Un goût d'éternité 5e partie : Elisabeth : 1944 juin (3).

 

Gaspard Fontane n’avait pu cacher sa joie de voir ses amis les Américains résister aux contre-offensives allemandes. De son côté, prisonnier des hommes du maire de Sainte-Marie-Les-Monts, Franz avait saisi que ce débarquement allié était le bon, qu’il n’y en aurait pas un autre plus au nord. Cela signifiait le glas de la défaite du IIIe Reich… dans deux mois, dans six mois ou dans un an mais c’était désormais un fait acquis. Malgré toutes les avanies subies, le duc von Hauerstadt se sentait encore quelque peu solidaire des troupes allemandes. Après tout, il avait combattu auprès d’elles depuis le début de cette fichue guerre. 

 

 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/7b/The_British_Army_in_Normandy_1944_B9537.jpg

Enfermé dans une grange en ruines, il rageait de se voir impuissant, de ne pouvoir participer à cette ultime bataille, briller dans un dernier baroud d’honneur. C’était là la preuve qu’il lui restait encore du chemin à parcourir avant de revenir à plus d’humilité et d’humanité. Alors, il avait décidé que lorsque l’occasion se présenterait, il tenterait d’échapper à ses geôliers, ignorant toutefois que pour ses compatriotes il n’était plus qu’un condamné à mort en sursis. Mais l’attitude du courageux Antoine Fargeau, transcendant l’acte de sacrifice, allait le faire définitivement changer d’avis. Enfin, Franz prendrait conscience de ses propres faiblesses et comprendrait la terrible leçon administrée par ce jeune Français alors que cette Deuxième Guerre mondiale n’aurait jamais dû le concerner. 

 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/c1/The_British_Army_in_Normandy_1944_B8507.jpg

Antoine Fargeau, à la vue de Stéphane Andreotti, avait éprouvé un vague sentiment d’hostilité qu’il ne parvenait pas à s’expliquer ; certes, le Corse rêvait de vengeance, il ne parlait que de cela d’ailleurs, mais tous les résistants du réseau Fontane, les deux soldats britannique et américain mettaient les paroles du jeune Méditerranéen sur le compte du fait que von Hauerstadt avait assisté à son interrogatoire et qu’il ne s’était pas réellement interposé lorsque le SS Zimmermann avait dépassé les bornes.

Ainsi donc, Andreotti passait la plupart de son temps à narguer, à humilier le prisonnier, à lui cracher sa haine au visage et à lui rappeler qu’il n’attendait que l’autorisation de l’éliminer.

Mais l’Histoire s’accélérait car Gaspard Fontane recevait l’ordre du CNR d’aider les Alliés dans leur tâche en retardant le plus possible le regroupement des forces ennemies dans la région. Les sabotages à grande échelle allaient débuter. Le maire devait harceler tant et plus l’occupant avec l’aide de ses administrés en état et en âge de se battre. Des administrés qu’il avait fait basculer dans le bon camp au dernier moment.

Pour accomplir cet ordre, Gaspard avait besoin de tous ses hommes, absolument de tous. Noël, Léon, André, Bernard, Antoine, Marc, Cornelius, George et Stéphane étaient entraînés à la tactique de la guérilla. Cela supposait donc qu’Elisabeth devrait rester seule à garder le prisonnier. Serait-elle à la hauteur ?

Alors, le Corse, après une longue discussion, réussit à persuader ses compagnons qu’il était nécessaire de passer à tabac le lieutenant-colonel von Hauerstadt afin de se prémunir d’un éventuel danger d’évasion de la part de ce dernier. Antoine eut beau contre argumenter, il fut le perdant dans ce débat. Il faut dire que le sergent-chef Andreotti avait bénéficié du soutien nullement inattendu de Marc Fontane, brûlant de jalousie depuis qu’il savait les sentiments amoureux de Franz envers Elisabeth. Une sorte d’acompte, de prêté pour un rendu…

Cependant, à l’issue de cette discussion des plus houleuses, l’ancien étudiant de Stephen Möll s’était vite esquivé et avait rejoint précipitamment la grange afin de prévenir le lieutenant-colonel du sort qui l’attendait. Bien qu’il n’éprouvât guère de sympathie pour Franz, il lui devait au moins cela. Mais Antoine alla encore plus loin dans ses révélations et ses mises en garde.

- Colonel, bientôt la guerre sera terminée. Cette putain de guerre… les Alliés l’auront gagnée… il vous faudra faire un effort et oublier que vous étiez du mauvais côté. Vous y parviendrez. Avant d’être un militaire et un officier de la Wehrmacht, vous aviez achevé des études de physique… vous vous étiez spécialisé dans la physique quantique… tout comme moi jadis et ailleurs… ne me demandez pas comment je sais cela… au lieu de me regarder avec étonnement, écoutez-moi plutôt avec la plus grande attention… le temps nous est compté. Lorsque les circonstances le permettront, je vous en conjure, prenez contact avec un certain Otto von Möll qui, normalement, réside à Detroit et qui, à l’heure où je vous parle, s’est mis au service du projet Manhattan… ce chercheur est un expert en aéronautique mais également en physique appliquée. A ses heures perdues, il tente de mettre au point un type de véhicule totalement révolutionnaire basé sur l’électromagnétisme… Il ignore encore sur quoi il va déboucher précisément… Il ne s’y prend pas par le bon bout… Il se heurte à des problèmes insolubles… la plupart des équations qu’il croit vraies reposent sur des calculs erronés… mais vous… vous résoudrez ce problème d’une manière tout à fait élégante… grâce au concept d’intrication… quantique… Otto aura besoin de vous, mais il ne le sait pas encore. 

 

Dans toutes ces phrases apparemment incohérentes, Franz n’avait focalisé que sur le fait qu’Antoine lui demandait de trahir ceux qui, pour lui, étaient encore les siens.

- Ah… parce que pour mon pays la défaite s’annonce, vous me suggérez de retourner ma veste ? C’est mal me connaître, monsieur Fargeau.

- Evidemment, vous le prenez ainsi. Logique mais idiot. Bon Dieu ! Que c’est difficile ! Vous n’étiez déjà pas commode la première fois que je vous ai rencontré… à quoi d’autre aurais-je dû m’attendre de votre part ?

- La première fois, c’était sur un petit chemin de campagne…

- Non… la première fois, du moins pour moi, c’était aux States ! J’étais en compagnie de mon professeur Stephen Möll et de son ami Michaël Xidrù ! Voilà. J’ai craché le morceau.

- Stephen Möll ? Existe-t-il un lien de parenté avec le dénommé Otto von Möll ?

- Oui, évidemment. Stephen est son petit-fils.

- Gott ! Quel est donc l’âge de Herr von Möll ? Quatre-vingt-quinze ans ?

- Non, l’ex-baron est né en 1899. Il n’a que quarante-cinq ans aujourd’hui… comprenez-vous ?

- Je… vous venez de l’avenir ?

- Exactement… vous ne me dites pas que c’est impossible ? Vous ne ricanez pas ?

- En physique quantique, le Temps n’existe pas… il n’est qu’une conséquence d’un macro Univers…

- Oui… Bon… je sais déjà tout cela… vous avez un esprit hors norme, Franz von Hauerstadt…

- Monsieur Fargeau, vous détonez au milieu de vos amis… je vous ai observé ces derniers jours… vous ressemblez à un Pierrot égaré… maintenant, je commence à en entrevoir la raison.

 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/13/Nadar-Tournachon_Deburau_Pierrot.jpg

- Bon… Nous sommes en train de nous comprendre… gravez dans votre mémoire ces paroles que je vais prononcer. La Seconde Guerre mondiale portait en elle les germes de la Troisième Guerre mondiale et sans doute ceux de la Quatrième plus communément appelée la Grande Catastrophe par l’agent Michaël.

- Hou là ! De quand donc venez-vous précisément, monsieur Fargeau ?

- Je réitère ma demande, Franz… permettez que je vous appelle Franz… Reprenez vos études sur la physique quantique… vous irez plus loin que Schrödinger et tous les autres… qu’Otto von Möll… mais aussi mon professeur… Vous lui fournirez d’ailleurs les ultimes équations… vous en êtes tout à fait capable…

- Antoine, puisque nous en sommes aux prénoms, vous ne venez pas de ce siècle…

- Non… Je suis parti de l’an 1993… ce qui a été pour moi, le sera pour vous… avant ce printemps 1944, j’avais déjà croisé votre chemin… en 1959… chez Otto von Möll… je me suis déplacé dans votre futur afin de poser les jalons de ce qui doit advenir à tout prix. En fait, je ne suis que l’éclaireur de l’agent temporel Michaël Xidrù… si j’ai accepté de vivre la Seconde Guerre mondiale c’est parce que ma première mission consistait à prendre langue avec vous… or, pour cela, j’ai risqué ma vie des centaines de fois… j’ai tué des gens qui pour moi étaient déjà morts… des ombres…

- Hum… ce que j’entrevois est assez effrayant… vous vous êtes sacrifié… pour moi ? En vaux-je la peine ? Vous m’avez croisé en 1959… la mort se lasserait-elle de moi ?

- Votre pas de deux avec elle est pour l’heure une parenthèse, Franz… L’agent Michaël a dû intervenir d’une manière ou d’une autre… je pense que votre cœur est… réparé…

- Savez-vous que, l’an passé, les meilleurs spécialistes ne me donnaient pas six mois d’espérance de vie ? Êtes-vous conscient que le sieur Marc Fontane n’a qu’une envie ? Me tuer ? Parce qu’il crève de jalousie ? Qu’il en va de même pour le sergent Andreotti qui, lui, rêve d’une vendetta ?  Alors, vous entendre dire que je serai en pleine forme en 1959… c’est… merveilleux.

- Franz, je vous supplie de me croire… l’arme atomique sera utilisée dans les deux guerres mondiales qui suivront celle-là. Les deux camps en présence l’emploieront en se moquant des conséquences irréversibles de cet usage immodéré… 

 

- Le désespoir exsude de tout votre être, Antoine…

-Parce que je viens d’une civilisation qui se meurt, d’une humanité qui se suicide… l’homme porte en lui la mort… il a créé la guerre, c’est sa valeur, son repère suprême… pour qu’il reste cependant encore un espoir, aussi minime soit-il, à cette humanité déficiente, je vous en conjure, reprenez vos études, vos recherches…

- Je croyais être seul dans ce monde… mais je me trompais…

- Oh ! Non ! Voici vos bourreaux qui s’amènent. Dire que je suis forcé d’être de leur côté. Ah ! quel sort cruel ! Pourquoi n’êtes-vous pas né à la même époque que moi ? Nous aurions pu être amis…

- Antoine, par-delà les années, par-delà toutes les frontières, il existera toujours quelque part deux esprits qui communieront, qui fusionneront dans le même rêve, la même conception du Monde… vous m’avez rendu l’espoir car vous êtes un être encore plus désespéré que moi…

- Franz, cet espoir, cette raison de vivre vous l’avez trouvé. Il s’agit d’Elisabeth… Granier… elle aussi, je l’ai rencontrée… le papillon était sorti de sa chrysalide…

- Elisabeth… Granier… Vous avez hésité sur son nom de famille… serais-je en train de comprendre que…

- Oui, Franz !

L’ancien étudiant ne put poursuivre. Il était rudement interpelé par Stéphane Andreotti.

- Foutre ! Antoine ! Tu n’as rien à faire ici. Fiche le camp. Colonel, vous avez été mis au courant… cela crève les yeux. Alors, inutile de tenter de résister. Laissez-vous faire.

Elisabeth avait suivi les tourmenteurs du lieutenant-colonel… or, ce dernier la regardait comme jamais il ne l’avait fait auparavant, avec des yeux neufs… comme s’il cherchait à voir en elle une âme d’exception prête à tout braver pour devenir son épouse…

- Tu sais, mon amour, jeta Marc à l’adolescente, tu devrais partir. Ce qui va se passer ici n’est pas un spectacle pour une femme…

- Marc ! S’offusqua l’intéressée. Je ne suis pas en sucre… je hais autant que toi, sinon davantage ce type… toi, Antoine, tu m’as forcée à jouer une grotesque comédie…

- J’en doute, murmura pour lui-même Franz… J’ai saisi le ressort de votre personnalité meine kleine Mädchen…

Antoine entendit ces mots mais préféra ne pas les relever.

Cependant, un autre résistant du groupe Fontane, accourait, tout essoufflé. Il s’agissait d’André.

- Marc ! Ta secrétaire… Carole… elle est là, dehors, dans la cour… elle désire te parler… elle dit que c’est urgent…

- Bon Dieu ! Comment m’a-t-elle trouvé ? Bien… Je vais la voir… mais dans la grande salle à manger de la ferme… conduis-là là-bas, André…

*****

 

La secrétaire de Marc s’était expliquée.

- Ce que tu proposes, Carole, semble tenir la route. Mais… comment as-tu su où je me trouvais ? Qui t’a dit que je faisais partie du groupe de résistants ? Durant toutes ces années où nous avons vécu ensemble, tu as toujours ignoré mes activités clandestines… j’ai fait preuve de la plus grande discrétion… 

 

- En fait, Marc, je m’inquiétais de ta disparition. J’ai d’abord interrogé toutes tes connaissances… comme cela ne donnait rien, j’ai pensé au patron du bar, Fridin, chez qui tu aimais aller le soir… lorsque tu voyais tes amis, c’était toujours chez lui que tu le faisais… et puis, c’est là que nous avons été arrêtés en avril, non ? Tu ne l’as pas oublié ?

- Evidemment. Mais tout de même… Fridin ne sait rien. Je ne vois pas ce qu’il a pu te dire.

- Le cafetier n’est pas idiot, Marc. Il a fini par additionner deux et deux.

- Admettons. Mais ensuite ?

- Ensuite, le patron s’est mis à réfléchir. Puis, il a pensé à cette vieille ferme. Isolée, en ruines, près d’un petit bois. Bref : le lieu rêvé pour une planque.

- D’accord. Mais… cette attaque d’un convoi de ravitaillement… comment as-tu obtenu l’heure exacte de son départ ? Comment as-tu fait ? Navré, mais c’est normal que j’éprouve des doutes, Carole…

- J’ai été convoquée à la Kommandantur par le colonel SS. Il m’a cuisiné à propos de ta soudaine disparition. J’ai été interrogée longuement… plus de vingt-quatre heures. A un moment, ce Zimmermann a dû s’absenter. Il m’a laissée sous la garde de deux soldats. Ainsi, j’ai eu amplement le temps d’avoir sous le nez un tableau établissant les heures de départ et d’arrivée de tous les convois d’armement et de ravitaillement pour la région.

- Bizarre ! Tes gardes ne se sont aperçus de rien ?

- Je faisais l’innocente, Marc. J’ai réclamé un verre d’eau et j’ai même feint un malaise…

- Hum… Il y a autre chose, Carole. J’ignorais que tu lisais l’allemand.

- Je n’ai que quelques notions, pas plus.

- Cela ne me plaît pas… ce n’est pas moi qui décide… je ne suis pas le chef du groupe. Tu vas me suivre.

- Où ? S’inquiéta Anna avec sincérité.

- Tu verras. Il faut que j’en réfère à mes amis.

Sans que la jeune femme ait pu s’interposer, le médecin l’entraîna jusqu’à la grange, là où se trouvait la plus grande partie des membres du réseau mais aussi Cornelius et George, les deux soldats alliés parachutés ainsi que Stéphane Andreotti.

En chemin, Carole demanda :

- Le bruit court au village que le lieutenant-colonel von Hauerstadt a été enlevé par des résistants. Est-ce ton groupe qui a fait le coup ? Il est ici ?

- Oui à tes deux questions, Carole.

- Mais c’est merveilleux ! Pourquoi toi et tes compagnons ne lui avez-vous pas encore réglé son sort ? Un ennemi de moins, c’est toujours ça de gagné.

- Le penses-tu vraiment ?

- Bien sûr !

- Ton attitude est de plus en plus étrange, Carole… je croyais que la politique et la guerre ne t’intéressaient pas.

- Faux… du moins depuis avril, j’ai changé… à la suite de cette maudite arrestation… 


- Si tu veux voir le colonel Hauerstadt, ma chère, eh bien, tu vas pouvoir remplir tes mirettes tout ton saoul. J’ai l’impression que j’y gagnerai à vous confronter tous les deux… ce n’est tout de même pas lui qui t’a interrogée en avril ?

- Un capitaine dont le nom m’échappe, mentit Anna. Mais il prenait ses ordres de ce type… alors…

Les deux jeunes gens pénétrèrent dans la grange où de vieux effluves de blé coupé et de paille flottaient encore dans l’atmosphère. La lumière dorée filtrait par des ouvertures en hauteur. Marchant d’un pas décidé en direction du recoin où Franz était attaché, Marc lança d’un ton faussement guilleret :

- Carole, je te présente notre éminent prisonnier, le lieutenant-colonel von Hauerstadt. Comme tu peux t’en apercevoir, il est solidement ligoté mais, dans l’ensemble, nous le traitons bien.

- Ah… pourquoi donc ?

- Mais parce qu’il fait un otage fort précieux ; il représente une monnaie d’échange qui peut avoir son utilité.

- Euh… C’est donc lui le colonel… Il est… bien jeune…

Marc observait Carole. Il constata que la jeune femme n’avait pas cillé et que son visage n’exprimait rien. En fait, sa secrétaire semblait éviter de croiser le regard de l’officier allemand, tandis qu’au contraire, le militaire essayait de fixer les yeux de la nouvelle venue. Y avait-il donc anguille sous roche ? Le médecin pressentit soudain que la rencontre entre les deux jeunes gens allait apporter son lot de révélations.

- Colonel ? Vous ne dites rien ? Vous voici bien muet, tout à coup ! Pourtant ma secrétaire Carole Lavigne s’est décarcassée pour me retrouver… lorsqu’elle a su que vous étiez entre nos mains, elle a ensuite gentiment demandé pourquoi vous étiez encore vivant. N’est-ce pas splendide de voir la haine que votre uniforme réveille chez les véritables Français ?

Franz gardait un silence obstiné. Or, cela ne faisait pas l’affaire de Marc.

- Marc, si j’ai demandé pourquoi toi ou tes amis vous ne l’aviez pas encore descendu, c’est pour la bonne raison que je ne supporte plus la présence de ces sales Fridolins ! Tous ces fumiers de nazis devraient finir en enfer.

- Ta haine est encore plus exacerbée que la mienne on dirait. Depuis que je te connais, je savais, plus ou moins confusément, que tu détestais l’Occupant. Mais à ce point, non. Alors… que t’ont-ils fait ? Quand ?

- Rien.

- Mais encore ?

- C’est si difficile à avouer… surtout devant autant d’hommes…

- Il n’est pas question que nous partions, jeta Antoine d’un ton dur.

- Dépêche-toi, grommela Marc.

- j’avais enfoui ce souvenir au plus profond de moi… une tâche… une vilenie… en 1938…

- Un an avant que tu viennes ici, à Sainte-Marie-Les-Monts, donc…

- J’achevais mon stage à Vienne… oh ! Faut-il vraiment que j’aille plus loin ?

- C’est nécessaire, reprit Fontane sévère.

- C’était lors du rattachement de l’Autriche à l’Allemagne… j’ai eu la naïveté d’exprimer ma désapprobation… mes réflexions ne sont pas tombées dans les oreilles d’un sourd… Marc… je t’en prie… un peu de pitié…

- Non… va jusqu’au bout… c’est de plus en plus intéressant.

- La suite, vous ne la devinez pas ?

- Pas du tout, ironisa Antoine.

- Arrêtée, je me suis retrouvée en prison, dans la cellule d’un commissariat, plus précisément.

- Ensuite ? Ma parole, vous avez l’art de faire durer le suspense, gronda Gaspard qui, assis sur un tabouret, fouillait dans sa blague à tabac avec l’envie de se rouler une cigarette.

- J’ai été livré à cinq soldats de la Wehrmacht, cinq types en goguette… 

 

- Un viol collectif ? Mais c’est horrible ! S’écria Elisabeth avec sa candeur juvénile.

- Plus qu’horrible, mademoiselle Granier, s’inclina Anna… une abomination, une souillure indélébile… depuis ce jour, je hais tous les Allemands, tous ceux qui portent cet uniforme odieux… je rêve de les descendre tous, comme au stand de tir d’une fête foraine.

Franz avait écouté les propos de son ancienne maîtresse avec une attention empreinte de tristesse. Il connaissait la propension et l’habileté d’Anna à pratiquer le mensonge… son travail dans l’Abwehr l’avait aguerrie sur ce plan, mais là, chapeau ! L’espionne aurait mérité un Oscar…

- Monsieur Fontane… j’espère que vous ne la croyez pas…

- Ah… Notre otage a recouvré la parole…

- Votre Carole Lavigne est la plus grande menteuse dont j’ai fait la connaissance.

- Euh… Marc… s’agit-il réellement du colonel von Hauerstadt ? Il parle le français sans le moindre accent…

- Tout comme vous, mademoiselle.

- Sale Boche ! Taisez-vous !

- Silence ! Ordonna alors Gaspard. Vous, Hauerstadt, vous connaissez la Lavigne depuis longtemps ? C’est quoi pour la Gestapo ? Une taupe ?

- Monsieur le maire, je connais cette personne depuis sept ans déjà… depuis l’été 37… Carole Lavigne est une identité d’emprunt… elle a la nationalité allemande… son véritable nom est Anna von Wissburg… elle officie dans nos rangs depuis 1936 et a rejoint les services de l’Abwehr dès l’année suivante. Elle y a le grade d’Oberleutnant…

- Quoi ? Mais il ment ! Il ment ! Cria Carole hors d’elle. Ce salaud ment…

- Chut ! Je veux savoir ce que notre prisonnier a encore à dire sur vous, commanda Gaspard.       

- Le lieutenant a conduit plusieurs enquêtes à ma requête… notamment sur un trafic de stupéfiants… mais aussi sur des groupes de résistants… grâce à elle, mes services ont démantelé le réseau de Bayeux… et mis à bas celui qui s’était formé à Tilly…

- Hou là ! Mais c’est fort intéressant, tout ça… de plus, ça explique bien des choses, siffla Antoine.

Or, pendant que l’ancien étudiant de Cal Tech exprimait son étonnement, Carole réchappait soudainement à la poigne de Marc Fontane. Avant que Cornelius ou George pussent réagir, la jeune femme brandissait un revolver sorti d’une poche de sa robe. L’arme n’était pas pointée sur le médecin ou encore sur Gaspard, mais en direction de Franz qu’elle poignardait de ses yeux bleus délavés.

La détente fut pressée et une balle partit. Logiquement, sa trajectoire l’amenait à transpercer la poitrine du lieutenant-colonel. Mais alors, contre toute attente, bousculant le prisonnier, faisant tomber le siège sur lequel il était attaché, Antoine Fargeau s’interposa entre le projectile et le jeune duc. La balle pénétra avec une force inouïe dans le ventre du Français, lui déchirant à la fois l’estomac et les intestins, occasionnant des dégâts irréversibles dans le corps du courageux résistant. Fargeau tomba sur le sol paillé en se tordant de douleur. Les autres protagonistes de ce drame semblaient se mouvoir au ralenti, comme dans une pantomime truquée. Quant à Carole Lavigne, toujours en possession de son revolver, elle allait tirer une seconde fois en ce jour mémorable du 15 juin 1944.

 

*****

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le blog est mort, vive le blog !

Un goût d'éternité 6e partie : Otto : 1960 (2).

Un goût d'éternité 6e partie : Otto : 1965 (2).