Un goût d'éternité 5e partie : Elisabeth : 1944 mai (3).

 

Le Standartenführer Zimmermann, qui avait fait quadriller toute l’agglomération de Caen





 et fouiller toutes les maisons et tous les bâtiments, avait également ordonné l’arrestation de cent notabilités, tout cela en représailles des deux parachutistes qui avaient réchappé à ses filets. Von Hauerstadt s’était élevé contre de telles décisions mais ses récriminations n’avaient rien donné sauf à se faire encore plus détester par le SS. Alors, en signe de vengeance, au tout dernier moment, le colonel de l’ordre noir avait ordonné au jeune homme de prendre sa place et d’aller inspecter les villages proches de la ville.

Cependant, la voiture personnelle de Franz avait des problèmes de carburateur. En quelques mots, elle était en panne et ne serait pas réparée avant le lendemain. Alors, le lieutenant-colonel dut emprunter celle de Zimmermann avec toutefois son autorisation. Celui-ci la lui donna avec un geste qui signifiait : fiche-moi vite le camp, blanc-bec, tu m’importunes !

Ainsi, la tournée d’inspection commença. Pour Franz, c’était une corvée. L’imposante Opel



 était escortée par une trentaine d’hommes et ce, afin de prévenir une quelconque attaque d’éventuels terroristes. Or, Antoine Fargeau avait saboté la voiture du Standartenführer grâce à la complicité d’une taupe auprès de la Kommandantur. L’ex-étudiant de Cal Tech croyait, ainsi que tous ses amis, que Zimmermann ne réchapperait pas à l’attentat.

Alors que l’Opel roulait dans la campagne normande et que l’heure fatidique de l’explosion approchait, Fargeau reçut un message télépathique pressant de Michaël Xidrù.

A ce niveau du récit, un éclaircissement s’impose. Comment donc Stéphane Andreotti pouvait-il savoir qu’il y aurait substitution de passager dans l’Opel ? Avait-il anticipé la chose ? Détenait-il donc des informations de première main ? Qui était réellement le sergent-chef, agent de l’OSS ? Un autre avatar du Commandeur Suprême que ce dernier sacrifiait à son plan obscur ? Ou un agent MX retourné depuis un laps de temps conséquent par Johann van der Zelden ? Laquelle de ces deux hypothèses tenait la corde ?

Pour l’heure, tout à fait inconscient du danger encouru, Franz exécutait une mission qui lui déplaisait au plus haut point.

Ne sachant pas véritablement quelle était l’identité du traître, Michael se contenta de dire ceci à Antoine :

- Quelqu’un de mon époque a été mandaté pour bouleverser le continuum spatio-temporel et faire en sorte que Franz von Hauerstadt meure dans l’attentat de la voiture de Zimmermann.

- Que… mais ? Bégaya Fargeau alors qu’il était en train de se raser. Sous l’émotion, il se coupa le menton.

- Il faut à tout prix empêcher que la bombe explose, Antoine… Franz doit s’en sortir vivant. Le sort de la Terre en dépend… la Troisième Guerre mondiale vient de débuter officiellement il y a vingt-et-une minutes.

- Bon sang !

- Cet exalté de Gregory Williamson vient de rayer de la carte Kaliningrad



en bombardant la ville avec des missiles Pershing VIII. A têtes nucléaires, si vous voulez tout savoir.

- Mais… c’est un fou…

- Aussitôt, les Soviétiques ont répliqué non seulement en envahissant Berlin-ouest mais également toute la RFA. Mais ce n’est pas le plus grave. A leur tour, ils ont envoyé des missiles SS 25 au-dessus du ciel newyorkais et sur d’autres cités américaines sur la côte est. Il y avait cent missiles. Le parapluie des forces défensives des Etats-Unis n’a pas fonctionné… Un bug dans la transmission des données…

- Un bug ?  C’est signé Johann.

- Tout à fait…

- Seigneur ! La situation doit être apocalyptique…

- Pas tout à fait… j’ai réussi à détourner quatre-vingt-quinze de ces engins de mort… en les expédiant dans le lointain passé de la planète… vers l’an – 570 millions d’années. Désolé… Je ne pouvais pas faire mieux…

- Donc cinq de ces foutues têtes nucléaires sont parvenues à atteindre leurs cibles, grommela Antoine.

- Euh… j’ai neutralisé les radiations atomiques, Antoine… toutefois, New York est en ce moment même en proie au chaos et des incendies ont éclaté un peu partout dans Haarlem, dans le Bronx et dans Manhattan.

- Vous me faites peur, Michaël.

- Les autorités tablent sur un minimum de cinq cent mille victimes… mais ce chiffre sera revu à la baisse… vous comprenez que j’ai toutes les archives en tête…

- Pourquoi n’avez-vous pas pu faire mieux ?

- Parce que je suis à peine remis de mon petit séjour dans la presqu’île de Kola, Antoine. Dois-je vous rappeler que j’étais prisonnier d’un cube identificateur en cours de destruction ? Après tout, il n’y a qu’une cinquantaine de minutes que je suis libre.

- Mmm.

- Vous n’êtes pas convaincu. Mais pour en revenir à Franz von Hauerstadt, il ne faut surtout pas qu’il meure en 1944. Cela créerait un sacré paradoxe puisque, ici, en 1993, il est toujours vivant. Le continuum ne pourrait le supporter… alors, immédiatement, tout basculerait dans une autre réalité… une réalité effrayante… la Troisième Guerre mondiale remplacerait la Quatrième et alors, adieu l’Humanité sur la planète Terre ! Homo Spiritus compris ! vous savez donc ce qu’il vous reste à faire, Fargeau.

- Mille millions d’enfoirés ! Je ne puis rien faire… le mécanisme est non enrayable… vous devriez comprendre cela, nom d’un chien ?  

- A quelle heure l’engin doit-il exploser ?

- Euh… il ne reste que… quatorze minutes, répondit Antoine en consultant sa montre de poignet. Bon Dieu ! Venez ici !

- Je ne le peux pas, Antoine. D’autres missiles et avions sont en ce moment dans le ciel… vous avez assez de temps pour effectuer le montage de l’appareil que je vais vous décrire… magnez-vous… tout repose sur vos épaules désormais…

- Je vous écoute, balbutia l’ancien étudiant.

- Les hautes fréquences émises perturberont les ondes électroniques du cerveau de la bombe. Utilisez le montage K22. Cela devrait suffire. Après tout, c’est vous qui l’avez construit, cet engin de mort. C’est votre dernière chance.

Fargeau voulut répondre qu’il avait compris ce dont il s’agissait mais la communication s’interrompit soudainement comme si l’agent temporel avait été occupé à régler une autre urgence. Vu le contexte, il y avait de quoi frémir.

Le délicat montage fut achevé dans le temps imparti. Alors, le Français se brancha sur la fréquence radio utilisée par la minuscule bombe. Mais son émetteur produisit un sifflement suraigu qui ne pouvait le tromper. La voiture était en train d’exploser ! Il s’en était fallu d’un cheveu. Franz avait-il péri ?

Pour le savoir, il nous faut remonter le temps de quelques minutes.

Sur la route de campagne, l’escorte allemande avançait sous un ciel mitigé. Mais, hasard ou coïncidence, le moteur du véhicule transportant le lieutenant-colonel von Hauerstadt toussait et le pot d’échappement crachait une fumée noire. Le chauffeur, le lieutenant Hermann Schiess commanda à l’escorte de s’arrêter.

- Il faut que je voie ce qui se passe, mon colonel.

- Faites-donc, lieutenant, répondit Franz, en descendant de la voiture.   

Ouvrant le capot, il examina de près le moteur et marmonna :

- Herr Oberst, je crois qu’il y a un gicleur bouché. Ça ne m’a pas l’air grave.

- Dans ce cas, nettoyez-le, lieutenant, ordonna le jeune homme. Sergent Grass…

- Oui, Herr Oberst ?

- Placez les hommes en cercle autour de la voiture. On ne sait jamais.

- Tout de suite, mon colonel.

Une fois les soldats en position, Otto Grass se tint au garde-à-vous, en avant des véhicules arrêtés, les mains sur sa mitraillette. Les cinquante mètres qui le séparaient de l’Opel allaient lui sauver la vie.

Pendant ce temps, Hermann Schiess s’affairait sur le moteur de la voiture en panne. Alors qu’il allait démonter le gicleur fautif, il remarqua la présence d’une insolite et minuscule boîte noire. La matière qui la composait n’était apparemment pas métallique.

- Colonel… Venez donc voir… cette boîte… est-ce normal qu’elle soit là ? Elle ne fait pas directement partie du moteur.

A son tour, après s’être approché du capot, intrigué, le jeune homme se pencha vers l’objet et l’examina attentivement. Avec un soupçon d’inquiétude, il écouta si la chose n’émettait pas de tic-tac. Mais ce n’était pas le cas. De plus, il n’y avait aucun fil électrique qui reliait la boîte au moteur de l’Opel.

- Qu’est-ce que cela peut être ? Se demanda-t-il en français. Une bombe ? Elle serait minuscule… Un micro ? A cet emplacement ? C’est ridicule… hum… cette boîte semble accrochée magnétiquement à la batterie alors que son enveloppe n’est pas métallique… Qu’est-ce que cela signifie donc ? Ma foi… Hermann, reprenez votre tâche.

- Oui, mon colonel.

Von Hauerstadt s’éloigna de la voiture et s’installa sur le bord du chemin, s’asseyant dans l’herbe. Arrachant une tige sauvage, il se mit à la mâchonner distraitement, les yeux rêveurs. A quoi songeait-il donc notre romantique jeune homme en cet instant ? Peut-être aux yeux noirs d’une certaine demoiselle rousse.

Le lieutenant Schiess s’affairait plus que jamais autour du moteur, sa tête sous le capot de l’Opel. Les secondes s’égrenaient et tombaient dans le sablier de l’éternité.

Tout à coup, le minuscule boîtier noir explosa avec une puissance inouïe. Ce qui suivit s’apparentait à un cauchemar généré par un cocktail de substances illicites.

Sous le souffle de la bombe, le corps d’un Hermann décapité se retrouva projeté à une centaine de mètres plus loin. Le cadavre, déchiqueté, horrible à voir, retomba, épars, sur la route jadis si paisible et si bucolique.

Quant à l’Opel elle avait pris feu et des flammes rugissaient autour des corps inertes des soldats, victimes collatérales de cet attentat. Une trentaine d’hommes avaient été tués sur le coup par l’explosion inattendue de cet engin anachronique. C’était un véritable carnage rendu possible par l’avance technologique de cette bombe appartenant à la fin du XXe siècle et montée en 1944.

Quant au sergent Otto Grass, il eut de la chance. Ahuri, il se retrouva soudain soulevé de terre par le souffle explosif et rejeté sur le sol avec violence. Sous le choc, il perdit connaissance, son corps tout contusionné, certes, mais sans subir d’autres dommages.

Mais qu’était-il donc advenu de Franz von Hauerstadt ?

Le jeune homme était trop proche de l’Opel, hélas. Sans comprendre ce qui lui arrivait, il fut lancé dans les airs et puis jeté dans le talus. Atterrissant dans un fossé boueux, il n’eut que le temps de sentir sa joue trempant dans une flaque d’eau limoneuse et puis, le noir s’abattit sur lui, son cœur s’arrêtant de battre.

Cependant, cinq à six Panzergrenadieren sortirent sains et saufs de l’attentat. Reprenant leurs esprits, secouant leur chef, ils virent les flammes et l’épaisse fumée enveloppant cette scène d’épouvante. Apeurés, au bord de la panique, ils n’eurent pas le courage de s’approcher de l’Opel désarticulée en train de brûler. Jeunes gens de tout juste vingt ans, peut-être moins, c’était la première fois qu’ils assistaient à un véritable coup dur. Ils serraient désespérément leur mitraillette contre leur torse, les yeux hagards. L’un d’entre eux, à demi fou, déchargea même son arme contre un lapin qui fuyait ce désastre.





Or, parallèlement et concomitamment, à des milliers de kilomètres de cette région de France, en 1993, un jour d’octobre, alors que la Grosse Pomme était elle aussi la proie des flammes mais à une autre échelle, que les sirènes de la police et des pompiers hurlaient dans les larges avenues et les artères de la capitale économique américaine, dans son pavillon, à L.A., Stephen assistait, ébahi, à un phénomène inédit. Sous ses yeux, il voyait s’effacer peu à peu son ami, l’agent temporel.

- Que… qu’arrive-t-il ? Murmura le professeur Möll.

Réduit à l’impuissance, déjà dans l’antre du Néant, Michaël ne put répondre au chercheur. Le vide l’attirait dans ses rets inexorablement. Le vide se faisait dans son esprit. Il était désormais la seule réalité.

Or, ce qui était en train de survenir à Michaël Xidrù, se produisait également à New York et van der Zelden subissait le même sort que son ennemi le plus dangereux. L’homme d’affaires qui était en train de grimper dans son hélicoptère personnel s’estompait lui aussi peu à peu… comme s’il n’avait jamais eu d’existence propre…

Les yeux exorbités de Johann, avant de perdre toute intelligence, toute lueur de conscience, focalisèrent avec la plus grande terreur sur le corps en décomposition, sur le cadavre d’un individu assez jeune, en train de se matérialiser auprès du clone de van der Zelden. L’inconnu était vêtu tel que l’on pouvait l’être à la fin des années 1970.

Tout en s’effaçant, l’Ennemi put encore mettre des mots sur ses pensées confuses.

- Il est arrivé quelque chose à l’élément primordial de cette chronoligne, de ce Temps…

Au fur et à mesure que Johann gagnait les limbes de la non-existence, le cadavre, lui, se complétait avec tous les phénomènes s’y rapportant. Ainsi, une odeur pestilentielle remplit bientôt l’habitacle de l’hélicoptère.

Or, cinquante ans dans le passé, dans un coin perdu d’Afrique noire, un vieux sorcier du peuple des Dogons, le corps tout scarifié, psalmodiait de bien étranges paroles.

- La sphère des débuts du temps se ressoude. La sphère des origines. Les deux embryons séparés se rejoignent. L’eau d’où la vie découle repart…

Simultanément, en l’an 40 120, en fait en l’an réel 132 543, le Commandeur Suprême éprouvait pour la première fois un terrible sentiment de panique. Tout autour de lui, l’espace se pourprait.

- Plus rien ne me parvient… je n’enregistre plus rien… plus aucune donnée… mon cerveau se vide…

Lentement, le halo de sang virait au noir, à l’ébène, au jais, à l’anthracite… la sphère noire, soumise à cette tempête immatérielle se craquelait, se fissurait de toute part. Elle n’allait pas tarder à éclater en des millions et des millions de minuscules fragments de verre dans un ciel se renversant, tombant à reculons dans le tourbillon d’un wormhole d’infini Néant.

Mais voici qu’autour d’elle, les douze serpents bleutés constituant les douze entités, les douze Sages perdaient de leur substance, pâlissaient, jusqu’à perdre toute luminosité. Chose inattendue, les douze pensées se ressoudaient elles aussi et l’incroyable métamorphose, encore inachevée, se poursuivait.

Désormais, une longue ogive lancéolée flottait dans l’éther indescriptible, dans le Rien et cette ogive prenait de plus en plus les contours d’une navette spatiale calcinée dans laquelle douze astronautes allongés sur leurs couchettes avaient péri tandis que leur véhicule, transcendant le temps, s’était écrasé à la surface d’une Terre dépourvue de toute vie et de toute conscience. Une Terre étrangement silencieuse, une Terre vide, une Terre où le Désespoir seul régnait sans partage.

S1, avant de subir la terrible et effrayante transformation avait eu la pensée suivante :

- La Vie et la Mort se sont rejointes dans un pas de deux qui avait été interrompu. Le Neutre n’est plus. Il a disparu, effacé de toute réalité, de toute temporalité. L’équilibre des forces a été anéanti. La boucle est revenue sur elle-même. Le cycle s’est achevé sur le Néant… il n’y en aura plus si personne n’intervient… il n’y en aura plus jamais… la chronoligne s’efface, l’harmonique s’invagine et retourne vers l’origine… une origine où il n’y aura rien… de par la Volonté destructrice et capricieuse de l’Enfant… qui a peur… peur de créer, peur de lui-même, peur de ce qu’il peut faire, peur de ce dont il est capable. Agent terminal, réagissez, vous seul le pouvez encore. Pulsion de vie plus forte que pulsion de mort…

Dans ce qui était la sphère temporelle 772 après Jésus-Christ, à Worms mais aussi à Lhassa, d’étranges individus à la peau blanche, à la stature élevée pour cette époque lointaine, avaient entonné une mélopée débitée à l’envers. Figés comme des statues, ces hommes reculaient à rebours dans l’Infini, vers un point de fusion connu du seul Expérimentateur. Ainsi, après des milliers et des milliers d’années, les 331 initiés de Worms et les 331 initiés de Lhassa se rejoignaient en une ronde où le Fatum était inexorable.

Une fois réunies, les statues de cristal, la matière et l’antimatière mises en contact, rassemblées, sautèrent, dans un jaillissement tel qu’il ne pouvait plus jamais y avoir quelque chose d’autre.

Le Révélateur de la Seule Réalité murmurait :

- Le cycle numéro 132 543 s’efface… les cycles 132 542 et 132 541 aussi. Le décompte s’accélère. Il faut que je fasse quelque chose. Sinon, je vais me retrouver seul, tout seul au cœur de la boule de Néant. Je ne vais même plus penser… ma conscience va s’effilocher… au sein du magma originel… rien que ma pensée vide… des bribes d’informations… des semblants décousus de souvenirs… de recréations… pas même la Vie à l’état latent… pas même ne serait-ce qu’une trace, qu’une esquisse potentielle de ce qui aurait pu être… déjà les cycles 25… 24… 23… et je suis là, impuissant face à la volonté de ma pulsion de mort… est-ce bien cela que tu veux, cruel génie ?

A la surface de toutes les dates connues faisant partie de l’Histoire des Hommes, les cubes identificateurs de toutes les civilisations terrestres vibraient et hurlaient en un ululement continu et suraigu. Maintenant, les ultrasons étaient atteints et, arrivés à saturation de leur résistance, les volumes explosèrent en éclats fuligineux d’une beauté renversante.

Le général de Gaulle n’eut pas le temps, pas l’occasion de lancer son célèbre message du 18 Juin.



 Lui succéda à rebours Hitler mais il ne devint pas chancelier. Napoléon Bonaparte, en amont de cette piste temporelle, au siège de Toulon, allait pour enflammer la mèche d’un canon, et, tout au contraire, il n’y mit pas le feu. Louis XIV, au château de Fontainebleau voulait signer la révocation de l’Edit de Nantes, mais sa main effaçait à rebours son paraphe. Henri III, qui avait pourtant été poignardé par le moine assassin Jacques Clément se relevait.

- Cycle 8, formulait le Préservateur tout chamboulé.

De Michaël à L.A., il ne restait qu’une vague silhouette orangée. Toutefois, une espèce de sifflement modulé blessa tout à coup les oreilles de Stephen Möll. Sous la stridulation, elles se mirent à saigner.

- Courant rétabli, murmura alors le professeur sur un ton impersonnel comme s’il n’avait été qu’une mécanique.

En 1944, en Normandie, entre Tilly et le village de Sainte-Marie-Les-Monts, l’Opel du lieutenant-colonel von Hauerstadt flambait toujours. Mais, les flammes ne brillaient pas, ne projetaient aucun éclat. Plus un bruit dans un air immobile, dans un instant figé, dérobé à l’éternité, dans un continuum suspendu. Dans le ciel, un pigeon semblait flotter, ses ailes étendues. Pas un battement, pas un miroitement.

Pourtant, venue de nulle part, une boule de feu, soudain, déchirait l’azur, fendant l’atmosphère, pour atterrir à quelques centimètres du fossé dans lequel gisait toujours Franz von Hauerstadt.

- Cycle 4, disait l’Expérimentateur dans ce qui lui tenait lieu de tête… me dépêcher… cette chronoligne 1720, j’y tiens…

En Egypte, la Grande Pyramide du pharaon Khéops se démontait pierre après pierre.

Les grottes d’Altamira et de Lascaux recouvraient leurs ténèbres, leurs parois à jamais nues. Les glaciations emprisonnaient l’Europe.

Là, ici, sur ce petit chemin normand, fleurant bon la noisette, la boule d’énergie avait emprunté une vague forme humanoïde. Puis, une langue de feu avait pénétré dans la chair même de Franz von Hauerstadt et avait arraché le cœur de la cage thoracique qui l’emprisonnait, un cœur aussi froid que la glace, un cœur qui ne dégoulinait pas de sang.

- Cycle 3, pensait, Outre-Nulle Part, le Prodige par excellence.

- Grand Ordonnateur, murmurait l’incroyable boule de feu, j’ai reçu toute l’Energie de cet Univers. Je fais ce que je peux. Aidez-moi.

- Hâtez-vous, Avatar non abouti de mon intégrale personnalité.

Le cœur sans vie avait perdu toute matérialité au creux de la langue luminescente. A sa place, fut forgé, sculpté, un autre organe synthétique, en tout point semblable au précédent, mais parfaitement intact et fonctionnel.

Toutefois, tandis que l’Entité oeuvrait, à l’Australopithèque avaient succédé, toujours à reculons, le Kényapithèque, le Proconsul africanus et, toujours plus loin dans les temps préhistoriques, dans une Terre qui voyait se dérouler toute son histoire à rebours, dans des spirales de plus en plus serrées, des dimétrodons, des gastéropodes, des trilobites, des anémones de mer… au sein d’un ruban allant se rétrécissant, puis… la première cellule, la première amibe, la première bactérie, et… au-dessus de tout cela… l’Intelligence séparée de la matière… mais pour combien de temps ?

- Cycle 2, murmurait ce qui restait du Préservateur.

Pourtant, là-bas, dans ce 1944 hors du temps, le cœur synthétique avait été placé avec succès dans la poitrine de l’homme immobile. Toujours dans le ciel serein et impavide, le pigeon, ailes étendues, à la même place. Pas le moindre souffle de vent. Le soleil brillait, sans chaleur, les secondes demeuraient suspendues entre deux glissements d’aiguilles.

- Préservateur… je n’ai plus assez d’énergie ! Suppliait le succédané du Ying Lung.

Effectivement, la petite boule avait diminué de taille jusqu’à atteindre un seuil critique. Moins volumineuse qu’une balle de pingpong.

Cependant, ailleurs, dans une partie de la Supra Réalité, la Terre avait fini par rejoindre son Soleil… toutes ses autres sœurs les planètes avaient connu le même sort. Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne… le Soleil s’était métamorphosé en nuage de gaz alors que notre Galaxie se rétractait. Andromède, la Lyre n’existaient plus non plus, y compris à l’état latent.



Bientôt, il n’y eut plus qu’un seul nuage gazeux qui se refermait jusqu’à atteindre la forme d’une sphère parfaite. A la sphère succédaient une bille, un atome, de plus en plus lourd, contenant tous les devenirs possibles, envisageables, mais à condition que l’Expérimentateur pût encore penser, pût encore être libre de sa Volonté.

- Cycle 1… Cycle…

Le Contrôleur de toute chose n’eut pas le temps de formuler le zéro. Tout repartait dans le bon sens, de l’amont vers l’aval, à une vitesse dépassant l’entendement…dans une espèce de simultanéité provoquée, sans qu’il y eût télescopage.  

Alors, dans son hélicoptère, Johann recouvra à la fois le sentiment et le souvenir. Se hâtant de décoller, il n’eut qu’une envie : entrer immédiatement en contact avec le Commandeur Suprême.

- Pardonnez-moi, Commandeur, fit-il, l’angoisse au cœur. Mais un incident d’une gravité sans précédent ne vient-il pas de se produire ?

- Effectivement, Johann. Une fraction de milliseconde, il m’a semblé que plus rien n’existait… puis, tout est redevenu normal. Je suis en train de fouiller dans mes mémoires afin de trouver une explication valable à ce phénomène… pour moi sans équivalent.

- Quelqu’un a bien dû intervenir, commença l’Ennemi, soucieux.

- Certainement pas les S. Au fait, ils viennent m’inspecter… communication terminée.

Van der Zelden tenait à savoir et à comprendre ce qui venait de se produire.

- Bizarre. Le Commandeur en train d’avouer à demi-mot son impuissance relative ? Surprenant ! Pourquoi est-ce que j’ai conservé un vague souvenir de cet incident ? En est-il de même pour Michaël ? Un élément clé a failli disparaître… de cela, j’en suis quasiment certain. Mais qu’est-ce que cela peut être ? Ou plutôt qui ? l’Univers a presque été détruit… quelqu’un a empêché que cela ne se produise… mais qui ? Quelle supra Entité ?

 

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