Un goût d'éternité 6e partie : Otto : 1959 (5).

 En à peine quelques minutes, les deux comploteurs avaient obtenu satisfaction. Conçu à l’accéléré, grâce à la technologie dont disposait l’Ennemi - pour rappel, celle-ci datait des années 3000 -, le double du duc était apparemment la perfection même tant sur le plan biologique que sur le plan intellectuel bien qu’il fût doté d’une espérance de vie des plus limitées. Il fallait donc veiller à ce que la bombe à retardement de la mort cellulaire ne se déclenchât pas trop tôt. 

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Lors de la diffusion de cet épisode, Saturnin savourait son visionnage avec Brelan, dans le salon de cette dernière, accompagné par Gaston de la Renardière. Le vieil homme ne put s’empêcher de soupirer et de déclarer naïvement :
- J’espère que les préposés aux effets spéciaux auront su modérer la scène de décomposition accélérée du clone… Je ne tiens pas à assister une nouvelle fois, même par écran interposé, à une réplique de mon éprouvante rencontre avec ce duplicata de Napoléon comme je le fis jadis en 1825. J’en fus fort marri et épouvanté. 

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Gaston ricana et répliqua :
- Mon cher ami, il est vrai que vous venez d’une époque où les gibets, tel celui de Montfaucon,

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 n’existaient plus. Or, il n’était point rare d’y voir s’y balancer plusieurs dépouilles à des stades différents de décomposition, sans omettre l’œuvre destructrice des corbeaux. Cela avait pour but de dissuader les malandrins en leur montrant le sort que la justice du Roy leur promettait.
- Ah ! Mais j’ai lu Villon, moi, et sans traduction encore !
- Je n’en doute pas, conclut Louise. Mais j’aimerais entendre ce qui se dit à l’écran.
Piqués au vif, de la Renardière et Beauséjour se turent enfin.
Nous étions le 30 avril 1959, à 22 heures 34 précisément, quelque part entre Orléans et Paris. Le duc pilotait à grande vitesse une Ferrari rouge, regagnant son appartement du XVIe arrondissement. La route était déserte, ce qui laissait place nette à son bolide dont le moteur pouvait rugir librement.
Franz avait quitté la capitale dans la matinée pour affaires. Il en avait profité aussi pour visiter la cathédrale d’Orléans qu’il n’avait jamais vue sauf sur des cartes postales. La jauge du véhicule avait été trafiquée. S’attendant à un coup fourré, von Hauerstadt avait tôt fait de constater que l’aiguille demeurait inexplicablement bloquée à vingt litres censés rester dans le réservoir. S’arrêtant en rase campagne, Franz sonda ledit réservoir et vit qu’il ne lui restait pas même un litre d’essence. Or, la plus proche station-service se situait à dix kilomètres. La panne sèche menaçait. Le Germano-Américain opta alors pour jouer le jeu et tomber dans le piège tendu par le pseudo Pierre Duval.
Franz réfléchit de la puissance de tous ses neurones.
« J’entrevois le nouveau plan de Duval. Michaël a anticipé toutes les possibilités de ce renard. J’ai eu tort de me déplacer à Paris. Sans doute déjà, à Detroit, les sbires du Soviétique passent-ils à l’action. En tant qu’agent du Commandeur, Sergueï sait parfaitement que le translateur qu’il s’apprête à voler est un leurre défectueux. Il roule à la fois les communistes et ses aides. Suis-je stupide ? Il n’a même pas besoin d’aides ordinaires… des humains autrement dit. Or, cet appareil, bien qu’imparfait, n’obéit qu’à moi-même. Conclusion : grâce à l’intervention souterraine de l’Ennemi, Paldomirov doit manipuler un de mes doubles, un clone si j’utilise les termes dont use Michaël. En attendant, j’ai besoin d’essence. Heureusement, je dispose d’un jerrican ».

*****

Les complicités multiples de Johann et du Commandeur, conscientes ou inconscientes, facilitaient grandement leur tâche. Comme toute IA de sa taille qui se respecte, l’ordinateur ultra perfectionné avait à sa disposition le fichage mémoriel de toutes les populations humaines ayant vécu sur la Terre numéro 1720. Ainsi, en avait-il été pour l’homme d’affaires qui avait contacté Franz à Orléans, retardant par ce bluff le retour du duc aux Etats-Unis, ainsi en était-il également des gardes préposés au hangar où séjournait l’appareil de translation destiné aux Soviétiques. Comme nous l’avons déjà entrevu, il s’agissait de fieffés imbéciles.
N'allez-vous pas nous objecter que l’agent temporel Michaël Xidrù ne pouvait lui aussi échapper à ce contrôle ? Non. Les Douze Sages l’avaient doté d’une certaine liberté. Pour suivre à la trace ledit Michaël, le Commandeur Suprême aurait dû alors choisir entre pister et conserver deux milliards de données ou enfermer l’agent dans ses filets mémoriels. Les S savaient les données trop nombreuses. L’intelligence synthétique devait contrôler trop d’êtres vivants à la fois et dans trop d’époques différentes. Cela allait de l’amibe à l’Homo Sapiens Sapiens. Cette tâche le ralentissait dans ses prises de décisions. Un peu comme ces smartphones aux logiciels bridés lorsqu’ils prenaient de l’âge.
Les deux gardiens du hangar, à Detroit, savouraient une bonne bière devant un match de base-ball diffusé par une des chaînes locales. Ils entraperçurent la silhouette de Franz von Hauerstadt, le saluèrent d’un hochement de tête et le laissèrent manipuler le mystérieux module sans plus se préoccuper davantage des agissements du clone. Ils ne réagirent même pas lorsque l’engin s’effaça de l’espace territorial états-unien pour se rematérialiser à Tachkent après une programmation adéquate du leurre humain.
Tout se déroula dans un lieu convenu entre Johann et Sergueï Antonovitch. En tant que Soviétique, Pierre Duval devait feindre avoir été roulé par Michaël puisque l’absence d’une pièce maîtresse dans l’appareil empêchait tout autre voyage que seulement spatial. La hiérarchie du colonel Paldomirov mettrait des années à s’en apercevoir. Le sort humain de Sergueï était réglé depuis une éternité, une demi seconde environ pour le Commandeur Suprême.
Persuadé avoir accompli son ouvrage sans anicroches, le duplicata de Franz eut tout juste le temps de sortir du translateur avant de s’autodétruire. Evidemment, ce double ignorait le sort qui l’attendait. N’était-il pas doté après tout d’une conscience humaine ? 

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Que Saturnin de Beauséjour se rassure, le pseudo Franz ne se fondit pas en une espèce de boue verdâtre mais s’effaça par pixellisation, comme s’il se fût agi d’une simple simulation 3D.
En 40 120, le Commandeur Suprême adressa un satisfecit à son bras droit. Tout était conforme à ses données. Le Johann de 1993 donnerait aux Soviétiques la pièce manquante de l’appareil défectueux, ce qui permettrait sa production en série pour la Guerre du Temps à la fin de la décennie.

*****

2 mai 1959.
Xaxercos piaffait d’impatience. Johann lui avait enfin donné le feu vert pour supprimer Wladimir Belkovsky. S’empressant d’exécuter les ordres de l’Ennemi, le robot biologique s’était déguisé en machiniste. Toute la journée du 2 mai, il s’affaira avec les autres employés du théâtre de Berlin-Ouest à vérifier les réglages des projecteurs, du rideau de scène, de l’acoustique, etc. Il s’agissait d’un lieu de spectacle d’avant-garde, inauguré depuis peu, avec des cloisons en bois clair qui répercutaient le son dans tout l’espace dévolu au public mélomane. Le concert débuta à 21 heures, comme prévu ; tout y fut parfait.
A la fin de cette représentation exceptionnelle, le public, oubliant sa retenue toute teutonne, ovationna bruyamment Wladimir. Le cœur en fête, le musicien se retira un moment dans sa loge.
Désormais, il se faisait tard et le théâtre était apparemment désert. Profitant de cette solitude bienvenue pour décompresser, le concertiste revint sur la scène récupérer ses partitions déposées sur un pupitre.
L’immense salle était plongée dans la pénombre et le silence enveloppait Wladimir dans un sentiment trompeur de fausse sécurité.
Mais voici qu’il s’entendit soudain interpeller d’une voix émanant de derrière son dos. Etonné, le musicien se retourna. A l’effet de surprise s’additionna la promptitude du geste. Belkovsky reçut, projetée avec force, une pique de violoncelle, qui le transperça tel un javelot. N’allez pas croire, amis lecteurs, à une pâle copie du meurtrier filmique du Voyeur de Michael Powell, qui lui, procédait avec le pied aiguisé de sa caméra. 

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Avant de succomber, Wladimir n’eut que le temps d’entrapercevoir une silhouette confuse qui s’estompait dans la pénombre. 


*****

Le matin du 3 mai, le meurtre fut découvert par le personnel préposé au nettoyage de la salle. Deux dames s’évanouirent à la vue du cadavre sanglant dont la gorge était transpercée par la pique fatale.
Le concertiste ne fut enterré que le 6 mai 1959 à Salzburg

 Salzbourg

, patrie du divin Wolfgang, conformément à son testament. Tout le gratin musical se pointa au service funèbre. Mais seuls les amis proches suivirent le convoi à l’ancienne jusqu’au cimetière. Parmi eux, Otto, Franz, Michaël, Bill O’Gready et Giacomo Perretti. Les chevaux, tout emplumés de noir, stoppèrent dans l’allée principale et six porteurs eurent l’honneur de transporter la bière jusqu’au caveau. Une simple pierre nue avec comme inscription « la musique fut sa vie et sa mort » devait voir, dans les années futures, les aficionados se recueillir sur cette tombe d’un artiste symbolique de la Guerre froide. 

Le corbillard traditionnel (vers 1900, Queensland).
A Munich, Franz, Otto et Michaël se réunirent afin de discuter des mesures à prendre en représailles de ce meurtre odieux. L’ex-baron avait renoncé à reprocher à l’agent temporel l’accomplissement libre de l’élimination de Wladimir. Ce qui était écrit était écrit.
Otto s’exprima d’une voix rauque, emplie d’émotion.
- Michaël, je vous vois venir. Vous allez encore nous dire que tout ceci est conforme au cours de l’histoire, que ce meurtre était programmé de longue date pour survenir à ce moment précis. Vous ajouterez encore, et certainement, que ce n’est pas encore l’heure de châtier le commanditaire et que nous devrons nous contenter de punir le sous-fifre. Pierre Duval ? Je n’y crois pas.
- Ne m’accusez pas de ne pas avoir su saisir l’occasion d’abattre cet espion. Je n’étais pas armé lorsque je le rencontrai pour la dernière fois, rajouta Franz.
- Cette idée ne m’était même pas venue à l’esprit. Pour cette fois, de quel comparse de second plan devrons-nous nous contenter ? Fit Otto résigné.
Michaël, avec sa désinvolture coutumière lança :
- Le robot biologique Xaxercos. 

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Haussant les épaules, l’ex-baron soupira et marmonna :
- Un exécuteur des basses œuvres de plus.
- Mais pas n’importe lequel car la mission de Xaxercos ne se résumait pas aux assassinats ponctuels ordonnés par l’Ennemi, jeta l’agent temporel. Il avait pour autre mission, fondamentale, d’infiltrer l’entourage du banquier Georges Athanocrassos et de l’influencer. Ainsi, non seulement il s’est fait le protecteur de Richard van der Zelden mais a également favorisé la carrière de Dietrich, Otto, votre fils aîné.
Le sexagénaire leva un sourcil de surprise et marmonna :
- Heureusement que Stephen n’est pas avec nous. Y-a-t-il longtemps que vous savez cela ?
Michaël choisit de ne pas répondre à cette question gênante. Le ton montait et la discussion devenait orageuse. Si le duc acceptait plus ou moins les demi-aveux de l’agent temporel, il n’en allait pas de même pour Otto qui ne pardonnait pas à l’Homo Spiritus d’avoir laissé les coudées franches à Johann pour influencer en amont le cours de l’existence de sa progéniture. En fait, Michaël Xidrù n’avait guère eu le choix, bridé qu’il était encore par les S.
Pour faire oublier cette faute, Michaël convint qu’il devait maintenant s’impliquer davantage dans ces années 1959-1960.
- Otto, écoutez-moi. Je suis prêt à donner de ma personne pour traquer ledit Xaxercos. N’ayez aucun doute là-dessus, l’homme robot conserve des griffes et demeure dangereux. Alors, tenez. Prenez ces objets.
Comme par magie, deux montres miniatures surgirent dans les mains de Michaël. Il les tendit aux deux Germano-Américains.
- De quoi s’agit-il ? Questionna Franz.
- Ce ne sont pas de vulgaires montres de poignet, mais de deux micro-ordinateurs connectés, issus d’une technologie du milieu du XXIème siècle. Ils font à la fois office de téléphone, de radio et de télévision. Ils vous serviront à me prévenir à travers le temps en cas de danger. Quoi qu’il arrive, je viendrai à la rescousse aussitôt.
Une photographie holographique suivit les deux montres ; elle représentait le portrait type d’un homme robot de la première civilisation post-atomique. Les différents caractères phénotypiques et anthropométriques y figuraient sous la forme de signes imprimés filigranés. Ces inscriptions servaient de cartes d’identité du futur. Il y était même incorporé des données permettant des reconnaissances vocales, à l’iris, et des brins d’ADN hybrides, mi humains mi synthétiques, ce qui dénonçait l’artificialité des hommes de mains d’Okland di Stefano. A noter que l’épiderme de ces créatures différait des humains ordinaires : absences de phanères et empreintes digitales inversées, les creux devenant des rides et vice-versa.
Avec un tel instrument de reconnaissance, la traque débuta presque immédiatement. Xaxercos n’était certes pas facile à débusquer, mais, heureusement pour nos chasseurs, il était resté en 1959. Cependant, il se déplaçait sans cesse entre le vieux continent et les Etats-Unis. Michaël avait renseigné ses amis :
- Dépourvu d’ordres précis, Xaxercos se sait traqué. Il tente de nous échapper et Johann a déjà fait son deuil de son homme de main.
- Est-ce à dire qu’il le sacrifie ? Lança naïvement Otto.
- On peut dire les choses comme cela.
Un peu plus de deux mois avait passé. Nous étions le 16 juillet 1959. L’agent temporel avait converti numériquement toutes les informations concernant la banque Athanocrassos et son organigramme. Xaxercos y apparaissait en tant que fondé de pouvoir et secrétaire privé du banquier sous le nom de Seamus Brandt.
La présence de l’homme synthétique fut enfin détectée à Washington. Von Hauerstadt le prit en filature alors que le secrétaire se rendait dans la capitale fédérale sur l’ordre de son patron. Le duc fit même mieux. Il descendit dans le même hôtel que le fondé de pouvoir et prit la chambre mitoyenne. Alors, il n’eut plus qu’à user de la montre-ordinateur pour prévenir Michaël.
En moins d’un dixième de seconde, l’agent temporel fut sur place.
- Que faisons-nous ? demanda Franz. Une arme classique est-elle utile ici ?
- Nous allons rendre à Xaxercos la monnaie de sa pièce sans user de violence, répondit l’agent temporel en souriant.
Michaël dématérialisa la cloison et les deux hommes se retrouvèrent ainsi dans la chambre à coucher du pseudo-secrétaire. Celui-ci dormait debout ou du moins était-il désactivé. Ce tour de passe-passe s’expliquait facilement. L’agent temporel avait désintégré momentanément les molécules du mur, juste le temps nécessaire pour franchir l’obstacle. Transférée dans un autre espace-temps, la matière fut ensuite réintégrée dans l’univers normal.  
Xaxercos se tenait à côté du lit, dressé, parfaitement immobile, ses sens extérieurs désactivés, les yeux grands ouverts, semblable à une statue. Michaël crut bon d’expliquer. 


- C’est là le sommeil réparateur des hommes synthétiques. En fait, Xaxercos est en train de se recharger. Il faut six heures à ces robots de chair pour se retrouver pleinement opérationnels. Pour rendre cette désactivation définitive, il suffit tout simplement d’ôter ses faux cheveux et d’appuyer sur un point précis correspondant au cervelet.
- Une sorte d’interrupteur, donc.
- Tout à fait.
Alors, Franz s’empressa d’agir. Michaël lui laissa volontiers cet honneur.
Aussitôt, Xaxercos s’affaissa, tombant sur le tapis design, comme vidé de toute substance, à la semblance d’une baudruche dégonflée. Mais cela ne suffisait pas : il fallait aussi détruire l’enveloppe. L’agent temporel s’en chargea.
Il appliqua son pouce droit sur le sommet du crâne dénudé. La peau factice se fendit, dévoilant une espèce de masse gélatineuse orange, sorte de matière méningée peu ragoutante. Sans hésitation, l’Homo Spiritus y plongea la main et en retira une bille irisée, en fait la partie positronique du cerveau de l’homme robot.
Immédiatement, l’être entra dans un processus accéléré de dissolution. Ses composants s’éparpillèrent en des milliards de particules élémentaires au sein du Pantransmultivers. Malin celui qui pourrait les retrouver pour composer un nouveau Xaxercos. Tout cela ne prit que quelques secondes dans le plus parfait silence.
Franz se retint difficilement de rire.
Cependant, en juillet 1995, l’ordinateur ID stridula, annonçant la nouvelle à Johann :
- Xaxercos détruit… Xaxercos détruit…
- Arrête, stupide machine, s’écria van der Zelden furieux non pas de la mort de son homme de main mais dérangé par les cris de l’IA.
Toujours de la même voix impersonnelle, l’ordinateur enchaîna :
- Vous n’avez pas le droit d’insulter ID, moi l’Intelligence Artificielle la plus perfectionnée de ce siècle.
- Le mot est juste, ID, répondit Johann sur un ton narquois. Je concède cependant que, en ce présent siècle, tu es bien le plus perfectionné. Mais il existe ou existera un autre appareil beaucoup plus performant que toi. Dois-je t’en révéler l’identité ? 


*****


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