Un goût d'éternité 5e partie : Elisabeth : 1944 juillet-décembre (3).
Pour accueillir son hôte, Elisabeth avait revêtu une robe tablier à petits carreaux blancs et bleus – un tissu vichy récupéré – une tenue assez courte, laissant apparaître les genoux.

Malgré sa grossesse qui commençait à devenir visible, la jeune femme avait aux pieds des sandales à talons hauts, en bois et à semelles de liège. Mademoiselle Granier avait également fait des efforts de coiffure puisqu’elle avait rejeté ses cheveux en arrière, cheveux maintenus par une cordelette bleue assortie à la robe. L’hôtesse faisait tout pour se vieillir. A dix-huit ans et demi, elle pouvait se le permettre. Bien que ses traits fussent marqués par la fatigue de ces dernières semaines, Elisabeth n’en respirait pas moins la santé. En fait, elle resplendissait de bonheur.
Lorsque Franz arriva vers les neuf heures du matin, elle fit ce qu’elle n’avait jamais fait auparavant : elle lui sauta littéralement au cou et lui dit :
- Enfin, vous voici. Merci d’avoir écouté le général Armstrong…
Puis, elle l’embrassa d’abord sur la joue, ensuite sur les lèvres. Etonné, le jeune homme se laissa faire…
- Maintenant, entrons. Tous les voisins nous ont vus de leurs fenêtres. Ils pourront gloser à loisir lors de leur déjeuner…
- Euh… oui… mais… Votre accueil… si chaleureux… je ne comprends pas…
- Vous m’avez manqué, Franz…
- Il n’y a que trois jours que nous ne nous sommes pas vus, Elisabeth.
- Trois ans pour moi.
Une fois dans la cuisine, la jeune femme invita le lieutenant-colonel à prendre un siège.
- Avez-vous mangé ce matin ?
- Ne vous dérangez pas pour moi, Liebchen. J’ai eu droit à une tasse de café et à une tranche de pain avec de la margarine… alors, je n’ai pas faim…
- J’ai vos tickets de rationnement, Franz… Un verre d’eau ?
- Là, je ne dis pas non.
- La chaleur est lourde à supporter après un début d’été lamentable.
Elisabeth servit une carafe d’eau à son hôte puis lui annonça :
- Je vous ai donné la chambre de mon frère François… pas celle des parents… vous vous en contenterez… elle est plus petite mais située plein sud. En hiver, ce n’est presque pas la peine de la chauffer.
- Merci… mais… vous… comment dire ? Vous en faites trop… Que se passe-t-il, meine Liebe ?
- Vous savez pour mon père…
- Oui, vous me l’avez dit en prison…
- Et vous avez accepté de venir… Je vais jouer franc-jeu, Franz… Marc a foutu le camp. Définitivement. Il ne reviendra pas sur sa décision ; son père Gaspard a reçu trois lettres dans ce sens. Je n’ai aucune illusion à me faire. Alors, je vais clamer au monde entier mon amour pour vous. Désormais plus aucune honte à avoir. Puisque les habitants de Sainte-Marie-Les-Monts ne m’appellent plus que la putain à Boches, eh bien, je vais leur en donner pour leur argent. Etes-vous d’accord ?
- Hou là ! Vous avez mangé du lion ou quoi ?
- Franz, êtes-vous d’accord ?
- Euh… oui… mais…
- Mais quoi ?
- Ce n’est pas convenable… votre conduite…
- Ma conduite ? Franz, ne me faites pas rire alors que j’ai envie de pleurer. Bon sang ! Je suis enceinte de presque trois mois… Cela commence à se voir… alors, je n’ai plus rien à perdre…je me fous de la vindicte populaire.
- Oui, Elisabeth… je me mets à votre place…
- Donc cela signifie que vous êtes prêt à subir les mêmes quolibets que moi…
- Oui, mon amour, bien sûr… mais… vous me faîtes peur…
- Peur, vous ? Je n’en crois rien.
- Elisabeth… seriez-vous en train de me demander de… ach… das ist so schwerr… devenir… votre amant ?
- Avant de devenir mon époux légitime, oui !
- Pardonnez-moi mais… vous me coupez… le sifflet… vous avez changé, Elisabeth…
- Hélas ! On m’y a un peu forcé, mon chéri. Marc en premier. Je ne suis plus la petite fille innocente du mois d’avril dernier… plus du tout.
- Ich sehe.
- Je vous choque ? Je vous déçois ?
- Non… au contraire… vous avez du caractère et j’aime assez cela… ma mère… comment dire ? était… trop docile… elle a d’abord obéi à son père le comte Gérald de Malicourt et a épousé le duc Karl von Hauerstadt alors qu’elle n’avait pas tout à fait dix-sept ans… plus tard… elle lui a donné des enfants sans vraiment l’aimer… bien sûr, l’amour est venu à la longue… mais…
- Franz… je vous écoute… attentivement… je ne rêve pas, mais… vous dites le duc Karl et non père… pourquoi ?
- Aucune nuance ne vous échappe, ma chérie… vraiment aucune… en fait, Karl von Hauerstadt n’est pas mon géniteur… Amélie de Malicourt n’a pas été un épouse fidèle…
- Autrement dit, vous êtes… un…
- Enfant illégitime, un bâtard… oui, c’est cela. N’ayez pas peur d’appeler un chat un chat…
- D’accord. Y-a-t-il longtemps que vous le savez ?
- Quatre ans.
- Et… votre père officiel ? L’a-t-il appris ?
- Je ne le pense pas… mais… je crois qu’il a eu des doutes lorsque, stupidement, je lui ai demandé de me déshériter à l’automne 43.
- Alors, ce nom que vous devriez porter, vous n’y avez en fait aucun droit ?
- Officiellement, je reste l’unique héritier masculin de la branche des von Hauerstadt. Ma bâtardise n’est pas publique et ne le deviendra pas, Elisabeth… je ne tiens pas à ce que la mémoire de ma mère soit salie… mes grands-parents maternels sont toujours en vie aux dernières nouvelles.
- Je comprends…
- Quoi exactement, Meine Liebe ?
- Pourquoi vous vous êtes proposé à endosser la paternité de l’enfant lorsqu’il sera né.
- Par amour pour vous, Lisbeth… cela a pesé bien plus que vous êtes prête à le croire…
- Euh… Franz… connaissez-vous le nom de votre véritable géniteur ?
- Ma mère ne m’a rien celé sur lui… en fait, il est originaire de la région… il s’agit du vicomte d’Arminville… aujourd’hui, il doit avoir environ soixante-dix ans, si je ne me trompe pas…
- Il est noble, tout comme vous…
- Certes, mais il aurait dû être déchu de son titre…
- Pourquoi ?
- Parce que toute la France et le monde le connaissent sous son identité de guerre.
- C’est-à-dire ?
- Vous êtes prête à l’entendre ? Il a eu son heure de gloire avant la Grande Guerre… il s’est fait plus discret ensuite… même le Kaiser Guillaume II a été son obligé…
- Franz, c’est vous là, qui jouez… vous ne voulez pas dire qu’il s’agit… d’Arsène Lupin ?
- Ja, meine Liebe Lisbeth… je suis l’un des bâtards d’Arsène Lupin…
- Vous en êtes sûr ?
- Ma mère Amélie n’a eu aucune peine à le reconnaître…
- Et… Arsène… le sait-il ?
- En 1925, lorsqu’il a revu Amélie de Malicourt, il lui a fait comprendre qu’il était au courant… il lui a toujours ensuite demandé des nouvelles de ma personne par la bande… je pense donc qu’il sait pertinemment où je me trouve aujourd’hui et ce que je suis devenu…
- Franz… mon Dieu, Franz… vous n’avez pas une goutte de sang allemand… vous avez servi dans la Wehrmacht au lieu de l’armée française…
- Lorsque j’ai su la situation, c’était bien trop tard, mon amour… oui… bien trop tard…
- C’est terrible…
- Je m’y suis fait, mon Elisabeth… difficilement, oui, mais j’y suis parvenu… vous me pardonnez ?
- Je n’ai rien à vous pardonner… au contraire… Vous m’avouez votre lourd secret… vous acceptez de devenir le père de l’enfant que j’attends… vous allez devenir mon époux un jour ou l’autre… je vous en suis extrêmement reconnaissante, Franz…
- Merci… Appelez-moi toujours ainsi, avec la forme allemande du prénom François… surtout… n’oubliez pas. Il n’y avait que ma mère, meine Mutti qui insistait pour user du prénom français… cela avait le don de m’agacer… mais j’en comprends la raison aujourd’hui.
- Moi aussi… Franz… je vais vous montrer votre chambre. Vous y déposerez vos affaires et, si vous le désirez, vous pourrez y prendre un peu de repos.
Alors, Elisabeth se leva et Franz en fit autant. Presque malgré elle, la jeune femme effleura la main de son hôte. Toutefois, l’heure n’était pas venue pour les roucoulades. Von Hauerstadt était réellement las et avait besoin de s’allonger. Mademoiselle Granier le sentit instinctivement. Au fond d’elle-même, elle avait décidé d’accorder un peu de temps à son hôte avant qu’il ne devînt effectivement son amant.
Lorsque le jeune homme eut le courage de franchir le pas, ce ne fut pas avant le mois d’octobre… pourquoi écrivons-nous le courage ? Eh bien, il ignorait si son cœur allait tenir… certes, celui-ci ne lui posait plus aucun problème depuis le mois de mai, mais il craignait un retour de bâton… il redoutait de ne pas être à la hauteur des attentes d’Elisabeth. Bien évidemment, ce ne fut pas le cas… le jeune homme s’avéra être capable d’éveiller en sa partenaire des sensations inédites, des embrasements jamais éprouvés par la jeune femme, bien loin des amours à la hussarde de Marc Fontane… bref, Franz et Elisabeth étaient faits l’un pour l’autre, tant sur le plan intellectuel que sur le plan sexuel. Leurs corps fusionnaient autant que leurs deux esprits. Pour mademoiselle Granier, ce fut une révélation. Pour Franz, une récompense… le jeune Allemand si romantique avait enfin trouvé sa partenaire idéale, espérée, rêvée, son Eurydice, sa Dulcinée, son Héloïse, sa Guenièvre…
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An 39 120. Quelque part à la surface de la planète Terre.
Les Douze Sages tenaient leur premier Conseil. S 5 s’exprima tout d’abord.
- Nous ne pouvons continuer ainsi. Notre Commandeur Suprême a beau enregistrer, emmagasiner toutes les données sur tous les passés de la Terre, il ne suffit pas à la tâche car il est statique. Le moindre grain de sable fortuit peut déclencher une harmonique temporelle non désirée, qui entraînerait alors notre effacement immédiat.
- Vous faites preuve de réalisme, S 5, opina S 2. Il nous faudrait envisager la création de garde-fous.
- Oui, des garde-fous mobiles, à même de se déplacer à volonté dans les spirales du Temps… mais des garde-fous que nous contrôlerions, appuya S 1.
- Alors, enclenchons le processus de création d’un contrôleur mobile du passé de la Terre, recommanda S 3.
Mais S 4 objecta.
- Cela va nous demander une dépense énorme en énergie.
S 1 reprit, sur un ton dur :
- Le sacrifice en vaut la peine. Le Commandeur Suprême vient de rapporter le fait suivant : Attila est près de passer par Paris.
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S’il le fait, l’Histoire du monde en sera changée. Toutes les probabilités démontrent que notre Univers ne sera pas le même non plus. Rien ne nous garantit que nous existerons encore lorsque cet événement pourtant lointain arrivera. Il est donc plus que temps de nous mettre au travail.
- Quelle forme allons-nous donner à ce que nous pourrions appeler un agent temporel observateur ? S’enquit S 7.
- Pas qu’observateur ! Grommela S 5.
- Agissant, insista S 1. Il va nous falloir remonter assez loin en amont de l’année 451. Il est évident que l’agent aura une forme humaine… un Homo Sapiens ordinaire… Il se retrouvera dans l’entourage d’Attila et aura le poste d’un des principaux conseillers de ce conquérant. Lui saura comment s’y prendre pour empêcher le chef des Huns d’attaquer Paris.
- Unissons nos pensées. Le processus est déjà en route, constata S 2.
Tout se passa très vite, pas même le temps d’un battement de paupières. Dans ce lieu indescriptible, le temps était tout à la fois extrêmement distendu, dilaté mais également compressé et contracté, selon la volonté des Douze S.
Voici que sortit de la matrice originelle le tout premier agent temporel, le premier M.
Avec étonnement, S 4 remarqua :
- Il n’a pas les traits orientaux !
- Inutile, émit S 1. Attila
s’entourait tout autant de conseillers Gaulois ou Romains, comme il les appelait que de conseillers Huns. Maintenant, programmons-le et donnons-lui une durée de vie de quarante ans terrestres de la civilisation technologique post-néolithique N° 1532…
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