Un goût d'éternité 5e partie : Elisabeth : 1944 avril (1).
AVRIL
Dix heures du soir. Le clocher du village avait fait retentir le tintement monotone de ses cloches dans cette nuit douce d’avril. Les ruelles étroites de Sainte-Marie-Les-Monts s’avéraient désertes et sombres sous la pluie fine qui n’avait pas cessé de tomber depuis le matin. Les rares patrouilles allemandes n’avaient qu’un désir : achever au plus vite la corvée de parcourir tous les coins et recoins de ce village où rien ne se passait jamais, où on s’y ennuyait ferme. Aucune lumière aux fenêtres des maisons, les rideaux étant soigneusement tirés. Tout paraissait dormir.
Cependant, seul le café de la place centrale, fréquenté par la soldatesque, laissait filtrer une lueur jaunâtre.
Mais voici que la porte du bar Fridin s’ouvrait. Un soldat SS en sortait d’un pas vacillant, visiblement éméché.
- Ach ! Teufel ! Der Regen… Hier, avant-hier, aujourd’hui… Elle ne cessera donc jamais ? Scheisse !
Le militaire avança tant bien que mal sur la place tout en trifouillant maladroitement dans ses poches.
- Donnerwetter ! Faut que je voie combien il me reste… mais… je me suis fait complètement ratisser… mes poches sont vides alors que je suis tout à fait imbibé… je n’ai pas bu autant… je me souviens d’une bouteille de l’alcool local et de quelques verres de schnaps… Un billet de rien du tout… voilà ce que je trouve… Incroyable… le bistrotier m’a roulé… jusqu’au trognon… mais il va m’entendre ce voleur.
Furieux, sa colère avivée par son ivresse avancée, le SS retourna sur ses pas en zigzagant et heurta sans le vouloir un malheureux Panzergrenadier, soldat de deuxième classe de la Wehrmacht.
- Was ? S’écria le SS. Un deuxième classe qui ne salue pas un Oberscharführer de la SS ! Garde à vous, soldat manqué. Je m’en vais vous apprendre le respect, foutu Schütze !
Cependant, le deuxième classe s’était fixé au garde-à-vous, tremblant de peur. Il avait reconnu celui à qui il avait à faire.
- Deine Name. Schnell !
- Euh… Dieter Hausmann, septième armée, matricule W 95 848.
- Gut… sehr gut… Connais-tu la punition encourue pour ne pas avoir salué un sous-officier SS ?
- Ja, Herr Oberscharführer… trois jours de prison comme le Standartenführer Zimmermann l’a décrété.
- Et pour l’avoir bousculé ?
- Ich weiss nicht.
Alors, le sous-officier SS sortit son Luger et, ricanant, lança, la mine hilare :
- Der Tod !
- Aber, Herr Oberscharführer… es tut mir leid… entschuldigen Sie…
- Das ist zu spät ! Feuer !
Alors, l’ignoble SS, tout à fait saoul et se croyant intouchable, allait pour vider son chargeur sur le malheureux soldat lorsqu’une main le saisit rudement, arrêtant ainsi son geste meurtrier. Pris d’une bouffée de rage, le sous-officier se retourna afin de voir qui avait osé interrompre son action qu’il jugeait justifiée. Ne lui avait-on pas manqué de respect ?
Le sous-officier reconnut un lieutenant de la Wehrmacht, plus précisément l’ordonnance du nouveau lieutenant-colonel von Hauerstadt, le dénommé Hermann Schiess qui jouissait d’une réputation de héros.
D’un ton glacé, Hermann demanda :
- SS Ludwig Hans, qu’aviez-vous l’intention de faire ?
- De tirer sur cet homme, Herr Oberleutnant, jeta avec morgue Ludwig Hans.
- Warum ? C’est là un geste grave…
- Mon lieutenant, ce deuxième classe m’avait manqué de respect, alors que j’appartiens à la glorieuse SS et que je suis sergent…
- Ludwig Hans, vous avez bu…
- Ja, Herr Oberleutnant, das ist wirtig… Pour fêter mon nouveau galon…
- Hum… Ce n’est pas une raison pour se croire tout permis et décider de la vie ou de la mort d’un soldat de la Wehrmacht. Ludwig Hans, je vous arrête pour voie de fait et vous amène devant le colonel. Quant à vous, soldat, regagnez donc votre cantonnement.
- Jawohl, Herr Oberleutnant, salua le soldat, soulagé.
Le jeune homme s’éloigna, le cœur encore serré et le souffle coupé, tentant de se remettre de cette pénible aventure. Il avait échappé de peu à la mort.
- Vous allez me faire comparaître devant Herr Standartenführer Zimmermann ? Questionna crânement Ludwig Hans.
- Non… devant Herr Oberstleutnant von Hauerstadt, en charge de la police militaire du secteur. Pas de résistance, sinon je vous abats comme un chien.
*****
Quelques heures après l’arrestation du SS Ludwig Hans. Bureau du lieutenant-colonel von Hauerstadt. Rien de particulier à noter dans cette pièce uniquement consacrée au travail… ah ! Si… au mur l’incontournable portrait du Führer Adolf Hitler… mais Franz faisait comme si ce tableau n’était pas accroché derrière la table qui lui servait de bureau et sur laquelle, présentement, malgré l’heure tardive, il prenait connaissance des multiples rapports qui s’y étaient accumulés durant la journée. Alors qu’il en signait un, tel un scorpion, Gustav Zimmermann pénétra d’un pas feutré dans la pièce fonctionnelle. A droite de Franz, un combiné noir de téléphone et une photographie de sa mère Amélie.
- Hauerstadt, pardonnez ma visite quelque peu tardive, mais j’avais à vous parler.
Sciemment, l’officier SS avait oublié la particule de son interlocuteur.
- Mmm… asseyez-vous donc, Zimmermann, répondit Franz en levant la tête et en ôtant ses lunettes de lecture. Je crois me souvenir que vous fumez… un cigare ?
- Gern… Danke…
Le jeune homme ouvrit un coffret abondamment garni et offrit un cigare au colonel en uniforme noir qui avait croisé ses jambes d’une manière décontractée. Pendant que Zimmermann humait son cigare avant de l’allumer en craquant une allumette, von Hauerstadt, qui avait cessé de lire et de signer les dossiers ennuyeux, observait son supérieur hiérarchique tout en dissimulant sa contrariété et en attendant que le SS veuille bien vider son sac.
- Colonel… je suis au courant de ce qui est arrivé ce soir… naturellement, je désapprouve l’attitude inqualifiable de l’Oberscharführer Ludwig Hans.
- Vous vous contentez de désapprouver seulement, colonel ? Jeta Franz avec un sourire indéfinissable.
- Bon… je crois qu’il est temps pour moi de vous avouer quelque chose, Hauerstadt… Ludwig Hans est mon fils… non par le sang, mais par adoption… je l’ai sorti de l’orphelinat alors qu’il n’avait pas dix ans…
- Ah ! ça c’est une nouvelle ! Je ne sais pas si je dois vous féliciter pour un tel rejeton…
- Colonel, vous usez d’un langage blessant, vous ne trouvez pas ? Vous m’insultez, ce me semble. Tout le monde n’a pas eu la chance de naître dans des draps de soie.
-Que vous ayez tiré Ludwig Hans de son orphelinat, je m’en fiche… mais vous n’avez pas su l’éduquer et lui transmettre les bonnes valeurs, colonel Zimmermann.
- Vous osez, Hauerstadt ? Il y a au moins une valeur que je lui ai apprise… celle de la fidélité que nous devons à notre Führer… or, ce n’est pas manifestement votre cas…
- Hum… Pourtant, ces décorations, cette croix de fer première classe démontrent le contraire… pourquoi ne les arborez-vous pas ? Pourquoi le Führer ne vous a-t-il pas félicité en personne pour vos actions ?
- Je n’ai pas besoin de cela, Hauerstadt, vous le savez tout comme moi. Inutile d’afficher devant les gens ordinaires le fait que notre chef bien aimé a su me distinguer…
- Je vois… Un brin de modestie chez vous… c’est nouveau… mais pour en revenir à votre fils… à son cas… je suppose que l’amour paternel ne vous aveugle pas ?
- Pas du tout, colonel.
- Ludwig Hans appartient à la lie de la nation allemande… c’est une racaille qui a vu dans la guerre actuelle et a trouvé dans le corps des SS l’occasion non seulement de s’enrichir mais aussi le moyen de laisser libre cours à ses pulsions les moins avouables. En peu de mots, cela signifie qu’il s’éclate lorsqu’il tue, massacre, torture… oh ! J’en ai vu des hommes comme lui… il y en a de quoi emplir cent stades au moins… Vous n’allez pas me contredire colonel Zimmermann. Après tout, vous connaissez mieux votre fils que moi…
- On peut dire que vous ne mâchez pas vos mots, et que Stalingrad ne vous a pas appris la prudence, bien au contraire…Mais, ce soir, je veux me montrer conciliant et mettre vos propos dangereux sur le compte de la fatigue.
- Que de bonté de votre part soudain ! Ceci dit, je sais parfaitement ce que je vous dois, Standartenführer… cette nouvelle affectation ici, en Normandie alors que la région promet de ne pas être une sinécure dans les prochains mois…
- Ainsi, vous avez fini par l’apprendre ? Mes félicitations, colonel von Hauerstadt. Savez-vous pourquoi j’ai insisté auprès des services de l’OKW afin d’obtenir satisfaction ? Parce que je vous hais… oui, je vous hais… non pas comme tout ennemi du Reich, mais bel et bien parce que vous avancez masqué, sans en avoir l’air. Vous êtes bien plus redoutable que tous ces Juifs, ces défaitistes et ces ploutocrates, ces terroristes et ces pseudo-adeptes de la démocratie… ce soir, j’abats toutes mes cartes. Ce soir, je crève l’abcès. Vous représentez tout ce que j’exècre. A vingt-cinq ans passés, vous vous retrouvez bombardé lieutenant-colonel. Un blanc-bec, un jeune comte, qui me fait penser à ces colonels encore dans les langes sous l’Ancien Régime… promu à ce grade alors qu’il faut au moins quinze ans de service pour l’atteindre…
- Pourtant, Zimmermann, je n’ai pas été hanter les couloirs de l’OKW pour obtenir ces galons. Je ne les dois qu’à moi-même, je les ai durement gagnés sur le front de l’Est… en sauvant des dizaines de valeureux soldats… pas en assassinant…
- Moi, j’ai déjà quarante-et-un ans. A douze ans, je mendiais dans les rues tandis que vous, vous n’aviez d’autre souci que d’apprendre à monter à cheval, de parler français ou anglais, de visiter Schönbrunn ou Buckingham Palace… j’ai connu la misère, la misère noire… il m’arrivait plus souvent qu’à mon tour de ne manger que tous les deux ou trois jour… de chaparder pour ne pas mourir de faim… j’avais au ventre une peur toujours présente, l’angoisse du lendemain… ensuite, ce fut le chômage… que savais-je faire ? De quoi étais-je capable ? Je ne voulais pas m’abaisser à voler plus que pour assurer ma simple survie. Je refusais d’entrer dans un gang… mais… un jour d’automne j’ai croisé le chemin de celui qui allait désormais être un phare pour moi, qui allait éclairer tout le reste de mon existence.
- Adolf Hitler, je suppose…
- Quelle ironie ! C’est pourtant notre Führer bien aimé qui m’a fait ce que je suis…
- Qui vous a sorti de la fange du ruisseau…
- Oui, et j’en suis fier… je lui en serai toujours reconnaissant, Hauerstadt ! Mais vous ne pouvez pas comprendre… l’existence vous a épargné. Vous, vous n’avez eu que la peine de vous baisser pour ramasser la fortune chue sur le sol de votre berceau de futur duc.
- Zimmermann, Moi aussi, j’ai été fasciné par cet homme, moi aussi j’ai cru en lui… J’avais seize ans à peine… Savez-vous ce que cela m’a coûté ? J’ai perdu l’affection de mon père…
- Un moindre mal.
- Cependant, j’ai fini par me rendre compte de ce que Hitler était, de ce qu’il représentait véritablement. Je me suis réveillé au sortir de mon adolescence… mais le mal était fait… le fossé existant désormais entre mon père et moi est impossible à combler malgré tous mes efforts. Peut-être le voile s’est-il déchiré parce que, justement, je ne devais pas au Führer ma richesse. De toute manière, celle-ci n’existe plus. Tous les biens de ma famille ont été saisis par le IIIe Reich !
- Ce n’est que justice… votre famille participe donc à l’effort de guerre. Au moins au niveau financier.
- Zimmermann, l’heure passe. Vous n’êtes pas venu m’interrompre dans mon travail pour m’exposer vos ressentiments à mon égard…
- Hauerstadt, écoutez. Je vous propose un marché. Vous oubliez le rapport que vous venez de rédiger concernant le SS Ludwig Hans. Vous le jetez à la corbeille. De mon côté, j’écrirai au Reichsführer Himmler qui, lui-même, verra l’un des responsables du haut état-major de la Wehrmacht.

- Oui, mais je ne vois pas très bien où vous voulez en venir.
- Néanmoins, vous êtes fort attentif à mes propos. Vous avez un jeune frère, Peter, Feldwebel… il a déserté le front russe il y a quelques mois… mais il a été repris il y a peu de temps. Son cas n’a pas encore été examiné. Le procès a été retardé…
- Pourquoi ?
- A cause de nos revers momentanés là-bas, en URSS. C’est donnant-donnant. J’intercède en sa faveur à la condition que vous oubliiez ce petit incident avec mon fils.
- Du chantage ! Vous vous abaissez à me faire du vulgaire chantage, Zimmermann ! Ludwig Hans a de qui tirer. Je ne cèderai pas.
- Vraiment ? Bien que la vie de votre frère Peter soit en jeu ?
- Oui, même au prix de ma propre vie.
- Hum… Je n’en crois rien, colonel. Vous êtes en train d’oublier que vous avez également un père fort malade… bien que vous ne soyez plus en odeur de sainteté auprès de lui, vous l’aimez encore. Quant à votre mère, une Française de naissance, que ne feriez-vous pas pour elle ? Je sais la force de l’affection qui vous unit tous deux… Amélie de Malicourt, une femme très belle, à l’exquise prestance autrefois… il y a vingt ans… Une mère exemplaire… je crois savoir. Imaginez quel coup ce serait pour elle d’apprendre le sort cruel de Peter son cadet, fusillé pour lâcheté après avoir tenté de déserter.
- Très bien, Standartenführer… vous avez gagné… voici ce maudit rapport… vous l’aviez remarqué sur la pile…
- Oui, en effet.
- Je le déchire.
- Donnez-le-moi plutôt. Je vais le brûler ici même.
Zimmermann, s’emparant prestement des quelques feuillets tendus d’un air dédaigneux par Franz, y mit le feu à l’aide de la flamme d’une allumette. Tandis que les pages se consumaient et qu’il en écrasait les cendres sous le talon de sa botte, il jeta sarcastique :
- Tout est remis en place, colonel. C’est parfait.
- Zimmermann, vous intercèderez pour sauver mon frère ?
- Ah ! C’est vrai… votre frère… je l’oubliais… mais ce malheureux jeune homme n’est plus de ce monde depuis tantôt trois semaines… comment ? Vous l’ignoriez ? Le courrier a eu du retard ? Comme c’est triste…
- Salaud !
- Oh ! Oh ! Pas d’insulte à un supérieur, Hauerstadt ! De plus, il est inutile de rédiger un nouveau rapport. Je m’arrangerai pour l’intercepter. En tant que chef de la Sécurité dans le secteur, sachez que je vous ai à l’œil… et l’OKW aussi depuis que le sort de Peter von Hauerstadt a été réglé. Sur ce, bonne nuit, colonel.
Prenant un autre cigare, Gustav Zimmermann regagna d’un pas léger ses appartements, l’air satisfait, abandonnant Franz, décontenancé et accablé.
- Je me suis fait rouler… dans les belles largeurs… Quel naïf j’ai été… Mon Dieu… Peter… Il est trop tard pour me faire pardonner … beaucoup trop tard…
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