Un goût d'éternité 6e partie : Otto : prologue.
Tome III
6ème Partie : Otto (1945-1965)
Prologue
18 avril 1995.
San Francisco venait tout juste d’être épargné par un bombardement de missiles tirés par des sous-marins soviétiques basés dans l’Océan Pacifique.
Johann van der Zelden, propriétaire d’un gratte-ciel dans la capitale américaine, immeuble situé à moins de dix kilomètres du Pentagone, ce matin-là, quittait sa demeure pour se rendre dans sa villa style patio espagnol comportant une modeste piscine longue d’une quinzaine de mètres ainsi qu’un golf miniature.
Une fois arrivé dans ce qui était pour lui tout à la fois un lieu de travail dans un paysage enchanteur mais aussi un havre de repos, l’Ennemi pénétra dans le sous-sol de la villa, là où se situait sa salle de projection privée. Celle-ci n’était accessible qu’à un nombre restreint de personnes et pour y entrer, il fallait être scanné, une carte magnétique ne suffisant pas à se faire ouvrir la porte.
Dans cette pièce dernier cri, surtout occupée par des écrans géants et des vidéoprojecteurs dernier modèle, - des prototypes issus des années 2015 – l’homme d’affaires fut accueilli par deux de ses séides les plus fidèles, Kintu Guptao Y-Ka et Xaxercos. Les êtres artificiels, sur un signe de Johann, entamèrent le visionnage des reportages concernant la guerre en cours. Tout en fumant son havane et en sirotant un cognac de douze ans d’âge, van der Zelden se délecta devant les images du sanglant conflit qui, ici, ne subissait aucune censure de la part des deux camps en présence.
Une fois cette projection terminée, Xaxercos manoeuvra alors un antique projecteur de diapos et y fit défiler des instantanés montrant, avec forces détails, les différents plans d’attaques soviétiques et américains tout en les commentant avec sa neutralité habituelle.
D’un sourire, le richissime financier remercia les hommes robots pour leur mission d’espionnage accomplie avec succès, tira une ultime bouffée de son cigare, et, en choisissant un autre dans une boîte en bois de cèdre, il en huma le délicat parfum, le fit rouler entre ses longs doigts avant de se décider à l’allumer.
Enfin, Johann s’adressa de vive voix à Xaxercos et lui dit :
- Bien. Maintenant, projetez-moi donc la diapositive représentant les amis d’Otto von Möll.
L’homme synthétique s’empressa d’obéir tout en s’inclinant devant l’ordre de son maître.
- Hum… écoutez-moi attentivement, Kintu et Xaxercos. Ceci est nécessaire à votre édification. Comme vous le savez déjà, Xaxercos, vous allez vous retrouver en première ligne pour cette prochaine mission. Je sais que vous êtes tout vibrant d’impatience, et vous avez raison. Vous devrez éliminer toutes les personnes posant sur cette photographie sauf une seule. Bien entendu, la femme ne compte pas. Si elle devient une victime collatérale, tant pis. Je ne la pleurerai pas… de plus, quant à l’individu qui a pris cette photo, le temps n’est pas encore venu pour lui de mourir. En fait, sa mort est déjà programmée mais pas par moi.
- Maître, qui a pris ce cliché ? S’enquit l’homme de main d’une voix douce.
- Giacomo Perretti, Xaxercos. Sachez que vous disposerez d’un atout majeur dans votre jeu : le dénommé Pierre Duval,
un agent quadruple. Il vous apportera volontiers son aide aussi bien financière que logistique. En premier lieu, vous devrez semer la panique chez Otto et ses amis. Il faut qu’ils vivent dans un état d’angoisse permanent. Ainsi, ils réfléchiront moins et deviendront des cibles plus faciles à abattre.
- Oui, maître, je comprends.
- A mon tour de faire joujou avec cette antiquité.
Disant cela, l’Ennemi fit défiler les portraits agrandis de chacun des amis de l’avionneur germano-américain. Ils provenaient de la fameuse photographie datée de 1956 et déjà commentée par l’un des clones du Commandeur Suprême juste avant le déclenchement de la Troisième Guerre mondiale.
- Xaxercos, au fur et à mesure, je vous indiquerai, outre l’identité de ces personnes, leur état-civil avec leurs dates de naissance et de décès dans le temps réel, tel qu’il a été enregistré par nos archives de la Première Civilisation post-atomique. A vous de vous arranger pour que ces individus meurent le jour prévu. Leur exécution doit être à la fois terrifiante, mystérieuse et artistique… vous comprenez qu’il ne faut pas que vous échouiez sinon le tissu historique serait abîmé et les conséquences incalculables.
- C’est-à-dire ? Questionna l’homme robot.
- Hum… entre autres, vous courrez le risque de tomber dans le vortex du Néant… et moi de même…
- Bien, maître, soyez rassuré. Je ne faillirai pas, proféra l’homme de main d’une voix ferme.
- Voici donc le premier personnage. Un protagoniste des plus falots. Il s’agit de Robert Fitzgerald York, sénateur démocrate, né le 12 décembre 1898, donc plus âgé qu’Otto, et décédé en principe à la date du 1er octobre 1957. On a retrouvé son cadavre dans sa baignoire et l’enquête de la police a conclu à un accident. Le sénateur serait mort électrocuté par son rasoir électrique. Pas mal, n’est-ce pas ?
- Oui, maître, opina Xaxercos.
- Le deuxième ami se nomme Stephen Mac Garnett. Profession : archéologue. Un archéologue méprisé par les siens vu ses centres d’intérêt plus ou moins fantaisistes. Il est né le 5 juin 1901 et il a été tué par un scorpion… un joli scorpion noir dont le venin mortel est imparable. Arrêt de cœur foudroyant. Magnifique… cette mort s’est produite le 3 octobre 1957. Mais d’où venait donc cette maudite bête ? A vous de voir, mon cher assassin.

- Il est facile de s’en procurer, jeta Kintu avec un semblant de sourire.
- En effet, répondit Johann. Ah ! Le troisième ami de von Möll est un personnage comique mais il ne le sait pas, évidemment. Voici, dans toute sa splendeur, le colonel William O’Gready, affilié au SHAPE, qui, à l’époque, se trouvait en France. Le bonhomme est né le 3 avril 1905. Or, le 10 juin 1960, lors de manœuvres militaires, il trouve la mort, et ce, à cause d’un G.I. des plus maladroits. Un rendu pour un prêté à ce homard galonné. Comment a-t-il pu arriver au grade de colonel, ce stupide ?
- Stupide, maître ? A quel point ?
- Au point qu’avec toutes ses gaffes, je pourrais, si l’envie m’en prenait, avoir assez de colle pour retapisser vingt fois cette pièce, asséna Johann. Mais enchaînons, Xaxercos. Le quatrième protagoniste est un rien plus dangereux que le précédent. Pour un Homo Sapiens ordinaire, il serait assez redoutable. Lui ne manque ni de ruse ni de sang-froid. Originaire de l’URSS, il s’agit de Nikita Sinoïevsky, physicien et mathématicien. Né le 21 décembre 1907, il sera assassiné par le KGB dans une station polaire de recherches le 18 décembre 1963. Notre soviétique avait eu le malheur de tomber en disgrâce.
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- Donc, je ne devrais pas me charger de sa mort ? Demanda naïvement Xaxercos.
- Soyez tout de même dans les parages, compris ?
- Oui, maître.
- Ah… Wladimir Belkovsky… chef d’orchestre polonais… hautboïste, violoncelliste et organiste de talent. N’en jetez plus ! Un expert dans son domaine. Mais je me demande encore ce qu’il vient faire dans ce groupe… né le 23 avril 1912, il meurt tragiquement le 2 mai 1959. Sa mort est digne des films de terreur dont se gavent nos ados obèses nourris au pop-corn et au Coca. Empalé par sa pique de violoncelle après un concert mémorable télédiffusé… splendide… j’ai visionné des centaines de fois cette séquence où on voit son corps transpercé gisant dans une mare de sang figé.
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- Maître, vous avez le sens de l’humour.
- Evidemment. Un humour macabre. Enfin, voici les deux plus importants membres de ce groupe. Otto von Möll qu’on ne présente plus. Vous avez déjà croisé son chemin lors d’une précédente expédition dans les années 1930. Né le 9 avril 1899. Je tiens à vous dire, mon cher Xaxercos, que vous réussirez son assassinat avec brio ainsi qu’une touche artistique du plus bel effet… un rien de baroque… le 4 décembre 1965, Otto sera poignardé par… son automate musicien… Naturellement, vous aurez reprogrammé cette mécanique, avec pour effet de le transformer en tueur psychopathe. Réjouissant !
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Une petite note s’impose ici dans ce récit à multiples entrées et innombrables retournements de situation. En fait, l’homme synthétique Xaxercos mourait en 1959… l’automate qui accomplirait ce crime était une copie plus élaborée, un androïde de l’original créé par della Chiesa, placé sciemment dans le village arabe en 1917 avant d’être offert à l’avionneur. Le Commandeur Suprême en personne serait l’auteur de ce tour de passe-passe. Van der Zelden ne pouvait expliquer ce qu’il en était de la réalité des événements à son séide le plus fidèle pour la bonne raison que l’homme robot prendrait très mal l’idée qu’il décèderait en mission sans avoir achevé celle-ci.
Mais, avec un sourire sarcastique, l’Ennemi enchaînait.
- Enfin, le meilleur pour la fin… celui qui doit survivre… vous entendez ? Le Commandeur Suprême a été catégorique là-dessus. Il ne veut pas que nous nous attaquions directement à lui… pour des raisons qu’il s’est refusé à me révéler… de toute manière, ce type est un os, un roc, un loup, un adversaire si redoutable qu’assurément, s’en prendre à lui, c’est être certain d’être mort demain ou après-demain… Non pas qu’il soit invincible à priori, mais… son intelligence, sa répartie dans la riposte… bref, le coup n’en vaut pas la chandelle…
- Le duc von Hauerstadt ! S’écria Kintu.
- Oui, c’est cela… Franz von Hauerstadt est né le 8 mai 1918. Actuellement, en cette année 1995, il vit retiré en Nouvelle-Zélande auprès de son épouse Elisabeth, née Granier, la femme de sa vie… Tous deux s’adonnent à la culture des roses. Certaines ont reçu des prix renommés… et la reine Beatrix ne se fournit que chez les von Hauerstadt. C’est dire ! Ceci dit, il faut se méfier de l’eau qui dort. Von Hauerstadt ne fait pas que planter des roses, il améliore également les moteurs des modules temporels… entre autres choses…
- Oui, maître. C’est toutefois bien dommage que je ne puisse en faire ma cible privilégiée.
- Xaxercos, ne faites donc pas autant preuve d’orgueil ! Je déteste les présomptueux.
- J’ai saisi, maître. Je saurai me montrer humble.
- Il vaut mieux pour vous. Vous avez bien enregistré et mémorisé leurs visages et mes paroles, Xaxercos ? Alors, il est temps pour vous de partir. Ne me décevez pas.
- Maître, je vous réaffirme mon dévouement le plus total.
Après avoir salué obséquieusement, le séide disparut. Mais Johann se méfiait de Xaxercos. Voilà pourquoi Kintu avait assisté à cette leçon.
- Kintu ?
- Oui, maître ?
- Vous superviserez Xaxercos. Surtout, soyez discret. Qu’il ne vous détecte pas.
- Compris, maître.
Alors, l’homme synthétique partit sur les pas de son compère alors que Johann achevait son deuxième cigare.
Resté seul, van der Zelden s’étira, remit en place le projecteur puis pénétra dans la petite chambre mitoyenne afin de se changer. Après trois minutes, il en ressortit, vêtu d’un polo griffé Lacoste, d’un pantalon de lin et aux pieds, des trainings en cuir bipartie.
-Si je ne me trompe pas dans mon emploi du temps, il est l’heure de ma petite partie de golf.
Après avoir marqué une pause, Johann reprit avec un soupir.
- Michaël se demande encore pourquoi je suis toujours aussi dispos, aussi pugnace dans mes attaques et contre-attaques. Mais mon secret est pourtant simple ! Chaque jour, quoi qu’il se passe sur cette planète, je prends quelques instants de détente, je fais du sport…
S’approchant d’un placard dont la porte encastrée était presque invisible, il l’ouvrit et se choisit un club avec soin, le soupesant, en éprouva à la fois la flexibilité et le calibre. Optant pour un magnifique exemplaire qu’il avait particulièrement bien en main, l’Ennemi sourit.

- J’ai une enveloppe humaine toute aussi fragile que ces idiots d’Homo Sapiens. Alors, je ménage ce corps, tout en ne me privant pas. Je ne suis pas un moine ascète, que je sache ! Un bon repas, un havane, un cognac, une femme, tous ces petits agréments de la vie courante ne se refusent pas, après tout. En somme je suis un parfait épicurien. Or, ce n’est manifestement pas le cas de l’ami Michaël, ce puritain, cet empêcheur de semer le désordre, le chaos et la destruction. Moi, je veux m’amuser, je veux être libre… de détruire, de briser les poupées humaines si imparfaites, si sensibles, moi… qui n’ai d’humain que l’apparence.
Avec une rage contrôlée, l’Ennemi frappa d’un coup mesuré sa balle de golf. Le petit objet s’en alla rouler selon la trajectoire programmée et atterrit juste à l’endroit anticipé par le golfeur émérite.
Mais il était temps de retrouver le fil de l’histoire en cours.
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