Un goût d'éternité 5e partie : Elisabeth : 1944 juin (1).
JUIN
6 Juin 1944.
Le Débarquement des Alliés avait commencé avec vingt-quatre heures de retard à cause de la météo. Il faudrait plusieurs jours de très durs combats, de carnage, pour qu’une tête de pont solide soit établie.
![]()
En représailles, pour montrer qui il était, que les Normands
n’en avaient pas fini, loin de là, avec l’Occupant, Ludwig Hans avait décidé de
frapper un grand coup. L’odieux SS soupçonnait le curé du village de
Sainte-Marie-Les-Monts de couvrir les activités terroristes de la région. Bien
sûr, ce n’était pas le cas, mais le jeune homme avait soif de sang et de
meurtre.
Il était à peine sept heures du matin et dans la petite église au toit d’ardoises, le père Sébastien s’apprêter à célébrer l’office divin pour lui seul. Debout devant l’autel, tournant le dos à la nef vide, il commençait à réciter le Kyrie lorsque Ludwig Hans se pointa dans le lieu sacré en faisant du tapage comme s’il se trouvait à la fête foraine. Le jeune SS, la mine renfrognée, arborait maintenant un uniforme d’adjudant. Plus il tuait, plus il était récompensé par un nouveau galon. D’un ton d’une suprême arrogance, il interpela l’homme d’église.

- Halt, Vater
Sébastien. Kommen Sie hier,
schnell. J’ai à vous parler.
- Mais… adjudant, je dois dire ma messe.
- Votre fichue messe peut attendre, pas moi. C’est un ordre.
- Très bien, répondit le prêtre d’un ton conciliant. Allons
donc dans la sacristie.
La sacristie se trouvait sur le côté gauche de la nef,
derrière l’autel. Les deux hommes furent vite rendus dans la petite pièce toute
simple aux murs blancs et au plafond bas.
-Que puis-j faire pour vous, Herr Hans ?
- Me renseigner, Vater. Ne le niez pas. Je sais que vous
servez de boîte aux lettres aux terroristes de la région.
- Que dites-vous là ? Moi, servir de boîte aux
lettres ? Je ne comprends pas ces mots, Herr Hans…Je n’ai rien à me
reprocher. Je me contente de faire mon office, de baptiser, de marier,
d’enterrer mes paroissiens… c’est tout.
- Ach ! Dummkopf ! Sale curaillon, écoute-moi bien.
Je n’ai pas de temps à perdre et j’ai des renseignements de première main en ce
qui te concerne. Alors, tu dégoises tout ce que tu sais et vite !
- Je ne comprends pas, je vous le jure.
- La patience n’est pas mon fort, sale eunuque ! Tu es
une boîte aux lettres. Tu connais l’identité du chef de réseau des terroristes
du coin. De qui s’agit-il ?
- Je vous le répète. Je ne m’occupe que de religion. Je ne
fais pas de politique.
- A d’autres ! Je connais mille façons de faire parler
les ânes bâtés comme toi. J’en ai maté bien d’autres…
- Je ne sais rien. Combien de fois faudra-t-il que je vous le
dise ?
- Assez de balivernes ! Puisque tu ne veux pas parler
ici, bien gentiment, je t’arrête immédiatement et te conduis à la Kommandantur.
Mon quart d’heure de bonté est terminé.
- De quel droit m’arrêtez-vous ? Je vous répète que je
ne suis coupable d’aucun crime.
- Cesse donc ta stupide comédie. Parle ! Crache le
morceau.
De plus en plus excité, l’adjudant SS avait sorti son Luger.
- Tu reconnais cet objet, n’est-ce pas ?
- Euh… oui… un pistolet automatique, adjudant.
- Je vais compter jusqu’à dix. Si, à dix, tu ne m’as pas dit
qui est le chef des terroristes de Sainte-Marie-Les-Monts, tu es mort !
Tant pis pour toi ! J’ai horreur de voir mon arme rouiller. Mais suis-je
généreux ? Je t’offre dix secondes de réflexion. L’alternative est simple.
Ou bien tu parles, ou bien tu crèves !
- Herr Hans, bafouilla le prêtre. Vous êtes dans une église,
un lieu sacré. En me tuant, vous profanez la maison du Seigneur.
- Je m’en moque. Habst du
Angst, Vater Sébastien ?
- Euh… vous me demandez si j’ai peur ? Je ne crains pas
de mourir, Ludwig Hans.
- Gut… Je commence
le décompte. Un… deux… trois… Toujours rien à me dire ? Six… sept… huit…
ah. Le moment fatidique… neuf… et ça fait dix. Tant pis, tu l’auras voulu. Feuer ! Tu es un homme mort. Kaput !
En même temps qu’il parlait, Ludwig Hans avait déchargé son
Luger sur le malheureux père Sébastien. Son cadavre alla tomber jusqu’aux pieds
de l’assassin. Sa tâche accomplie, imitant les cowboys des films de westerns
qu’il aimait tant petit, il souffla d’un air satisfait sur le canon de son
pistolet et fit :
- C’est de la vermine en moins.
Puis, il quitta la sacristie et l’église en chantant faux et à tue-tête, la scie Lili Marlene…

*****
Influencé à la fois par Antoine Fargeau, Marc son fils, mais
surtout par Stéphane Andreotti, Gaspard Fontane avait ordonné l’enlèvement du
lieutenant-colonel von Hauerstadt. Le traquenard tendu, Elisabeth servirait
d’appât.
Ainsi, en cette deuxième semaine de juin, la jeune fille
s’amena à la Kommandantur de Caen alors que l’on entendait au loin les canons
et les bruits d’un combat sans merci, les vêtements en désordre, la robe
lacérée, les bras contusionnés, un œil à demi-fermé. Usant de toute sa persuasion,
qui était grande, elle parvint à voir le jeune lieutenant-colonel von
Hauerstadt. Le jeune homme lui accordait cinq minutes, pas davantage. Il
croulait sous les responsabilités.
Mais lorsque l’officier se retrouva devant la jeune fille, il
fut effrayé par l’aspect qu’elle offrait.
- Mein Gott ! Que
vous est-il arrivé ?
- Mon père, fit la jeune femme en sanglotant. Cette nuit, il
est rentré de son service plus tôt que d’habitude… vers trois heures du matin…
d’une humeur massacrante… mon père est devenu fou… colonel… Franz… j’ai besoin
de votre aide…
- Il vous a… battue ?
- Euh… il a commencé par parler tout seul… comme s’il
divaguait. Puis, de plus en plus fort… s’en prenant à la fois contre personne
et contre tout le monde. Ensuite, eh bien, il m’a levé la main dessus et s’est
mis à me frapper, ce qu’il n’avait jamais fait jusqu’à aujourd’hui… il
frappait, et frappait encore… je ne sais pas comment j’ai fait, mais j’ai
réussi à lui échapper quelques minutes. Je me suis enfermée à clef dans ma
chambre… alors, mon père a essayé d’enfoncer la porte…
- Mais enfin… ce n’est pas croyable ! Pourquoi pareille
colère ? Contre vous ? Avait-il bu ?
-Non… Franz, pardonnez-moi les termes qui vont suivre… mais
ce sont ceux-là même que mon père hurlait dans sa fureur. Il m’a appelée…
traînée… putain… salope… il répétait sans cesse que ma pauvre mère devait se
retourner dans sa tombe à la vue de ce que je faisais, de ce que j’étais
devenue…
- Euh… oui… Que supposait-il ?
- Que j’étais votre maîtresse !
- Gott Himmel ! D’accord…
il est vrai que je suis un hôte régulier de votre demeure… que monsieur Granier
nous laisse souvent seuls tous les deux. Mais… je ne comprends plus… il n’avait
pas l’air de prendre mal la chose jusqu’à ce matin… Il pouvait me faire
confiance… jamais… enfin… comment était-il ces derniers jours ? Avec les
événements, cela fait un moment que je ne suis pas venu dîner…
- Comme d’habitude, Franz. Plutôt de bonne humeur même. Le
docteur Marc Fontane s’était déclaré et lui avait demandé ma main…
Là, Elisabeth mentait. Mais elle ne faisait que dire ce
qu’elle aurait voulu qu’il arrivât. En entendant ces paroles, Franz perdit un
peu de couleur. Mais se reprenant, il parvint à murmurer d’un ton presque
normal :
- Ah… Ainsi le docteur Fontane désire vous épouser… votre
père avait accepté, naturellement ?
- Bien sûr… moi aussi j’étais d’accord. Marc, je l’aime
depuis que j’ai quinze ans, Franz.
- Oui… Reprenez votre récit… Elisabeth.
- Au bout d‘un moment, la porte finit par céder dans un
craquement sinistre. Mon père, les yeux fous, s’est alors jeté sur moi…
heureusement, la tablette de nuit me séparait de lui. Affolée, ne sachant plus
comment me défendre, je la renversai sur lui…puis, prenant mes jambes à mon
cou, j’ai descendu quatre à quatre l’escalier, et prenant mon vélo, j’ai roulé
jusque chez le maire Gaspard Fontane…
-Ensuite ?
- Tôt ce matin, sur les conseils de monsieur Fontane, j’ai
regagné le logis paternel. Mais… si je m’attendais à ce que j’ai trouvé !
La rage de mon père avait tourné à la démence…
- Comment cela ?
- Papa avait transformé la maison en véritable fortin. Et, du
premier étage, il tirait à tout-va, contre ses propres amis et collègues les
gendarmes… qui essayaient de le déloger… le capitaine a tenté de raisonner son
brigadier… mais papa n’écoutait personne… il tirait, insultait et éructait. Il
voulait tuer tout le monde à cause de son déshonneur…
- Que puis-je faire Elisabeth ? Qu’attendez-vous de ma
part ?
- Venez avec moi, Franz… expliquez-vous… disculpez-vous…
auprès de mon père…
- Dans son état, je ne sais pas s’il pourra m’entendre et me
croire…
- Vous hésitez… Vous refusez…
- Non… vous vous trompez… je vais essayer… de lui faire
entendre raison. Elisabeth, je vous suis…
- Franz… merci… merci du fond du cœur.
- Mais… cette rage soudaine… en vous accompagnant, je vais
risquer ma vie… sottement… alors qu’à vingt kilomètres, mes compatriotes se
battent… ce que je fais, je le fais pour vous… vous comprenez ?
- Jamais je ne vous ai soupçonné ne serait-ce qu’une seconde
d’être un lâche, Franz. Bien au contraire… je vous admire… ah ! Pourquoi
ne sommes-nous pas nés tous les deux du même côté de la barrière ? Vous
auriez été pour moi plus qu’un ami…
- Seulement votre ami ?
- Non… un frère…
- Ein Bruder… Oui,
murmura le jeune homme tristement… mais moi, Elisabeth… je ne vous aime pas
comme un frère… vous le sentez, n’est-ce pas ?
- Ne parlez pas de cela maintenant… oh ! Mais vous
prenez votre arme…
- Nous sommes en guerre, Elisabeth. On se bat aux portes de
la ville… le front n’est pas loin… cependant, jamais je ne tirerai sur votre
père…
Alors, contre toute règle minimale de sécurité, le
lieutenant-colonel, au lieu de se faire escorter par quelques soldats, monta
dans son Opel seul, Elisabeth à ses côtés, et conduisit sur les chapeaux de
roues le long de la route qui menait à Sainte-Marie-Les-Monts. A plus de
quatre-vingt-dix kilomètres à l’heure, la distance fut vite franchie.
Freinant comme s’il s’était trouvé sur un circuit de course,
Franz s’étonna de trouver le pavillon des Granier silencieux. Tout autour, pas
la moindre agitation. Les moineaux pépiaient joyeusement dans la ramée.
- Je crois que votre père a fini par être maîtrisé et que
tout est rentré dans l’ordre, dit le jeune homme en se tournant vers sa passagère.
Alors, le lieutenant-colonel éprouva la plus belle déconvenue
de sa vie.
- D’où sort ce pistolet, Elisabeth ? Pourquoi le braquer
sur moi ?
- De mon sac, évidemment. Vos hommes doivent avoir l’esprit
ailleurs pour avoir oublié de me fouiller… Pas un geste, colonel… je sais m’en
servir. Marc… tu peux te montrer avec tes copains…
- Elisabeth… je ne comprends plus…
- Oh que si ! Vous êtes tombé dans le piège que mon cher
docteur vous avait tendu… allez… lâchez votre arme si vous ne voulez pas recevoir
une balle…
- Obéissez, von Hauerstadt, commanda Antoine Fargeau.
Franz, décontenancé, jeta son Mauser dans l’allée.
- Maintenant, sortez de la voiture, dit une voix qui fit
frissonner le jeune homme.
- Vous me reconnaissez ? Oui ! Il n’y a qu’à voir votre tête, ricana Stéphane Andreotti.

Le Corse serrait une mitraillette contre son pull.
- Le Français évadé, balbutia l’Allemand. Ainsi, vous étiez
de mèche avec eux, Elisabeth…
- Avant tout, sale Boche, je suis Corse. Understand ?
- Andreotti, lança alors Antoine, attention… nous le voulons
vivant. Pas de zèle…
- Elisabeth… j’ai cru en vous… je vous ai fait confiance…
parce que je vous aime…
- Votre amour ? Mais je n’en veux pas de votre
amour !
- Colonel, reprit Marc, vous allez vous rendre derrière la
villa, un camion nous y attend… pas de connerie… vous y montez sans faire
d’histoire.
Les mains derrière la nuque, Franz se contenta d’obéir. Il
allait pour grimper à l’arrière du véhicule lorsque, avec une sauvagerie
inattendue, Andreotti l’assomma avec la crosse de son fusil mitrailleur.
Gaspard Fontane, le conducteur, avait tout vu par le rétroviseur du camion.
- Pourquoi une telle brutalité, sergent ?
- Pour plus de sécurité, monsieur Fontane. Ainsi, ce salopard
ne tentera pas de nous fausser compagnie en cours de route.
- Hum… j’espère que vous ne l’avez pas trop abîmé. Hop ! Tout le monde à l’intérieur. Le temps presse.

Avec un panache gris de fumée, le camion s’engagea sur des
chemins de traverse et rejoignit la planque dans laquelle le groupe de
résistants avait trouvé refuge depuis quelques semaines. Il s’agissait d’une
vieille ferme abandonnée, aux murs à demi ruinés, loin de toute autre habitation.
*****
Commentaires
Enregistrer un commentaire