Un goût d'éternité 5e partie : Elisabeth : 1944 mai (3).
Le Standartenführer Zimmermann, qui avait fait quadriller toute l’agglomération de Caen
et fouiller toutes les maisons et tous les
bâtiments, avait également ordonné l’arrestation de cent notabilités, tout cela
en représailles des deux parachutistes qui avaient réchappé à ses filets. Von
Hauerstadt s’était élevé contre de telles décisions mais ses récriminations
n’avaient rien donné sauf à se faire encore plus détester par le SS. Alors, en
signe de vengeance, au tout dernier moment, le colonel de l’ordre noir avait
ordonné au jeune homme de prendre sa place et d’aller inspecter les villages
proches de la ville.
Cependant, la voiture personnelle de Franz avait des
problèmes de carburateur. En quelques mots, elle était en panne et ne serait
pas réparée avant le lendemain. Alors, le lieutenant-colonel dut emprunter
celle de Zimmermann avec toutefois son autorisation. Celui-ci la lui donna avec
un geste qui signifiait : fiche-moi
vite le camp, blanc-bec, tu m’importunes !
Ainsi, la tournée d’inspection commença. Pour Franz, c’était une corvée. L’imposante Opel
était escortée par une trentaine d’hommes et ce,
afin de prévenir une quelconque attaque d’éventuels terroristes. Or, Antoine
Fargeau avait saboté la voiture du Standartenführer grâce à la complicité d’une
taupe auprès de la Kommandantur. L’ex-étudiant de Cal Tech croyait, ainsi que
tous ses amis, que Zimmermann ne réchapperait pas à l’attentat.
Alors que l’Opel roulait dans la campagne normande et que
l’heure fatidique de l’explosion approchait, Fargeau reçut un message
télépathique pressant de Michaël Xidrù.
A ce niveau du récit, un éclaircissement s’impose. Comment
donc Stéphane Andreotti pouvait-il savoir qu’il y aurait substitution de
passager dans l’Opel ? Avait-il anticipé la chose ? Détenait-il donc
des informations de première main ? Qui était réellement le sergent-chef,
agent de l’OSS ? Un autre avatar du Commandeur Suprême que ce dernier
sacrifiait à son plan obscur ? Ou un agent MX retourné depuis un laps de
temps conséquent par Johann van der Zelden ? Laquelle de ces deux
hypothèses tenait la corde ?
Pour l’heure, tout à fait inconscient du danger encouru,
Franz exécutait une mission qui lui déplaisait au plus haut point.
Ne sachant pas véritablement quelle était l’identité du
traître, Michael se contenta de dire ceci à Antoine :
- Quelqu’un de mon époque a été mandaté pour bouleverser le
continuum spatio-temporel et faire en sorte que Franz von Hauerstadt meure dans
l’attentat de la voiture de Zimmermann.
- Que… mais ? Bégaya Fargeau alors qu’il était en train
de se raser. Sous l’émotion, il se coupa le menton.
- Il faut à tout prix empêcher que la bombe explose, Antoine…
Franz doit s’en sortir vivant. Le sort de la Terre en dépend… la Troisième
Guerre mondiale vient de débuter officiellement il y a vingt-et-une minutes.
- Bon sang !
- Cet exalté de Gregory Williamson vient de rayer de la carte Kaliningrad
en bombardant la ville avec des missiles Pershing VIII. A têtes nucléaires,
si vous voulez tout savoir.
- Mais… c’est un fou…
- Aussitôt, les Soviétiques ont répliqué non seulement en
envahissant Berlin-ouest mais également toute la RFA. Mais ce n’est pas le plus
grave. A leur tour, ils ont envoyé des missiles SS 25 au-dessus du ciel
newyorkais et sur d’autres cités américaines sur la côte est. Il y avait cent
missiles. Le parapluie des forces défensives des Etats-Unis n’a pas fonctionné…
Un bug dans la transmission des données…
- Un bug ? C’est
signé Johann.
- Tout à fait…
- Seigneur ! La situation doit être apocalyptique…
- Pas tout à fait… j’ai réussi à détourner
quatre-vingt-quinze de ces engins de mort… en les expédiant dans le lointain
passé de la planète… vers l’an – 570 millions d’années. Désolé… Je ne pouvais
pas faire mieux…
- Donc cinq de ces foutues têtes nucléaires sont parvenues à
atteindre leurs cibles, grommela Antoine.
- Euh… j’ai neutralisé les radiations atomiques, Antoine…
toutefois, New York est en ce moment même en proie au chaos et des incendies
ont éclaté un peu partout dans Haarlem, dans le Bronx et dans Manhattan.
- Vous me faites peur, Michaël.
- Les autorités tablent sur un minimum de cinq cent mille
victimes… mais ce chiffre sera revu à la baisse… vous comprenez que j’ai toutes
les archives en tête…
- Pourquoi n’avez-vous pas pu faire mieux ?
- Parce que je suis à peine remis de mon petit séjour dans la
presqu’île de Kola, Antoine. Dois-je vous rappeler que j’étais prisonnier d’un
cube identificateur en cours de destruction ? Après tout, il n’y a qu’une
cinquantaine de minutes que je suis libre.
- Mmm.
- Vous n’êtes pas convaincu. Mais pour en revenir à Franz von
Hauerstadt, il ne faut surtout pas qu’il meure en 1944. Cela créerait un sacré
paradoxe puisque, ici, en 1993, il est toujours vivant. Le continuum ne
pourrait le supporter… alors, immédiatement, tout basculerait dans une autre
réalité… une réalité effrayante… la Troisième Guerre mondiale remplacerait la
Quatrième et alors, adieu l’Humanité sur la planète Terre ! Homo Spiritus
compris ! vous savez donc ce qu’il vous reste à faire, Fargeau.
- Mille millions d’enfoirés ! Je ne puis rien faire… le
mécanisme est non enrayable… vous devriez comprendre cela, nom d’un
chien ?
- A quelle heure l’engin doit-il exploser ?
- Euh… il ne reste que… quatorze minutes, répondit Antoine en
consultant sa montre de poignet. Bon Dieu ! Venez ici !
- Je ne le peux pas, Antoine. D’autres missiles et avions
sont en ce moment dans le ciel… vous avez assez de temps pour effectuer le
montage de l’appareil que je vais vous décrire… magnez-vous… tout repose sur
vos épaules désormais…
- Je vous écoute, balbutia l’ancien étudiant.
- Les hautes fréquences émises perturberont les ondes
électroniques du cerveau de la bombe. Utilisez le montage K22. Cela devrait
suffire. Après tout, c’est vous qui l’avez construit, cet engin de mort. C’est
votre dernière chance.
Fargeau voulut répondre qu’il avait compris ce dont il
s’agissait mais la communication s’interrompit soudainement comme si l’agent
temporel avait été occupé à régler une autre urgence. Vu le contexte, il y
avait de quoi frémir.
Le délicat montage fut achevé dans le temps imparti. Alors,
le Français se brancha sur la fréquence radio utilisée par la minuscule bombe.
Mais son émetteur produisit un sifflement suraigu qui ne pouvait le tromper. La
voiture était en train d’exploser ! Il s’en était fallu d’un cheveu. Franz
avait-il péri ?
Pour le savoir, il nous faut remonter le temps de quelques
minutes.
Sur la route de campagne, l’escorte allemande avançait sous
un ciel mitigé. Mais, hasard ou coïncidence, le moteur du véhicule transportant
le lieutenant-colonel von Hauerstadt toussait et le pot d’échappement crachait
une fumée noire. Le chauffeur, le lieutenant Hermann Schiess commanda à l’escorte
de s’arrêter.
- Il faut que je voie ce qui se passe, mon colonel.
- Faites-donc, lieutenant, répondit Franz, en descendant de
la voiture.
Ouvrant le capot, il examina de près le moteur et marmonna :
- Herr Oberst, je crois qu’il y a un gicleur bouché. Ça ne
m’a pas l’air grave.
- Dans ce cas, nettoyez-le, lieutenant, ordonna le jeune
homme. Sergent Grass…
- Oui, Herr Oberst ?
- Placez les hommes en cercle autour de la voiture. On ne
sait jamais.
- Tout de suite, mon colonel.
Une fois les soldats en position, Otto Grass se tint au
garde-à-vous, en avant des véhicules arrêtés, les mains sur sa mitraillette.
Les cinquante mètres qui le séparaient de l’Opel allaient lui sauver la vie.
Pendant ce temps, Hermann Schiess s’affairait sur le moteur de
la voiture en panne. Alors qu’il allait démonter le gicleur fautif, il remarqua
la présence d’une insolite et minuscule boîte noire. La matière qui la
composait n’était apparemment pas métallique.
- Colonel… Venez donc voir… cette boîte… est-ce normal qu’elle
soit là ? Elle ne fait pas directement partie du moteur.
A son tour, après s’être approché du capot, intrigué, le
jeune homme se pencha vers l’objet et l’examina attentivement. Avec un soupçon
d’inquiétude, il écouta si la chose n’émettait pas de tic-tac. Mais ce n’était
pas le cas. De plus, il n’y avait aucun fil électrique qui reliait la boîte au
moteur de l’Opel.
- Qu’est-ce que cela peut être ? Se demanda-t-il en
français. Une bombe ? Elle serait minuscule… Un micro ? A cet emplacement ?
C’est ridicule… hum… cette boîte semble accrochée magnétiquement à la batterie
alors que son enveloppe n’est pas métallique… Qu’est-ce que cela signifie
donc ? Ma foi… Hermann, reprenez votre tâche.
- Oui, mon colonel.
Von Hauerstadt s’éloigna de la voiture et s’installa sur le
bord du chemin, s’asseyant dans l’herbe. Arrachant une tige sauvage, il se mit
à la mâchonner distraitement, les yeux rêveurs. A quoi songeait-il donc notre
romantique jeune homme en cet instant ? Peut-être aux yeux noirs d’une
certaine demoiselle rousse.
Le lieutenant Schiess s’affairait plus que jamais autour du
moteur, sa tête sous le capot de l’Opel. Les secondes s’égrenaient et tombaient
dans le sablier de l’éternité.
Tout à coup, le minuscule boîtier noir explosa avec une
puissance inouïe. Ce qui suivit s’apparentait à un cauchemar généré par un
cocktail de substances illicites.
Sous le souffle de la bombe, le corps d’un Hermann décapité
se retrouva projeté à une centaine de mètres plus loin. Le cadavre, déchiqueté,
horrible à voir, retomba, épars, sur la route jadis si paisible et si
bucolique.
Quant à l’Opel elle avait pris feu et des flammes rugissaient
autour des corps inertes des soldats, victimes collatérales de cet attentat.
Une trentaine d’hommes avaient été tués sur le coup par l’explosion inattendue
de cet engin anachronique. C’était un véritable carnage rendu possible par
l’avance technologique de cette bombe appartenant à la fin du XXe siècle et
montée en 1944.
Quant au sergent Otto Grass, il eut de la chance. Ahuri, il
se retrouva soudain soulevé de terre par le souffle explosif et rejeté sur le
sol avec violence. Sous le choc, il perdit connaissance, son corps tout
contusionné, certes, mais sans subir d’autres dommages.
Mais qu’était-il donc advenu de Franz von Hauerstadt ?
Le jeune homme était trop proche de l’Opel, hélas. Sans
comprendre ce qui lui arrivait, il fut lancé dans les airs et puis jeté dans le
talus. Atterrissant dans un fossé boueux, il n’eut que le temps de sentir sa
joue trempant dans une flaque d’eau limoneuse et puis, le noir s’abattit sur
lui, son cœur s’arrêtant de battre.
Cependant, cinq à six Panzergrenadieren sortirent sains et
saufs de l’attentat. Reprenant leurs esprits, secouant leur chef, ils virent
les flammes et l’épaisse fumée enveloppant cette scène d’épouvante. Apeurés, au
bord de la panique, ils n’eurent pas le courage de s’approcher de l’Opel
désarticulée en train de brûler. Jeunes gens de tout juste vingt ans, peut-être
moins, c’était la première fois qu’ils assistaient à un véritable coup dur. Ils
serraient désespérément leur mitraillette contre leur torse, les yeux hagards. L’un
d’entre eux, à demi fou, déchargea même son arme contre un lapin qui fuyait ce
désastre.
Or, parallèlement et concomitamment, à des milliers de
kilomètres de cette région de France, en 1993, un jour d’octobre, alors que la
Grosse Pomme était elle aussi la proie des flammes mais à une autre échelle,
que les sirènes de la police et des pompiers hurlaient dans les larges avenues
et les artères de la capitale économique américaine, dans son pavillon, à L.A.,
Stephen assistait, ébahi, à un phénomène inédit. Sous ses yeux, il voyait
s’effacer peu à peu son ami, l’agent temporel.
- Que… qu’arrive-t-il ? Murmura le professeur Möll.
Réduit à l’impuissance, déjà dans l’antre du Néant, Michaël
ne put répondre au chercheur. Le vide l’attirait dans ses rets inexorablement.
Le vide se faisait dans son esprit. Il était désormais la seule réalité.
Or, ce qui était en train de survenir à Michaël Xidrù, se
produisait également à New York et van der Zelden subissait le même sort que
son ennemi le plus dangereux. L’homme d’affaires qui était en train de grimper
dans son hélicoptère personnel s’estompait lui aussi peu à peu… comme s’il
n’avait jamais eu d’existence propre…
Les yeux exorbités de Johann, avant de perdre toute
intelligence, toute lueur de conscience, focalisèrent avec la plus grande
terreur sur le corps en décomposition, sur le cadavre d’un individu assez
jeune, en train de se matérialiser auprès du clone de van der Zelden. L’inconnu
était vêtu tel que l’on pouvait l’être à la fin des années 1970.
Tout en s’effaçant, l’Ennemi put encore mettre des mots sur
ses pensées confuses.
- Il est arrivé quelque chose à l’élément primordial de cette
chronoligne, de ce Temps…
Au fur et à mesure que Johann gagnait les limbes de la
non-existence, le cadavre, lui, se complétait avec tous les phénomènes s’y
rapportant. Ainsi, une odeur pestilentielle remplit bientôt l’habitacle de l’hélicoptère.
Or, cinquante ans dans le passé, dans un coin perdu d’Afrique
noire, un vieux sorcier du peuple des Dogons, le corps tout scarifié,
psalmodiait de bien étranges paroles.
- La sphère des débuts du temps se ressoude. La sphère des
origines. Les deux embryons séparés se rejoignent. L’eau d’où la vie découle repart…
Simultanément, en l’an 40 120, en fait en l’an réel
132 543, le Commandeur Suprême éprouvait pour la première fois un terrible
sentiment de panique. Tout autour de lui, l’espace se pourprait.
- Plus rien ne me parvient… je n’enregistre plus rien… plus
aucune donnée… mon cerveau se vide…
Lentement, le halo de sang virait au noir, à l’ébène, au
jais, à l’anthracite… la sphère noire, soumise à cette tempête immatérielle se
craquelait, se fissurait de toute part. Elle n’allait pas tarder à éclater en
des millions et des millions de minuscules fragments de verre dans un ciel se
renversant, tombant à reculons dans le tourbillon d’un wormhole d’infini Néant.
Mais voici qu’autour d’elle, les douze serpents bleutés
constituant les douze entités, les douze Sages perdaient de leur substance,
pâlissaient, jusqu’à perdre toute luminosité. Chose inattendue, les douze
pensées se ressoudaient elles aussi et l’incroyable métamorphose, encore
inachevée, se poursuivait.
Désormais, une longue ogive lancéolée flottait dans l’éther
indescriptible, dans le Rien et cette ogive prenait de plus en plus les
contours d’une navette spatiale calcinée dans laquelle douze astronautes
allongés sur leurs couchettes avaient péri tandis que leur véhicule,
transcendant le temps, s’était écrasé à la surface d’une Terre dépourvue de
toute vie et de toute conscience. Une Terre étrangement silencieuse, une Terre
vide, une Terre où le Désespoir seul régnait sans partage.
S1, avant de subir la terrible et effrayante transformation
avait eu la pensée suivante :
- La Vie et la Mort se sont rejointes dans un pas de deux qui
avait été interrompu. Le Neutre n’est plus. Il a disparu, effacé de toute
réalité, de toute temporalité. L’équilibre des forces a été anéanti. La boucle
est revenue sur elle-même. Le cycle s’est achevé sur le Néant… il n’y en aura
plus si personne n’intervient… il n’y en aura plus jamais… la chronoligne
s’efface, l’harmonique s’invagine et retourne vers l’origine… une origine où il
n’y aura rien… de par la Volonté destructrice et capricieuse de l’Enfant… qui a
peur… peur de créer, peur de lui-même, peur de ce qu’il peut faire, peur de ce
dont il est capable. Agent terminal, réagissez, vous seul le pouvez encore.
Pulsion de vie plus forte que pulsion de mort…
Dans ce qui était la sphère temporelle 772 après
Jésus-Christ, à Worms mais aussi à Lhassa, d’étranges individus à la peau
blanche, à la stature élevée pour cette époque lointaine, avaient entonné une
mélopée débitée à l’envers. Figés comme des statues, ces hommes reculaient à
rebours dans l’Infini, vers un point de fusion connu du seul Expérimentateur.
Ainsi, après des milliers et des milliers d’années, les 331 initiés de Worms et
les 331 initiés de Lhassa se rejoignaient en une ronde où le Fatum était
inexorable.
Une fois réunies, les statues de cristal, la matière et
l’antimatière mises en contact, rassemblées, sautèrent, dans un jaillissement
tel qu’il ne pouvait plus jamais y avoir quelque chose d’autre.
Le Révélateur de la Seule Réalité murmurait :
- Le cycle numéro 132 543 s’efface… les cycles
132 542 et 132 541 aussi. Le décompte s’accélère. Il faut que je
fasse quelque chose. Sinon, je vais me retrouver seul, tout seul au cœur de la
boule de Néant. Je ne vais même plus penser… ma conscience va s’effilocher… au
sein du magma originel… rien que ma pensée vide… des bribes d’informations… des
semblants décousus de souvenirs… de recréations… pas même la Vie à l’état
latent… pas même ne serait-ce qu’une trace, qu’une esquisse potentielle de ce
qui aurait pu être… déjà les cycles 25… 24… 23… et je suis là, impuissant face
à la volonté de ma pulsion de mort… est-ce bien cela que tu veux, cruel
génie ?
A la surface de toutes les dates connues faisant partie de
l’Histoire des Hommes, les cubes identificateurs de toutes les civilisations
terrestres vibraient et hurlaient en un ululement continu et suraigu.
Maintenant, les ultrasons étaient atteints et, arrivés à saturation de leur
résistance, les volumes explosèrent en éclats fuligineux d’une beauté
renversante.
Le général de Gaulle n’eut pas le temps, pas l’occasion de lancer son célèbre message du 18 Juin.
Lui succéda à rebours Hitler mais il ne
devint pas chancelier. Napoléon Bonaparte, en amont de cette piste temporelle,
au siège de Toulon, allait pour enflammer la mèche d’un canon, et, tout au
contraire, il n’y mit pas le feu. Louis XIV, au château de Fontainebleau
voulait signer la révocation de l’Edit de Nantes, mais sa main effaçait à
rebours son paraphe. Henri III, qui avait pourtant été poignardé par le moine
assassin Jacques Clément se relevait.
- Cycle 8, formulait le Préservateur tout chamboulé.
De Michaël à L.A., il ne restait qu’une vague silhouette
orangée. Toutefois, une espèce de sifflement modulé blessa tout à coup les
oreilles de Stephen Möll. Sous la stridulation, elles se mirent à saigner.
- Courant rétabli, murmura alors le professeur sur un ton
impersonnel comme s’il n’avait été qu’une mécanique.
En 1944, en Normandie, entre Tilly et le village de
Sainte-Marie-Les-Monts, l’Opel du lieutenant-colonel von Hauerstadt flambait
toujours. Mais, les flammes ne brillaient pas, ne projetaient aucun éclat. Plus
un bruit dans un air immobile, dans un instant figé, dérobé à l’éternité, dans
un continuum suspendu. Dans le ciel, un pigeon semblait flotter, ses ailes
étendues. Pas un battement, pas un miroitement.
Pourtant, venue de nulle part, une boule de feu, soudain,
déchirait l’azur, fendant l’atmosphère, pour atterrir à quelques centimètres du
fossé dans lequel gisait toujours Franz von Hauerstadt.
- Cycle 4, disait l’Expérimentateur dans ce qui lui tenait
lieu de tête… me dépêcher… cette chronoligne 1720, j’y tiens…
En Egypte, la Grande Pyramide du pharaon Khéops se démontait
pierre après pierre.
Les grottes d’Altamira et de Lascaux recouvraient leurs
ténèbres, leurs parois à jamais nues. Les glaciations emprisonnaient l’Europe.
Là, ici, sur ce petit chemin normand, fleurant bon la
noisette, la boule d’énergie avait emprunté une vague forme humanoïde. Puis,
une langue de feu avait pénétré dans la chair même de Franz von Hauerstadt et
avait arraché le cœur de la cage thoracique qui l’emprisonnait, un cœur aussi
froid que la glace, un cœur qui ne dégoulinait pas de sang.
- Cycle 3, pensait, Outre-Nulle Part, le Prodige par
excellence.
- Grand Ordonnateur, murmurait l’incroyable boule de feu,
j’ai reçu toute l’Energie de cet Univers. Je fais ce que je peux. Aidez-moi.
- Hâtez-vous, Avatar non abouti de mon intégrale
personnalité.
Le cœur sans vie avait perdu toute matérialité au creux de la
langue luminescente. A sa place, fut forgé, sculpté, un autre organe
synthétique, en tout point semblable au précédent, mais parfaitement intact et
fonctionnel.
Toutefois, tandis que l’Entité oeuvrait, à l’Australopithèque
avaient succédé, toujours à reculons, le Kényapithèque, le Proconsul africanus
et, toujours plus loin dans les temps préhistoriques, dans une Terre qui voyait
se dérouler toute son histoire à rebours, dans des spirales de plus en plus
serrées, des dimétrodons, des gastéropodes, des trilobites, des anémones de
mer… au sein d’un ruban allant se rétrécissant, puis… la première cellule, la
première amibe, la première bactérie, et… au-dessus de tout cela…
l’Intelligence séparée de la matière… mais pour combien de temps ?
- Cycle 2, murmurait ce qui restait du Préservateur.
Pourtant, là-bas, dans ce 1944 hors du temps, le cœur
synthétique avait été placé avec succès dans la poitrine de l’homme immobile.
Toujours dans le ciel serein et impavide, le pigeon, ailes étendues, à la même
place. Pas le moindre souffle de vent. Le soleil brillait, sans chaleur, les
secondes demeuraient suspendues entre deux glissements d’aiguilles.
- Préservateur… je n’ai plus assez d’énergie ! Suppliait
le succédané du Ying Lung.
Effectivement, la petite boule avait diminué de taille
jusqu’à atteindre un seuil critique. Moins volumineuse qu’une balle de
pingpong.
Cependant, ailleurs, dans une partie de la Supra Réalité, la
Terre avait fini par rejoindre son Soleil… toutes ses autres sœurs les planètes
avaient connu le même sort. Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne… le Soleil
s’était métamorphosé en nuage de gaz alors que notre Galaxie se rétractait.
Andromède, la Lyre n’existaient plus non plus, y compris à l’état latent.
Bientôt, il n’y eut plus qu’un seul nuage gazeux qui se
refermait jusqu’à atteindre la forme d’une sphère parfaite. A la sphère
succédaient une bille, un atome, de plus en plus lourd, contenant tous les devenirs
possibles, envisageables, mais à condition que l’Expérimentateur pût encore
penser, pût encore être libre de sa Volonté.
- Cycle 1… Cycle…
Le Contrôleur de toute chose n’eut pas le temps de formuler
le zéro. Tout repartait dans le bon sens, de l’amont vers l’aval, à une vitesse
dépassant l’entendement…dans une espèce de simultanéité provoquée, sans qu’il y
eût télescopage.
Alors, dans son hélicoptère, Johann recouvra à la fois le
sentiment et le souvenir. Se hâtant de décoller, il n’eut qu’une envie :
entrer immédiatement en contact avec le Commandeur Suprême.
- Pardonnez-moi, Commandeur, fit-il, l’angoisse au cœur. Mais
un incident d’une gravité sans précédent ne vient-il pas de se produire ?
- Effectivement, Johann. Une fraction de milliseconde, il m’a
semblé que plus rien n’existait… puis, tout est redevenu normal. Je suis en
train de fouiller dans mes mémoires afin de trouver une explication valable à
ce phénomène… pour moi sans équivalent.
- Quelqu’un a bien dû intervenir, commença l’Ennemi,
soucieux.
- Certainement pas les S. Au fait, ils viennent m’inspecter…
communication terminée.
Van der Zelden tenait à savoir et à comprendre ce qui venait
de se produire.
- Bizarre. Le Commandeur en train d’avouer à demi-mot son
impuissance relative ? Surprenant ! Pourquoi est-ce que j’ai conservé
un vague souvenir de cet incident ? En est-il de même pour Michaël ? Un
élément clé a failli disparaître… de cela, j’en suis quasiment certain. Mais
qu’est-ce que cela peut être ? Ou plutôt qui ? l’Univers a presque
été détruit… quelqu’un a empêché que cela ne se produise… mais qui ?
Quelle supra Entité ?
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