sirène continue de hurler ainsi, nous allons ameuter tous les commissariats du quartier. Laisse cette arme aussi. Tu n’en as pas besoin. Je ne te veux aucun mal.
- Mais, enfin ? Je ne saisis pas ce qui se passe.
- Houlà ! Tu es long à comprendre ! Comme je le disais, je suis bien toi, mais je viens de 1995. J’avais à te voir personnellement afin de te donner de nouvelles directives.
Pendant ce temps, l’ascenseur contenant les deux policiers arrivait à destination. La porte automatique du lift coulissa et le sergent put voir, à seulement quelques mètres de lui, deux Johann parfaitement identiques, hormis les costumes, en train de discuter le bout de gras.
- Les mains en l’air tous les deux, commanda-t-il d’une voix ferme aux deux van der Zelden, incapable qu’il était d’identifier le vrai du faux.
Or, à peine avait-il crié cet ordre qu’il se retrouvait tout seul dans le couloir, les deux Américains s’étant littéralement évaporés. Son collègue, Kurt, venu en renfort, s’exclama :
- Mais… chef… C’est impossible… il n’y a plus personne…
Un peu plus tard, les deux malheureux policiers allaient devoir s’expliquer devant leur supérieur, l’inspecteur ne les prenant pas au sérieux.
Toutefois, les deux Johann avaient usé d’une technologie originaire de l’an 3000 afin de poursuivre leur conversation dans le calme, une conversation paradoxale qui aurait pu mettre à mal non le cours du temps mais l’équilibre psychologique d’éventuels témoins.
Le bureau de l’homme d’affaires apparaissait vide à première vue. Or, ce n’était pas le cas car les deux Américains y étaient bien présents, mais ils se mouvaient au sein d’une bulle de lumière déphasée.
*****
1945. Detroit.
Otto Möll réalisait de mirifiques affaires avec sa Flying Power Von Möll’s Society. La guerre était en train de l’enrichir prodigieusement. Désormais, l’avionneur pouvait presque rivaliser avec les banquiers Rosenberg et Athanocrassos. Cependant, le petit-fils de Rodolphe von Möll n’était guère satisfait des moyens par lesquels il avait édifié sa fortune. Certes, il avait aidé et amplement, la cause des démocraties, avait participé à l’effort de guerre des Etats-Unis, mais sa contribution aux forces aériennes américaines avait répandu la mort sur l’ennemi : ainsi, la mise au point des bombardiers B 17, B 25
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et B 29, les chasseurs vendus à des taux préférentiels, tout cela pesait lourdement sur sa conscience. Plus tard, Franz von Hauerstadt lui reprocherait ces actions alors que l’avionneur se déclarait pacifiste, le duc soulignant exagérément la contradiction existant entre la profession de foi d’Otto et la réalité de son engagement dans l’effort de guerre allié. En outre, sa participation notoire au projet Manhattan n’était pas faite pour amoindrir le fardeau de ses remords.
Mais, pour l’heure, Otto Möll, en témoin privilégié, assistait à l’explosion de la première bombe atomique de démonstration dans le blockhaus des V.I.P., les yeux protégés par des lunettes noires, ce 16 juillet 1945, essai qui se déroula à Los Alamos, dans le désert du Nouveau-Mexique.
Quelques semaines, plus tard, le 6 août 1945… jour d’horreur assurément s’il en fut. Un tristement célèbre B 29 largua sa « bombinette » sur Hiroshima. A la fin du siècle, il y aurait encore des hommes et des femmes mourant des suites de cette explosion. Le 9 août, les Américains en remirent une couche à Nagasaki. Le Japon ne pouvait que capituler…
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Pour saisir l’effet de la bombe A sur l’esprit des contemporains, il faut lire l’article d’Albert Camus, publié dans le journal Combat, daté du 8 août 1945…
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Fin du mois d’août 1945. Lisieux.
Ce matin-là, après avoir fait le ménage en sifflotant la Marche Turque de Mozart, Franz s’occupait de François, âgé désormais de six mois. Le petit garçon, éveillé, gazouillait tandis que son père lui donnait son bain dans la bassine en zinc. On sentait que le bébé aimait particulièrement ces instants où, tout mouillé, il pouvait oublier la chaleur de la nuit. Avec mille précautions, Franz savonnait son fils, le chatouillant afin qu’il rît, lui contant l’histoire de Pierre et le Loup. Puis, il l’habillait légèrement d’une barboteuse après l’avoir soigneusement langé.
- Hem… ne gigote donc pas autant, François. Tes langes ne vont pas être assez serrés et ils vont pendouiller d’ici deux heures. Et qui va se faire gronder ? Pas toi mais papa… sans parler que ton urine va passer à travers le tissu et va t’irriter les cuisses. Oh ! Tu me ries au nez et tu t’en moques ?
- Areu, répétait le garçonnet, ses yeux noisette brillant de bonheur.
- Hum… Voilà qui est fait. Pas sans mal, mon petit bout de chou. Le docteur Villeroi sera content. Tu as pris du poids cette dernière semaine. Tu dois peser dix kilos ou un peu plus. Allez… une risette à papa…
- Hi… hi…, jetait le bébé aux anges.
Quelques minutes plus tard, François, muni d’un bavoir taillé à l’américaine, dans les bras de Franz, avalait quelques cuillerées d’une compote de pommes. L’enfant avait si faim qu’il fallait le retenir afin de l’empêcher de s’étouffer.
- Tu n’es pas difficile, hein, mon petit garçon ? Une cuiller pour maman… une cuiller pour papa… une cuiller pour Sonntag…
Entendant son nom, le chat sortit de dessous l’évier et s’en vint quémander sa part.
- Non, Sonntag… Ce n’est pas pour toi… Il te reste un fond de soupe au riz… Plus tard, dans la journée, j’irai chez le poissonnier voir s’il n’a rien de trop cher… une queue de limande peut-être ?
- Miaou, approuva le félin, retournant sous l’évier poursuivre sa toilette.
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Lorsque François eut fini de manger, Franz s’assura que l’enfant digérait bien son repas en lui tapotant le dos. Un rot retentit et cela satisfit le père.
- C’est bien, François.
Puis, le jeune homme déposa le bébé sur son lit en veillant toutefois à ce qu’il ne puisse tomber. Enfin, il lui donna une vieille peluche toute mitée, un ours qui avait perdu ses yeux et dont le pelage oscillait entre le marron caca d’oie et le Terre de Sienne pisseux.
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Ce jouet avait été récupéré dans une poubelle quelques semaines auparavant, puis passé à la lessiveuse avant d’atterrir dans les mains de François. Aussi moche qu’il fût, c’était là le seul objet distrayant qui lui appartenait en propre. Lorsqu’il ne l’avait pas sous les yeux, le garçonnet le réclamait à grands cris, la preuve qu’il s’y était attaché. Mais il arrivait aussi au petit comte de faire joujou avec les clefs de maman ou de papa, de caresser Sonntag, de lui tirer le poil sans avoir l’intention de fâcher le chat. François était si jeune qu’il ne comprenait pas encore qu’en tirant sur le pelage de Sonntag, il lui faisait mal. Mais le félin, de plus en plus conquis par le garçonnet, ne feulait ni ne miaulait. Lui aussi s’était pris d’affection pour son très jeune maître.
Quant au duc von Hauerstadt, c’était tout juste s’il ne béait pas d’admiration devant son petit garçon. Lorsqu’il lui coupait les ongles, il s’extasiait devant la perfection des minuscules doigts des mains ou des pieds, souriait lorsque François montrait son bonheur d’être autant aimé et choyé, évitant de le gronder tandis qu’il commettait une bêtise de celles dont l’on se rendait coupable à cet âge tendre. Bref, Franz était fou ou presque de l’enfançon, mais savait se montrer ferme si nécessaire.
- Non… ça ne se mange pas, le torchon… c’est sale… caca… tu comprends ?
Ou bien encore :
- Demain, je vais voir s’il n’y a pas de chaise haute disponible pour toi. Il est temps que tu manges avec nous à table, ne crois-tu pas, François ? Tant pis si maman et moi nous devons nous passer de viande les cinq prochains jours… et de fruits frais aussi. Qu’en dis-tu, mein klein Junge ?
Pour toute réponse, l’enfant riait et riait encore. Une bonne pâte qui se satisfaisait de peu.
Après une petite sieste, François sortit pour sa promenade matinale. Son père le mena jusqu’au parc alors que le temps devenait de plus en plus lourd. Les mamans qui s’y trouvaient s’étaient habituées à la présence de ce jeune homme avec son fils. Assurément, elles ignoraient qu’il était de nationalité allemande sinon, jamais elles ne lui auraient adressé la parole.
- Alors, il a fait sa première dent, ce bonhomme ? Demandait l’une de ces mamans.
- Elle a percé avant-hier, répondait Franz avec fierté.
- Il digère bien ? Pas de diarrhée ?
- Aucun problème de ce côté-là, jetait le jeune père.
Et ainsi de suite.
Mais le duc von Hauerstadt ne faisait pas que surveiller François ou prendre des nouvelles des autres enfants du parc. Il regardait souvent l’heure à sa montre de poignet et lorsque onze heures approchaient, il prenait congé et regagnait son quartier ou, plus précisément le commissariat où il devait pointer régulièrement. Cette corvée lui pesait mais il n’avait guère le choix. Désormais familier avec les policiers en service, il était accueilli avec une certaine amabilité et était rapidement reçu par l’inspecteur renfrogné et hostile déjà entrevu.
- Alors ? Toujours parmi nous, von Hauerstadt ?
- Oui, toujours, faisait l’Allemand. Franchement, pourquoi chercherais-je à fuir ? Pourquoi abandonner femme et enfant ?
- Bah ! On ne sait jamais ce qui peut passer par la tête d’un Boche !
Mais, pour se faire pardonner ce qui aurait pu passer pour une insulte, aussitôt, l’inspecteur proposait une tasse de café à son invité forcé. Naturellement, Franz s’empressait de la refuser avec sa politesse issue de la très haute société. Après dix minutes de ce petit jeu, les deux hommes se séparaient jusqu’à la prochaine partie.
Lorsqu’il descendait les marches usées du commissariat, von Hauerstadt soufflait dans son for intérieur :
- Fichu Normand… Il a la tête aussi dure que s’il était Breton ou les idées bien arrêtées. Pour lui, son siège est fait… toi, qu’en dis-tu, François ?
Le petit garçon bâillait à se décrocher la mâchoire et Franz concluait :
- La promenade t’a fatigué, mon petit. Il est temps d’aller piquer un somme.
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